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Enseignements d’un hoax médiatique ou de la preuve que la RTBF peut avoir de l’audace

mercredi 13 décembre 2006, par François Schreuer

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Commençons par résumer ce dont il est question pour ceux — que j’espère nombreux — qui ne vivraient pas les yeux rivés sur les trépidations de l’actualité médiatique sachent ce dont il est question. La RTBF — qui peut parfois aussi avoir de bonnes idées et même, c’est presque inattendu, un brin de folie audacieuse — a brusquement interrompu ses programmes aujourd’hui en début de soirée pour annoncer que la Flandre faisait sésession, que le conseil régional flamand (dit abusivement parlement) venait de déclarer l’indépendance du plat-pays, laissant gros jean comme devant des francophones ahuris et un roi émigrant à l’étranger. S’est ensuivie une « émission spéciale » qui ne ressemblait pas vraiment à une émission spéciale dans laquelle se sont enchaînés des décrochages « en direct » devant quelques bâtiments officiels et des reportages fort opportunément préparés.

Le tout était gros comme une maison, accumulait de façon parfaitement invraisemblable des énormités plus visibles les unes que les autres, depuis la performance d’acteur tout à fait lamentable de José Happart donnant une fausse interview jusqu’à la parfaite ineptie d’une prise de position parlementaire dont les prémisses auraient été tenues secrètes (ben oui, sans cela, tout le monde en aurait parlé) en passant surtout par le fait absolument oublié ce soir qu’il n’existe pas de majorité politique en Flandre pour voter la partition du pays [1] (pour régionaliser, c’est certain, pour déclarer l’existence de la nation flamande au sens culturel aussi, mais pas pour voter l’indépendance). Et puis, il y avait le remplacement du petit carré rouge dont est de temps en temps marqué l’écran lors des émissions d’information de la RTBF, carré rouge qui était orné aujourd’hui et tout du long de la soirée, d’une reproduction du célébrissime Pornocrates (illustration), icône de Félicien Rops dont l’utilisation par les équipes de la RTBF pourrait d’ailleurs prêter à bien des conjectures [2]. Comme si, lors d’un événement de l’ampleur de celui qui avait prétendûment lieu, les équipes d’une chaîne de télévision avaient le temps de concevoir ce petit logo, comme si l’ironie évidente qui en transpire était en aucune manière convenable à une telle situation,...

Le premier enseignement de cette affaire, c’est donc que l’histoire est crédible, de façon somme toute assez surprenante, aux yeux de suffisamment de personnes dans ce pays pour provoquer un tollé d’envergure, foutre par terre quelques serveurs web (celui de la RTBF, qui ne doit pas être le plus petit de tous, est en tout cas resté inatteignable une bonne partie la soirée [3]), voire susciter des réactions émotionnelles passablement démesurées de la part de certains, au point que la RTBF a (dû ?) ajouté en cours de soirée un triste bandeau rouge titrant « Ceci est une fiction » (ouf, apaisement, retour à la normale). Les forums que se sont empressés d’ouvrir différents sites d’actualité (il n’y a pas de petit trafic) sont dès à présent pris d’assaut [4] par des réactions très majoritairement indignées — la principale indignation qu’il y ait lieu d’avoir pour les crédules, pourtant, n’est que celle de constater qu’ils se sont fait berner de la plus grossière des façons. Il est vrai, à leur décharge, que c’était par la première chaîne de télévision publique, et que cela pose quelques questions d’éthique journalistique, mais rien de comparable à d’autres dérives bien plus graves qui se produisent chaque jour à la RTBF comme ailleurs et qui se résument grosso modo par cette indignité grave et extrêmement fréquente qui consiste, excusez-moi de le dire, à prendre les gens pour des cons.

Car bon, quiconque disposant des bases les plus élémentaires en matière de critique historique, du sens critique le plus rudimentaire, pouvait comprendre en quelques secondes que l’affaire n’était qu’un canular (ou hoax, en franglais). Il suffisait d’allumer la radio, de jeter un oeil sur le web ou simplement de zapper sur n’importe quelle autre chaîne qui diffusait plus que probablement avec sa placidité habituelle quelque série, téléfilm ou autre sous-merde divertissante, programmes qui auront pour le coup perdu quelques parts d’audimat, vampirisé qu’il aura été (on le suppose voire on l’espère) par la créativité (très, trop inspirée d’un certain hoax d’Orson Welles cependant) des journalistes de la RTBF. Et cela, cette soi-disant « course à l’audience », on pourrait le lui reprocher, lit-on déjà ici et là ? Et quoi encore ? La mission du service public, c’est d’élever les gens, de les faire réfléchir et de faire cela tout en touchant un peu plus qu’une élite intello qui ne regarde de toute façon plus beaucoup la télé. Aujourd’hui, la RTBF a réussi son coup, elle a misé sur l’intelligence de ses téléspectateurs et sur leur esprit critique tout en faisant preuve d’humour [5].

