Les archives des Bulles

Deux bons films

lundi 9 avril 2007, par François Schreuer

Il paraît que je serais trop sévère quand je parle de cinéma dans les pages de ce carnet. Ça ne me semble pas tout à fait exact [1] mais peu importe.

Quoi qu’il en soit, j’aimerais dire tout le bien que je pense de deux films que j’ai vu récemment et qui ont en commun une thématique qui est celle de la surveillance. Dans l’un comme dans l’autre, toutefois, le propos politique n’est que secondaire, constitue en quelque sorte la trame de ces films qui sont d’abord des oeuvres de fictions dramatiques convaincantes, comme chacun pourra s’en convaincre en allant les voir. C’est cependant cette trame qui m’intéresse ici, car il s’agit dans les deux cas d’une réflexion sur l’idée de contrôle, sur les dégâts que peut représenter une société de surveillance, sur les limites de cette transparence dont trop de naïfs font, au point que ça en devient souvent dangereux, un critère d’évaluation central des vertus d’un système politique. À l’inverse, c’est la vertu de l’intime, de l’épaisseur du monde social, qui est prônée.

Red Road, de l’écossaise Andrea Arnold dont il s’agit du premier long-métrage, prix du jury du dernier festival de Cannes, est un film minimaliste, parvenant à poser avec fort peu de moyens techniques et scénaristiques et un jeu d’acteur tout en réserves (avec une excellente autant qu’inconnue jusqu’alors Kate Dickie dans le rôle principal), une ambiance et une intrigue captivantes.

Les quinze premières minutes du film sont les plus intéressantes concernant la question de la surveillance — il s’agit même de quelques séquences d’anthologie. Elles nous nous mettent dans la peau d’une policière chargée d’un réseau de caméras et nous font voir des images videos du quotidien plus ou moins glauque d’une grande ville occidentale — en l’occurrence Glasgow —, saisies avec une extraordinaire indiscrétion, indiscrétion proportionnelle à la puissance des zooms des caméras. La misère s’y révèle en particulier sous un jour des plus crus — au sens figuré comme au sens propre puisqu’on baigne dans une lumière livide, quelque chose comme une nuit américaine post-moderne et complètement trash.

Ce qui est impressionnant, c’est de voir comment, à travers l’objectif d’une caméra de surveillance, la transformation du champ social en champ de bataille sociale se produit insensiblement. L’atmosphère est déjà a priori très anxiogène, mais la posture douloureuse de ce personnage de flic — dont on apprend petit à petit qu’elle a fait de son job un combat personnel — rend la situation vraiment effrayante autant qu’elle est routinière et dépourvue de l’expression d’affects autres que ceux, très conventionnels, qui sont attendus dans un poste de police.

Sous le regard soupçonneux dans lequel la cinéaste parvient à nous faire entrer, le moindre comportement devient suspect, l’oeil est amené à se demander sans cesse si cela qu’on voit est normal ou pas, on cherche à déceler tout signe d’une catastrophe imminente dont la certitude irrationnelle s’impose très vite. Un homme met la main dans sa veste ? N’est-il pas en train d’en sortir une arme ? Un autre peine à ouvrir une porte, on se demande s’il ne s’agit pas d’un cambrioleur. Un couple copule violemment dans un terrain vague, le rélexe immédiat est d’y voir un viol,... pourtant immaginaire. Parfois une agression bien réelle a lieu sous l’oeil effaré de la surveillante, qui ne peut rien faire pour l’en empêcher sinon dépêcher la cavalerie qui arrivera en général trop tard. Il en découle un sentiment impuissance dont on suppose qu’il ne peut qu’alimenter — paradoxalement — une course en avant sécuritaire qui ne fera que faire empirer ce problème mal posé. La distance entre l’observatrice et son champ d’investigation rend tout ce qui n’est pas banal inquiétant, voire pathologique. Big brother, c’est d’abord une mutation du regard.

Quant à Das Leben der Anderen (« La vie des autres »), de Florian Henckel von Donnersmarck, il s’agit d’un de ces films par lesquels l’Allemagne solde depuis quelques années un certain nombre de comptes avec son passé tourmenté, le plus récent en l’occurrence puisque c’est de la Stasi, la police politique du régime est-allemand qui sévit jusqu’en 1989, qu’il est question. Au même titre que Der Untergang, d’Oliver Hirschbiegel, Sophie Scholl - Die letzten Tage, de Marc Rothemund ou Good Bye, Lenin !, de Wolfgang Becker, Das Leben der Anderen est ainsi d’ores et déjà un succès commercial important. Ce rôle cathartique du cinéma allemand qui parvient à affirmer au grand jour la vérité historique tout en refermant certaines pages douloureuses d’une histoire commune me semble un phénomène intéressant, mais ce n’est pas de cela qu’il est question ici.

Par ailleurs, j’ai vu il y a quelques semaines l’effarant INLAND EMPIRE, que je conseille à tous ceux qui sont prêts à des expériences cinématrophiques déconcertantes mais sur lequel je reste aphone jusqu’à présent. Dernièrement, j’ai vu également Little Children, de Todd Field, qui mérite le déplacement.

Notes

[1S’il est vrai que j’ai porté un jugement négatif sur Pars vite et reviens tard, Perfume ou Romanzo Criminale, j’ai par contre été particulièrement positif à l’égard de The Wind that Shakes the Barley, Dans Paris, Renaissance ou La Raison du plus faible, entre autres.