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À Liège, la morgue obscène des promoteurs d’un casino

samedi 17 mars 2007, par François Schreuer

Depuis quelques années, on entend régulièrement parler de divers projets plus ou moins fantasques pour occuper l’ancienne grand-poste liégeoise, délaissée depuis quelques années par le service (de moins en moins) public depuis belle lurette parti trouver pour ses services logistiques de l’herbe plus verte en grande banlieue (tandis que son bureau principal était transféré place du marché). Ce bâtiment a beau être de style néo-gothique, il est classé au patrimoine wallon et puis est aussi fort apprécié des Liégeois, pour autant que je puisse en juger, lesquels y voient sans doute une silhouette familière et rassurante dans le bâti anarchique des bords de Meuse dont la frise saccadée qui se découpe le plus clair du temps sur notre ciel gris et lumineux n’est pas sans avoir causé quelques traumatismes dans le coeur des amoureux de cartes postales [1].

Pour faire bref, rappellons qu’il a été jadis question d’implanter en ces lieux l’office du tourisme unique et grandiose dont le PSC/CDH rêve depuis toujours de doter Liège, par la voix de ses échevins Ancion et Firket, notamment [2], projet qui ne fut pas retenu. Au moment de la vente de l’immeuble au privé, en janvier 2005, c’est un antiquaire qui comptait installer là ses meubles ainsi, annonçait-il, qu’une galerie d’art. Ce projet-là fit lui aussi long feu, avant que n’entre en scène la société Invest & Corporate, dotée visiblement de moyens plus importants, qui annonçait en septembre dernier son intention de construire « un casino de 12 000 m2, un hôtel de 500 chambres, un centre commercial de luxe de 20 000 m2, une salle de 3 000 places, un spa et des parkings » [3], soit très précisément ce dont il est question avec beaucoup plus d’acuité et d’actualité cette semaine depuis que le journal Le Soir a publié une esquisse — on n’ose la qualifier d’architecturale — du machin dont copie est reprise ici (et voici une fois de plus éprouvée l’utilité des petits dessins, qui n’était pourtant déjà plus à démontrer).

Dans l’article paru cette semaine dans le quotidien vespéral [4], Philippe Bodeux donne quelques précisions supplémentaires, annonçant notamment le souhait des promoteurs — les même que ceux qui sont actuellement en train de transformer l’un des plus beaux hôtels de maîtres de Liège, l’hôtel de Sélys-Longchamps, en un hôtel cinq étoiles pour notre honte à tous — de voir la voie rapide longeant la Meuse enterrée entre le Pont Kennedy et le Curtius pour dégager une vaste esplanade piétonne susceptible, on le suppose, de jouer les extensions du nouvel ensemble à créer [5]. Ce genre de personnages n’étant jamais tenus comptables ou responsables des chiffres qu’ils avancent — on leur sait déjà bien trop gré de l’esprit d’entreprise qu’ils daignent déployer dans nos contrées —, ils annoncent en toute innoncence leur intention d’attirer 2,4 millions de visiteurs par an à Liège et surtout — argument ultime pour faire céder toute réticence chez les responsables politiques qui pourraient quelque peu freiner leur marche vers le succès et la gloire — leur conviction sincère et décidée, francs du collier qu’ils sont, de créer 2 000 emplois, rien de moins. Et pas n’importe lesquels : 2 000 emplois directs, s’il-vous-plaît. Voilà, pour notre région qui n’attend que de rebondir, un événement digne de celui que fut l’installation de John Cockerill dans les riantes plaines des bords de Meuse à Seraing [6] voilà plus de deux siècles maintenant. Cent comme eux, et Verhofstadt est sauvé !

D’une part, je le dis malgré tout, je ne crois pas qu’il faille accorder trop d’importance à ce genre de croquis, hâtif, péremptoire, vraiment hideux pour tout dire, trop en fait que pour qu’il puisse s’agir d’autre chose que du copier-coller d’un projet de seconde zone refusé pour la banlieue de Las Vegas. En même temps, la puissance de feu qui semble être celle des hommes et des sociétés qui sont derrière ce projet devrait inciter à la prudence, surtout quand on voit ce chiffre terrible — 2000 emplois — qui ferait vendre père et mère aux hommes politiques comme aux syndicalistes d’ici — peut-on vraiment leur en vouloir ? —, autant dire qu’il y a un risque sérieux que l’on se préoccupe fort peu de questions annexes au moment où il faudra se décider.