Le plus fort, c’est qu’avec cette action, la RTBF a fait coup double : non seulement elle a imposé le débat sur une question politique problématique qui est celle de l’avenir de la Belgique (j’y viens) mais (surtout, presque) elle a implicitement mis le doigt sur un autre problème politique encore plus problématique et dont, surtout il n’est quasiment jamais question, qui est celui du rôle politique des médias. Dans un des forums sur lesquels je me suis balladé ce soir, il y avait un internaute qui,scandalisé, écrivait ceci : « Je trouve que l’émission de la rtbf est une grave manipulation de l’opinion. Cela prouve à quel point les médias et en particulier la télévision peuvent être dangereux pour la démocratie. » Bien vu ! Les médias et en particulier la télévision peuvent être dangereux pour la démocratie. Voilà une évidence qu’elle est bonne à dire. Bon, ce n’est certainement pas avec ce genre de canular qu’elle est dangereuse, la télévision, bien au contraire puisqu’elle suscite avec cette initiative une intense réflexion critique. C’est justement tout le reste du temps, quand elle endort de sa petite musique lancinante, quand elle ment par omission, quand elle manipule réellement l’opinion publique — ce qu’elle fait chaque jour, n’en déplaise à François de Brigode ou à Yves Thiran — que la télévision est dangereuse. Si tous ceux qui se sont laissés berner ce soir pouvaient prendre conscience du fait qu’on les abuse si facilement, pouvaient réaliser à quelle point leur passivité devant l’information est devenue dangereuse, et développer en conséquence quelques défenses critiques face au contenu médiatique qu’ils absorbent, s’ils pouvaient commencer à recouper l’information, à ne pas prendre pour argent comptant tout ce que dit la télévison, l’acquis serait tout simplement énorme.

Pour tout cela, on peut tirer un grand coup de chapeau aux journalistes de la RTBF, qui ont mérité du service public. Mais il ne faut pas pour autant oublier les grands coups de pied au cul que mérite par ailleurs cette chaîne de télévision pour la masse de publicité qu’elle balance ou pour le niveau bien trop pauvre de ses programmes.

Cette initiative aura donc permis de poser de façon résolue la question de l’avenir de la Belgique, question qui à défaut d’être examinée sérieusement, se résout jour après jour d’elle-même, par délitement, ce qui est la pire des choses qui puisse arriver. Car l’impression qui domine au terme (très provisoire, on le suppose) de cette remarquablement rocambolesque histoire, celle que donnent mes concitoyens francophones, c’est celle de gens avachis qui se mettent soudain à beugler quand on parle ponctuellement de toucher à « la Belgique » mais se gardent bien de faire quoi que ce soit pour lui donner la moindre chance de survie. Très concrètement, les réactions idiotes ou juste drôles de tous ces gens qui crient dans les forums sauraient difficilement mieux correspondre à l’image négative qu’un certain nombre (majoritaire ?) de Flamands se font des Wallons et des Bruxellois. Je suis profondément convaincu qu’une solidarité a du sens au niveau belge et qu’il existe de bons arguments (et pas seulement des arguments alimentaires) pour en convaincre les Flamands, mais cela demande impérativement de sortir du tropisme actuel, de cette combinaison incroyable de mépris et de méconnaissance pour la Flandre et de peur viscérale (qui seule explique la panique qui a eu lieu ce soir) que la Flandre « nous lache » (car c’est littéralement de cela qu’il est question), événement qui est pourtant considéré comme suffisamment probable et crédible pour que l’émission de la RTBF soit prise au premier degré. Vraiment je ne comprends pas mes contemporains, leur inconséquence crasse et, pour tout dire, leur médiocrité pour le coup.

À l’image des gens qui réagissent sont malheureusement (et fort logiquement, en bonne démocratie) les hommes et femmes politiques qui sont toujours sur la brèche 24h sur 24 quand il s’agit de dire des bêtises convenues pour passer à la télévision (mais beaucoup beaucoup beaucoup moins quand il s’agit de parler de questions plus sérieuses [6]) et qui se répandent en déclarations outrées sur l’irresponsabilité de la RTBF. Je trouve ce comportement minable. Qui donc va oser se saisir de cette perche tendue par la RTBF pour briser l’omerta qui règne sur la question de l’avenir de la Belgique ? Personne, semble-t-il, parmi les « ténors »politiques.

