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Un hoax sur les OGM. Réflexions sur une réminiscence de la préhistoire du net

mardi 6 février 2007, par François Schreuer

Le hoax est un sujet que je trouve particulièrement intéressant [1]. Au-delà de la définition, normative au possible, véhiculée usuellement par les médias et que mettent beaucoup d’énergie à diffuser les « HoaxBusters » et autres « HoaxKillers » comme ils se nomment eux-mêmes, grands chevaliers de la vérité [2], le hoax peut en effet se révéler une pratique sociale tout à fait passionnante. Il peut par exemple s’agir d’une pratique de lutte des plus efficace (en ces temps d’ingestion de la société par la sphère médiatique et de crédulité universelle) comme l’a par exemple montré l’expérience percutante de Serpica Naro. La revue Multitudes a d’ailleurs récemment traité ce sujet de l’utilisation du hoax comme outil de lutte sociale avec sa mineure sur les « hoax activistes » dont je vous recommande au passage la lecture.

Ce n’est toutefois pas de cela qu’il s’agit ici, mais simplement de l’habituelle propagation d’une rumeur sur le net, en l’occurrence l’affirmation — fausse — que le gouvernement français aurait censuré une émission de télévision consacrée aux OGM (visualisable et téléchargeable au bas de cette page) alors que ladite émission a été diffusée de façon tout à fait normale en novembre 2005 sur la chaîne de télévison « Canal+ ». Cette rumeur est donc très peu crédible, puisqu’en outre l’émission prétendûment censurée est disponible sur différentes plate-forme vidéo sur le net, que, bien sûr, aucune source d’information vérifiée ne reprend cette histoire et que malgré l’énormité de l’affaire, même José Bové semble rester d’une passivité qui confine à la collaboration avec le grand capital. Tout cela n’empêche nullement la diffusion de l’histoire, à une échelle qu’on n’avait plus vue il me semble depuis un bon bout de temps. Car si aux premiers temps de la démocratisation [3] de l’accès au réseau des réseaux, ce genre de rumeur pulullait et se propageait à une vitesse extraordinaire, cette profusion démentielle s’est peu à peu assagie avec l’éducation des internautes qui ont sans doute appris peu à peu à recouper leurs sources avant de diffuser n’importe quoi ; peut-être aussi le sentiment légèrement euphorique de disposer avec Internet d’un outil qui allait révolutionner la politique en permettant à chacun de s’en emparer s’est-il peu à peu tari [4], avec raison à mon avis.

Bref, malgré une difficulté théoriquement conséquente à se propager (ou peut-être justement grâce à elle), la rumeur se diffuse, très vite, très fort, à un point que je n’avais personnellement plus vu depuis plusieurs années, tout ça avec un simple mail, très court, diffusé exponentiellement de quelques dizaines d’adresses au plus en quelques dizaines d’autres et qui ressemble par exemple à ceci :

hello ! voici un reportage de canal plus qui a été interdit de diffusion sur l’antenne par le gouvernement français. Le sujet c’est les ogm et c ’est vraiment tres important que le plus de monde soit mis au courant de ce qu’i y est dit avant que la censure ne se fasse sur internet aussi ! portez-vous bien et bon appétit !

Le dispositif déployé est extrêmement simple, mais pourtant très efficace. Il fournit entre les lignes mais de façon limpidement lisible un canevas d’explication assez complet susceptible de neutraliser autant qu’il est possible en cinq lignes les défenses critiques qui naissent naturellement chez tout lecteur. Bien sûr, pour soutenir pareille énormité, le recours à la théorie du complot s’impose mais la stratégie (consciente ou non) du rédacteur de ce mail ne s’arrête pas là puisqu’il a l’intelligence non seulement de raconter une histoire [5], c’est-à-dire d’inscrire son information dans une temporalité narrative mais en plus (c’est très fort en si peu de lignes) d’inclure le lecteur dans ce récit, de faire de lui un acteur possible de la tragédie qui est en cours, en le projetant en situation de responsabilité et non du simple spectateur éventuellement un peu narquois qu’était jusque là le lecteur de ce mail. Terminons cette rapide analyse textuelle en constatant que la brieveté du texte n’incite paradoxalement pas à la méfiance : la où un argumentaire construit peut faire flairer l’arnaque [6], ce mail nonchalant, détaché, n’éveille pas la méfiance. Sacré cocktail.

Il n’est pas nécessaire de s’étaler plus loin ici sur les détails de ce cas d’espèce, détails qu’on trouvera dans la presse ou dans la blogosphère.

Ce que je trouve intéressant dans cette affaire et ce que j’aimerais retenir ce soir, c’est que la rumeur est un phénomène hautement significatif, un véritable indicateur de « l’état de l’opinion », bien plus direct donc plus difficile à analyser, certes, susceptible de provoquer des erreurs ou des conclusions abusives, mais aussi capable de transmettre certaines vérités que des filtres trop formattés auraient fait disparaître. Il est toutefois étonnant qu’on perde si souvent de vue ce caractère significatif de la rumeur.