Il ne me semble dès lors pas inutile de tenter dès à présent de contribuer rapidement à l’ébauche d’une première trame d’arguments au service de ce qui pourrait assez vite se révéler comme une lutte importante à Liège dans les années à venir, en espérant que tout ceci ne soit qu’un peu trop de prudence. Il me semble, donc, que le débat porte principalement sur trois types d’enjeux.

1. Il y a tout d’abord une question pragmatique qui consiste à savoir si la ville de Liège a véritablement intérêt d’un point de vue socio-économique à voir s’implanter une telle structure sur son territoire. Je dois dire que j’en doute. Certes, l’activité économique que draînerait ce mammouth créerait des emplois, amènerait de nouvelles taxes dans les caissses communales, ce qui n’est pas négligeable. Mais les nuisances générées par la chose seraient elles aussi sérieuses et puis surtout, ce projet a l’air tellement mal ficellé, tellement vite expédié, les linéaments architecturaux proposés en sont tellement hideux, le surplomb de la Meuse tellement évidemment destiné à transformer cette dernière en égoût qu’on peut supposer que tout cela n’a guère d’avenir et sera abandonné une fois qu’il aura vieilli ; la ville de Liège se retrouvera d’ici là dotée d’une horreur en son centre et devra, une fois les promoteurs partis vaquer vers d’autres cieux plus cléments faire fructifier, comme ils disent, leur argent, prendre sur elle l’assainissement de la friche qui demeurera, elle, campée sur les lieux dans un immobilisme géographique qui fait comme chacun sait la perte de tous et de chacun au temps qui est le nôtre où le bougisme est une divinité qui compte. De même, qu’en est-il des coûts immédiatement et directement induits pour les pouvoirs publics par l’implantation hypothétique de ce machin ? Les promoteurs veulent enterrer une voie rapide sur un kilomètre entre le pont Kennedy et le pont Maghin ? On suppose cependant qu’ils n’ont pas l’intention de payer ces travaux et que ce sera la région ou la ville qui pourra les prendre en charge [7]. De manière plus fondamentale, dans un cas comme celui-ci, je crois que la réflexion devrait d’abord porter sur la valeur ajoutée en terme de bien-être collectif ou de de bonheur public, et non se satisfaire des équations pseudo-savantes de la science économique qui prône au nom de postulats non interrogés le productivisme et l’accumulation alors qu’on sait que notre planète est incapable de les supporter et qu’il nous faut en conséquence adopter un style de vie marqué par une certaine sobriété [8], autrement dit apprendre à mieux choisir, collectivement et individuellement, ce à quoi nous consacrons les rares ressources disponibles. Il va sans dire que l’adoption d’une telle approche condamne sans même qu’il soit besoin d’en discuter plus avant le genre de folies malsaines dont nous parlons ici.

2. Il y a ensuite un problème lié à la nature même du projet : est-ce que l’activité qui est celle d’un casino est intrinsèquement acceptable ? Est-ce que plumer de pauvres gars en échange d’un peu de strass et de paillettes est vraiment souhaitable ou ne doit-on pas plutôt y voir une sorte de cancer social, une façon obscène de profiter de la misère des gens qui doit simplement être abolie ? Ceci est particulièrement vrai dans une région touchée comme Liège a pu l’être et l’est toujours par des drames sociaux dont tant la répétition hoquettante que la nature même évoquent les salves meurtrières des P90 qui, eux, continuent à être produits dans les ateliers de la FN Herstal — on a les fleurons qu’on peut.

