Les archives des Bulles

« Perfume » est une daube

lundi 1er janvier 2007, par François Schreuer

Je n’avais délibérément pas lu les critiques avant d’aller le voir ; subodorant de loin tout le mal qu’il y a immanquablement moyen de dire d’un film comme celui-là et voulant avec beaucoup de bonne volonté, pour autant que cela fût possible, retrouver quelque chose du goût que m’avait laissé la lecture du bouquin de Suskind, agréable souvenir d’enfance puisque je devais à peine avoir la moitié de mon âge actuel quand je l’ai lu.

C’est raté.

« Le Parfum » de Tykwer — ou plutôt « Perfume » puisque le film a l’extrême mauvais goût de mettre en scène des Français du XVIIIe siècle parlant un anglais contemporain, mâtiné, pour ne rien arranger, de quelques termes et locutions français, à la manière des Américains semi-cultivés — est, je me dois de vous en informer, une lamentable daube.

Tout d’abord, principalement, ce film est un échec sur le plan esthétique, ce qui est assez embêtant dans la mesure où l’on devine que l’intention première du créateur de ce navet était de toute évidence de se lancer avec beaucoup d’allant dans une sorte de festival de couleurs. On le sent de bout en bout, ce brave Tikwer, désireux de produire un feu d’artifice — visuel à défaut de pouvoir être olfactif, nous explique-t-il chaussé des gros sabots dont il ne se départira pas tout du long de cet interminable palinodie. L’ambiance que le film parvient en fin de compte à poser tient plus de celle d’un magasin de bimbeloterie un peu cosy tels qu’on peut en trouver dans l’iconographie de la bourgeoise américaine. Comment la définir cette esthétique ? Couleurs vives et chaudes (avec une préférence pour les rouges un peu sombres et profonds), bons matériaux honnêtes comme du bois, du métal, de la pierre, dispositifs formels rassurants, accueillants,... Le film a beau se dérouler en bonne partie dans le printemps de l’arrière pays niçois, on se croirait plutôt, malgré les champs de lavande, un soir de Noël au coin de feu au fin fond d’une forêt allemande. Quelque chose comme ce que Walt Disney nous a appris à considérer comme une esthétique de contes de fées. Oui, finalement, on se croirait plus dans Hansel et Gretel qu’ailleurs. Même la crasse dans laquelle on est baigné de temps à autre participe de cet état d’esprit sirupeux.

Le désastre ne se limite malheureusement pas à ces considérations colorées : le jeu des acteurs est juste affligeant, d’une platitude assommante, fatiguante. Et de façon amusante, à rebours complet de la dynamique esthétisante de tout le reste du film, la jeune beauté sublime qui est sensée justifier, couronner même, les crimes de Jean-Baptiste Grenouille (prononcer Jô-Batist Gwenouil) est non seulement dépourvue dans ce film de la moindre personnalité (mais jusque là, rien de bien surprenant il est vrai) mais est en plus d’une banalité esthétique tout à fait notable.

La réalisation est de ce même tonneau tristement bien décidé à ne jamais se départir du premier degré le plus terrien et de l’explicite le plus lourd, comme si la moindre subtilité narrative risquait de perdre le spectateur (on en connaît, il est vrai, du côté du boulevard Reyers, qui sont passés bien près du décolage pour la prise de ce genre de libertés).

La musique, enfin, tient pour l’essentiel de cette espèce de consensualisme symphonique que l’on peut, au gré des aléas de la grande industrie cinématographique mondialisée, retrouver indifféremment dans « Maman j’ai raté l’avion » ou dans un film d’époque en costumes. Comprenne qui pourra.

À la décharge du réalisateur, on relèvera la difficulté qu’il y a à adapter au cinéma un texte aussi grandiloquent et caricatural que celui de Suskind, l’optique retenue, relativement littérale, mène le réalisateur à cette posture aussi inconcevable qui consiste à reprendre les deux scènes finales ubuesques dont vous vous rappelez peut-être de la lacture du bouquin ou que vous découvrirez s’il vous prend malgré tout la lubie d’aller voir ce film — le recours à l’ellipse eût probablement été plus heureux. Il y a certaines choses que la littérature peut se permettre mais que le cinéma doit prendre garde à ne pas récupérer telles quelles dans son langage.