Je ne vais pas me lancer ici dans l’énoncé précipité de considérations qui seront nécessairement longues sur le sujet, mais, promis, je vais saisir cette occasion pour publier dans les prochaines jours un billet un peu construit sur la question, dont de possibles linéaments macèrent depuis fort longtemps dans les coulisses archi-secrètes des Bulles.

En attendant, je vous suggère d’aller faire une petite visite sur le site du groupe Pavia qui est notamment l’un des principaux promoteurs de la circonscription unique en Belgique (idée qui devrait être résolument soutenue par tous ceux qui souhaitent que la Belgique ait un avenir) et, plus généralement, pose un certain nombre d’excellentes questions et de propositions intéressantes sur l’éventuel avenir commun des Belges.

Notez accessoirement — à fin de restaurer le sain égalitarisme qui se doit de règner ici comme ailleurs (et qui aurait presque pu être mis à mal par le ton un peu condescendant du présent billet) — que la crédulité ne semble pas être l’apanage des seuls quidams passant leurs soirées devant la télévision puisque même des diplomates semblent avoir marché, selon Le Soir qui titre (rapide Le Soir) dans son édition en ligne « Des réactions indignées, des capitales inquiètes », ce qui est assez inquiétant sur lesdits diplomatiques, mais soit (moi on m’avait toujours dit que pour être diplomate, il fallait parler 8 langues et être supra-intelligent. Beuh.).

PS : Je suis à la recherche d’un aimable traducteur qui accepterai de porter cette prose vers le néerlandais.

Cet article a également été publié sur Indymédia Liège (avec quelques coquilles en plus, qui ont depuis lors été corrigées ici).

À suivre : J’ai décidé d’apprendre le néerlandais

Notes

[1Laquelle, de toute façon, ne pourra se faire si elle a lieu que par le biais d’un processus négocié entre les différentes parties du pays, tant pour des raisons légales (il existe une Constitution belge, un truc qui s’appelle l’Union européenne ou et des traités internationaux dont il serait assez délicat de nier l’existence) que pour des raisons pratiques : l’avenir de Bruxelles ou celui de la dette publique ne pourront pas se régler par de quelconques pronunciamientos ou autres manifestes, fussent-ils le fait de parlementaires, en ce compris s’ils sont flamands. À moins de se laisser entraîner vers des rivages philosophiques où il serait question de ce moment si particulier où une insurrection provoque l’abolition du souverain et la création d’un nouveau dans ce moment si particulier qu’on nomme révolution, la question est donc parfaitement non avenue.

[2L’oeuvre représente une dame presque entièrement nue et les yeux bandés suivant un cochon qu’elle tient en laisse. Au-delà du symbole éventuel de la belgitude que peut représenter cette oeuvre archi-connue réalisée à l’époque de la Belgique unitaire, peut-être doit-on voir dans la citation de cette oeuvre dont la charge subversive fut d’importance quelque chose comme une invocation aux mânes du surréalisme belge qui ne seront pas de trop pour éviter que la connerie humaine ne s’abate, comme la nuée sur le Sinaï, sur la tête des audacieux dont on apprend ce soir qu’ils sont déjà l’objet de foudres ministérielles probablement nostalgiques de certaines formes de censures bien-intentionnées qui ont longtemps sévi et n’existent plus du tout aujourd’hui, comme chacun le sait fort bien ou devrait le savoir). Et puis, qui voudra pourra tenter une interprétation métaphorique de l’objet, ce qui ne manquera sans doute pas de sel — Qui donc est cette femme qui suit aveuglément un cochon ? —, mais on ne se hasardera certainement pas à renommer ce tableau d’un irrévérencieux « La Wallonie suivant Michel Daerden » pas plus que d’un plus poétique « La Communauté-française-Wallonie-Bruxelles succombant à Jean-Claude Van Cauwenberghe », encore moins qu’on ne se lancera dans une entreprise psychanalytique de tout cela.

[3Celui (excellent, d’ailleurs) de la VRT, par contre, qu’il eut été plus logique de consulter, est resté imperturbablement fluide.

[4Au point que certains succombent eux aussi sous la charge, comme celui de La Libre Belgique qui annonce que « en raison d’un afflux massif de réactions de votre part, il n’est plus possible de poster des messages. Le forum reste en lecture seule jusqu’à jeudi. »

[5Alors bien sûr, il y a d’autres formes plus convenues, probablement plus intelligentes, de traiter ce genre de questions, mais voilà, dans la société spectaculaire-démocratique qui est la nôtre, les gens trouvent ça chiant, semble-t-il. Il faut savoir ce qu’on veut.

[6Pêle-mêle, vite fait, le démantèlement et les menace sur les services publics, les dérives abominables des lois antiterroristes, les atteintes aux droits de l’homme dans les centres fermés, la précarité généralisée,...