3. Il y a enfin un enjeu symbolique lié à l’occupation des lieux et à la constitution du décor de vie de chacun d’entre nous. L’espace dans lequel nous évoluons forge nos représentations et détermine nos vies, les symboles que chaque construction humaine véhicule s’imposent à nos yeux avec plus ou moins de crudité. N’est-il pas légitime en retour que nous puissions nous préoccuper de tout cela, déterminer dans une délibération collective ce que nous acceptons et ce que nous n’acceptons pas ? Dans le cas présent, la violence est triple. Ce projet cherche non seulement à s’imposer en plein centre de la ville, au bord du fleuve, là où il déterminera de façon inévitable une part de l’image et donc de l’identité de la ville. Et on me permettra de penser qu’il y a vraiment une très grande misère à vivre dans une ville dont le symbole est un casino. Il y a ensuite que ce projet ne prétend pas seulement s’imposer au centre de la ville, il entend également s’élever dans les airs avec ces deux tours atroces. Voilà que le paysage tout entier en sera affecté — et sur n’importe quelle colline, on dira « papa, c’est quoi les deux tours qui brillent, là ? » [9]. Il y a enfin la nature même des lieux, le fait de l’appropriation par des capitalistes d’un des rares endroits où il serait possible de réaliser une place publique donnant directement sur le fleuve. Cet endroit exceptionnellement situé entre les trois principaux quartiers nocturnes de Liège que sont Outremeuse, le carré et la place du marché pourrait être affecté à d’autres usages, plus communs, plus partagés.

Bref, la question est tout simplement celle de la possibilité de décider collectivement, de sortir du mode de raisonnement libéral qui exclut si vite tout intérêt collectif pour donner le droit à ceux qui ont l’argent. Je crois que l’occasion est belle de montrer que nous sommes nombreux à vouloir que cette possibilité démocratique puisse exister. On voit cependant que cette possibilité de décision collective sur ce genre de question s’oppose frontalement à la propriété privée du grand capital — et surtout comme dans le cas présent à la propriété privée d’un capital volatil, laissé tellement libre qu’il peut à sa guise sa promener et s’imposer. À cela aussi il conviendra d’apporter des réponses.

Update 27/3 : ajout des plans de masse suivants (saisies d’écran sur le site grand-poste.be).

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Ce texte est également publié sur Indymédia Liège.

Notes

[1Lesquelles cartes postales — faut-il le préciser ? — ne sont bien entendu pas sans entretenir des rapports très directs avec le bâtiment d’Edmond Jamar.

[2Cette quête étant en elle-même une saga presque comique dont il vaudrait la peine un jour de racontter l’histoire.

[3Marie Liégeois, « La Grand-Poste rêve de casino et hôtel », in La Libre Belgique, 20/09/2006.

[4Philippe Bodeux, « Le projet de casino à la Grand Poste se poursuit », in Le Soir, jeudi 15 mars 2007.

[5On trouvera une série d’informations complémentaires sur le site http://www.grand-poste.be/ monté (en flash) par les promoteurs.

[6Lesquelles ne le sont plus autant, sans nul doute, mais c’est un point qu’il convient de ne pas discuter, je pense.

[7Cela dit, si la ville avait un peu plus de moyens — mais ce n’est pas le cas — c’est un projet auquel je serait pour ma part plutôt favorable : récupérer un accès piéton à la Meuse en rive gauche est une des meilleures choses qui puisse arriver à Liège. Mais ce genre de projet n’a pas à être amené par un promoteur immobilier : le lieu de ce genre de discussion est l’espace public, le conseil communal, la libre expression de chaque citoyen, pas l’omerta ou le chantage d’un détenteur du capital.

[8Ainsi que bâtir une nouvelle science économique basée sur ces contraintes, ce que l’actuelle est radicalement incapable de penser.

[9Même si, pour les cas de Paris ou de Bruxelles, en raison de leur morphologie, j’ai plutôt tendance à partager les positions respectives très prudentes des responsables de ces deux villes en ce qui concerne l’implantation de tours en milieu urbain, je reconnais sans problème des exemples intéressants comme ceux de la Torre Agbar construite à Barcelone par Jean Nouvel ou, dans une certaine mesure la London Bridge Tower que l’on construit pour le moment sur les plans de Renzo Piano. Je pense même que, sauf dans certains contextes particuliers, les tours, dans la mesure où elles contribuent à densifier l’espace urbain, sont utiles. Leur présence est cependant tellement forte que seuls des projets d’une qualité architecturale très grande et d’une légitimité sociale très forte sont envisageables.