Les archives des Bulles

À propos de la communauté urbaine liégeoise

vendredi 30 mars 2007, par François Schreuer

Le sujet, depuis fort longtemps [1], revient régulièrement à la surface la question de la communauté urbaine liégeoise, véritable serpent de mer, ne faisant une apparition que pour mieux replonger dans les profondeurs abyssales où l’espace public cesse de l’être et où personne n’est capable de suivre ses évolutions bizarres. Cette question est pourtant de toute première importance pour l’avenir des Liégeois — des habitants de la grande agglomération liégeoise mais surtout, disons les choses comme elles sont, des habitants de la ville de Liège.

En effet, lors de la fusion des communes des années septante, qui vit le nombre de communes belges passer de 2 359 à 596 [2], là où des entités comme Charleroi, Mons ou Namur ont vu, après la fusion, leurs frontières administratives respectives coïncider avec leurs réalité urbaine (et parfois bien au-delà), le cas de Liège reste celui d’une fusion ratée. La ville de Liège, coeur de l’agglomération, ne compte en effet qu’un peu moins de 200 000 habitants sur les plus de 500 000 qui peuplent la ville morphologique [3]. Cette situation n’est pas sans poser d’insolubles problèmes, notamment en faisant reposer sur la commune une série de charges (CPAS, culture, transports, sécurité,...) qui devraient incomber à tous les habitants, ce qui a pour conséquence une augmentation de la fiscalité communale liégeoise, laquelle augmentation contribue à l’exode urbain vers les communes périphériques ou vers les campagnes avoisinantes (plus ou moins enrayé à présent) et contrarie à tous coups le retour d’habitants en ville. L’absence d’un lieu de décision commun à toutes les entités concernées par les grandes problématiques urbaines pèse aussi lourdement en compliquant très sérieusement la mise sur pied de projets importants. On peut sans doute considérer que si Liège ne dispose à ce jour d’aucun système de transports en commun digne de ce nom, c’est en partie en raison des difficultés administratives posées par le découpage administratif du territoire.

Les choses ont cependant l’air de bouger ces derniers temps. Le PS, omnipotent en terres liégeoises, s’est longtemps divisé sur cette question. M. Daerden et ses amis, partisans s’il en est des pouvoirs opaques où leurs réseaux peuvent fonctionner tranquillement, ont toujours refusé de parler d’autre chose d’une sorte de super-intercommunale, instance technique permettant de résoudre les problèmes techniques qui se posent au niveau de l’agglomération. Face à cette vision minimaliste, d’autres acteurs politiques ont plus ou moins évoqué la nécessaire dimension politique de l’instance à créer. Mais il faut bien dire que l’impression qui a dominé chez les observateurs de la vie politique liégeoise ces dernières années est celle d’une indifférence fort répandue et d’un manque criant de volontarisme dans la mise en oeuvre du projet, quel que soit la forme retenue. En sorte que les choses sont restées en l’état, le statu quo n’étant somme toute pas pour déplaire aux leaders socialistes de la périphérie, M. Daerden en tête, qui sacrifient volontiers l’avenir du grand Liège et la résolution de problèmes importants à long terme au nom de leurs petites baronnies locales qu’un bouleversement trop important des institutions pourrait mettre à mal.

Il semble toutefois, peut-être à la suite du changement de leadership au sein de la fédération liégeoise du PS, que les choses ont fini par bouger quelque peu. Un « axe » Liège-Seraing — de loin les deux communes les plus peuplées de l’agglomération — s’est constitué qui, s’il était surtout le reflet d’une alliance interne au PS, propre à ses luttes de clans, n’en a pas moins relancé la question de la communauté urbaine. M. Demeyer s’est mis à plaider pour un projet plus ambitieux qu’on avait évoqué jusqu’alors. Même si tout cela est très difficilement lisible, il était de nouveau permis d’espérer.

Mais patatras, voilà que l’idée s’éloigne à nouveau. Est-ce à la suite d’un revers interne au PS dont la nomination de M. Daerden en tête de liste à la chambre serait le signe ? Est-ce un compromis dont la nomination de M. Daerden serait le prix ? Toujours est-il que l’on vient au PS (à force de constater que tout se décide au PS, on finit par se demander si les assemblées élues servent encore à quelque chose, n’est-ce pas) de se mettre d’accord [4] sur l’idée d’une communauté urbaine qui soit une conférence de bourgmestres.

Est-il besoin de souligner que ce compromis est totalement insatisfaisant ? Certes, la présence des bourgmestres donnera du poids à cette hypothétique instance à créer. Mais on passe complètement à côté de l’enjeu central de la création d’une communauté urbaine à Liège, qui est pourtant bien, d’abord et avant tout, celui de la possibilité d’une délibération démocratique au niveau d’une ville. Ce qu’il faudrait faire, c’est créer un conseil d’agglomération, composés d’élus représentants toutes les tendances politiques, dans lequel puissent se tenir des débats publics. On en est loin. L’exemple français — tout le monde a notamment en tête la communauté urbaine de Lille — était pourtant là pour donner quelques repères. Mais rien n’y fait, que ce nouveau projet aboutisse ou que l’on continue à végéter, la médiocrité l’aura encore une fois emporté.

Notes

[1Par exemple, en mai 2002, le journaliste Pierre Reuter annonçait qu’une solution était enfin trouvée avec la création de l’asbl « L’Avenir du Pays de Liège ».

[2On en est aujourd’hui à 589, après la création de la ville d’Anvers en 1983.

[3600 000 pour l’arrondissement de Liège, dans lequel on trouve encore quelques communes rurales qui ne peuvent être considérées comme faisant partie de la conurbation liégeoise.

[4Flairant sans doute le bon filon, des mandataires (socialistes, ça va sans dire) de l’arrondissement de Huy-Waremme viennent d’ailleurs de faire savoir leur souhait de se joindre à cette « communauté urbaine ». Serge Manzato, bourgmestre d’Engis, et Christophe Collignon, député wallon et conseiller communal à Amay considèrent en effet que l’« on ne peut pas mettre entre parenthèses les 170.000 habitants de l’arrondissement de Huy-Waremme. Ils ont les mêmes droits que les citoyens urbains. Nous refusons qu’ils deviennent des citoyens de seconde zone. » Quelle éloquence, on en pleurerait presque — ce « citoyens de seconde zone », comme il est envoyé, quelle ode à l’égalité républicaine ! Cela semble pourtant relativement hors de propos si l’idée de la communauté urbaine est de faire coïncider une entité politico-administrative avec la réalité urbaine d’une grande ville. Mais qu’importe ; là n’est pas l’essentiel.