Je n’ai pas de meilleurs mots pour dire cela que ceux de Jean-Noël Kapferer repris par l’excellent groupe de rap français La Rumeur dans l’introduction (ogg) de son album de 2002, L’Ombre sur la Mesure :

« Une rumeur c’est une information non vérifiée qui circule. non vérifiée, ca ne veut pas dire faux. La base de toute rumeur c’est un phénomène inexpliqué... La rumeur, elle née de l’incrédibilité... La rumeur c’est ce que vous avez envie de croire, et c’est ce que vous pouvez croire... Il y a toujours cette espèce de sélection qui fait que les gens recoivent le message qui les concerne... La rumeur c’est le caché. C’est : « qu’est-ce qu’on cache ? je vais vous le dire. Qu’est-ce qu’on ne devrait pas savoir ? Je vais vous le dire ». C’est pour ça que, quand on attaque la rumeur, on a l’impression qu’on arrive avec des chiffres, des faits, et caetera mais la rumeur elle dit autre chose ! Il y a toujours un double discours dans la rumeur. »

Je n’épilogue pas trop longuement, tout est dit ou presque. La propagation de cette rumeur est de toute évidence très significative d’une angoisse très répandue dans la population et parfaitement légitime me semble-t-il face aux agissements mafieux des quelques multinationales qui maîtrisent le secteur et sont prêtes à mettre en danger la santé de millions de personnes [7]. Mais cette rumeur, au-delà de dire la vérité du sentiment populaire dit aussi celle d’une réalité politique car si la censure n’est évidemment pas là où on dit qu’elle est, elle est bien présente et c’est d’ailleurs un des aspects intéressants du reportage dont nous parlons. Elle prend simplement des aspects moins visibles qu’une interdiction de diffusion d’un reportage : discrédit porté sur des scientifiques critiques, rupture du financement de recherches aboutissant à des résultats problématiques, noyade des recherches réalisées sérieusement parmi d’autres qui sont fausses mais servent à relativiser les conclusions des autres [8]. C’est cette censure-là qu’il convient bien sûr de comprendre et de rendre visible, chose qui est particulièrement difficile. Peut-être, dans l’urgence et les impératifs de l’instant, le hoax n’est-il dès lors pas une si mauvaise manière de procéder ?

Entre le hoax comme indicateur social et le hoax comme tactique de guérilla médiatique évoqué en entrée, il n’y a somme toute pas une si grande différence.

Source de l’illustration de cet article

Voici le reportage en question, qui malgré tout ce bruit, vaut vraiment la peine de la vingtaine de minutes que prend sa vision :

 

Et si vous n’aimez pas flash (oh, comme je vous comprends), voici la vidéo au format avi en téléchargement (120Mo environ) :

AVI - 108.7 Mo

Pour approfondir la question et le danger majeur que représentent les OGM, le portail Mouvements.be propose un excellent dossier (et son fil RSS) sur la thématique des OGM.

Notes

[1Que, les lecteurs de ce blog s’en souviennent, j’ai d’ailleurs abordé sous un autre angle il y a quelques semaines à peine.

[2Il est vrai que quand on voit ce par quoi certains sont capables de se faire berner et les dommages dramatiques qu’une telle expérience doit représenter pour leur égo, on comprend qu’ils mettent consacrent beaucoup d’énergie à éviter la reproduction d’une telle mésaventure.

[3Relative, bien sûr,...

[4À mesure, soit dit en passant et ce n’est pas inintéressant, que, parallèlement, cette thématique du net comme instrument de « démocratie » percolait puis s’imposait dans la rhétorique de l’oligarchie, outil dont bon nombre des membres les plus éminents du pouvoir ne savent pourtant rien et qu’ils n’utilisent jamais car cela ne leur est pas utile, comme le démontrait encore aujourd’hui cette interview du candidat Bayrou (mp3), brave homme mais piètre libriste enchaînant les déclarations pompeuses sur les vertus du net et du logiciel libre (tout en reniant de façon très décevante ses positions précédentes sur le brevet logiciel) avant de démontrer sa parfaite méconnaissance du sujet, ce qui n’est en l’occurrence pas très grave (je préfère nettement ça que l’inverse) mais significatif par rapport à la digression qui nous occupe et dont cette note de bas de page finissante en est elle-même une.

[5Il paraît que le story-telling est très à la mode chez les spin doctors Outre-Atlantique comme condition sine qua non au succès lors de l’élection présidentielle, graal suprême comme chacun sait.

[6Comme ces tracts interminables que les minoritaires politiques se sont de toute éternité épuisés à diffuser, à tort ou à raison, conséquence de leur paranoïa ou de leur passion pour la chose publique, produit de leur raison ou de leur démence, de leur génie ou de leur mesquinerie,... mais inaudibles presque toujours.

[7Un second risque, dont je crains cependant qu’il ne suscite moins de préoccupation dans le public alors qu’il est sans doute à moyen ou long terme plus dangereux endore que les risques sanitaires se trouve dans les pollutions génétiques de grande ampleur qu’entraineront inévitablement la culture d’OGM en plein champ. Je suis loin d’être spécialiste de la question et je ne m’étalerai donc pas sur les conséquences désastreuses que ces pollutions pourront avoir si ce n’est pour rappeler qu’il s’agit typiquement là de ce qu’Isabelle Stengers appelle un phénomène chaotique, c’est-à-dire très divergent par rapport aux modèles prédictifs.

[8Technique largement à l’oeuvre aujourd’hui dans différents lieux et jusqu’à l’OMS elle-même, et cela sur différents sujets, notamment autour de la question de la pollution électromagnétique, comme l’a récemment montré David Leloup.