Les archives des Bulles

À propos de la mort de Pinochet

jeudi 14 décembre 2006, par François Schreuer

Il n’y a pas grand chose à dire sur la disparition de Pinochet. Ce type est l’une des pires ordures qui ait peuplé le XXe siècle, ce qui n’est pas peu dire. J’aurais donc gardé le silence sur cet événement s’il n’était pas si contrariant de voir que cette mort est un échec retentissant de la justice internationale. L’impunité existe encore, même dans un cas comme celui Pinochet qui était, rappelons-le, dans les mains de la justice anglaise mais qui a été libéré par le ministre Jack Straw pour de soi-disant raisons de santé dont il est apparu par la suite qu’elles étaient largement factices. J’espère vraiment qu’un verdict pourra être prononcé post mortem, dans la mesure où l’enjeu dépasse largement la responsabilité d’un homme, dans la mesure où c’est des crimes les plus graves qu’il s’agit.

Par ailleurs, je note deux éléments qui me semblent frappants à ce sujet dans l’actualité récente.

1. Tout d’abord, à l’instar du Japon ou, dans une moindre mesure de l’Italie ou de l’Autriche (deux pays qui ont laissé, rappelez-vous, des partis néo-fascistes accéder à leurs gouvernements ces dernières années) — mais à la différence de l’Allemagne qui a fait l’objet d’une dénazification sérieuse — le Chili n’a de toute évidence pas été défascisé. Qu’est-ce que j’entends par là ? Pas mal de choses en fait : démantèlement des réseaux d’influence (y compris financiers) fascistes qui infiltrent l’administration, l’armée et toutes les institutions ; poursuites effectives des responsables de la dictature, et particulièrement ceux qui se sont rendus coupables d’atteintes aux droits de l’homme, les ont cautionnés ou ordonnées, mise de la population devant la réalité, pour de ne pas permettre que soient niés ou relativiés les faits qui ont été commis par la dictature.

On en est loin puisque, à croire les différents comptes-rendus qu’on peut trouver dans la presse, le Chili est grosso modo coupé en deux entre des sympathisants mous du « général » et les antifascistes qui s’insurgent contre la mort de la mémoire. À tel point que la question du fascisme relève plutôt de l’opinion que de la barbarie reconnue comme telle. Le meilleur témoignage de cette situation dégoûtante est l’attitude plus que réservée du gouvernement chilien et de sa présidente (pourtant sociale-démocrate d’après son étiquette officielle) qui ont adopté une attitude mi-figue mi-raison, se refusant à organiser des funérailles nationales (encore bien), mais en acceptant que les « honneurs militaires » (bon, oui, c’est un truc honorifique et ça s’appelle comme ça) soient rendus à la crapule et en déléguant un ministre à l’enterrement. Je trouve cela inquiétant.

2. Ensuite, une des thématiques récurrentes de la gauche radicale est de dénoncer le lien qui existe entre fascisme et capitalisme, voire entre fascisme et tenants du libéralisme économique le plus dur. En général, ceux qui s’aventurerent sur ce terrain, surtout quand ils sont marqués à gauche, se font purement et simplement (et très rapidement) discréditer, aux yeux bien sûr des (nombreux) tenants du libéralisme économique qui n’aiment pas trop voir mis en lumière les éventuels liens troubles qui existent entre l’idéologie qu’ils défendent et les concrétions historiques les plus nauséabondes que l’humanité ait produit, mais aussi aux yeux de tout ce qui existe de modérés chez qui la haine radicale (si l’on peut dire) de tout propos idéologiquement sensible est un véritable topos.

En ce qui me concerne, je ne professe pas d’opinion très définitive sur la question, je me contente de ne pas oublier tout le soutien du monde occidental (et pas seulement d’Henry Kissinger, mais aussi du Roi Baudouin, par exemple) dont a bénéficié un authentique salaud comme Pinochet, ce qui est une honte, une souillure qu’il faudra un jour nettoyer tant il est vrai que jamais la mort d’Allende ne leur sera pardonnée. Mais il y a parfois de ces aveus de l’histoire qu’il est utile de noter, ainsi cette déclaration de Margaret Thatcher qui, loin de penser à rappeler les milliers de victimes de ce tortionnaire de Pinochet, s’est juste déclarée « profondément attristée » par le décès de celui qui fut son allié pendant la guerre des Malouines. Il y a des choses qu’on n’oubliera pas.

Pour ceux qui veulent lire quelque chose de plus consistant sur le sujet, je vous conseille ce texte percutant et Bernard Langlois et puis aussi cet autre, de Jean-Luc Mélenchon, plus personnel et très touchant.