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France : menace de sélection des étudiants entre les deux premiers cycles de l’enseignement supérieur

mardi 17 avril 2007, par François Schreuer

Dans le tumulte de la campagne électorale, l’information risque bien de passer inaperçue ; elle est pourtant importante, et pas seulement pour les étudiants français, dont le principal syndicat, l’UNEF, n’a pas manqué de réagir [1] : le gouvernement français envisage de permettre la sélection des étudiants entre les deux premiers cycles universitaires ; autrement dit, le fait de disposer d’un diplôme de premier cycle — désormais connu sous le vocable de bachelor, partout en Europe, sauf en France, où l’on parle de licence — ne garantirait plus systématiquement l’accès au second cycle (lire l’article de Luc Cédelle dans Le Monde à paraître dans l’édition datée de demain).

Ce projet régressif du gouvernement français — qui intervient, comme souvent pour ce genre de sales coups, dans un contexte peu favorable à un débat démocratique sur la question — s’inscrit dans la droite ligne des grandes tendances européennes en matière d’employabilité et, plus largement, de gestion du capital humain, lesquelles sont explicitement détaillées dans la « stratégie de Lisbonne », entre autres.

Je suis frappé de voir combien sont en train de se justifier les inquiétudes et les oppositions que nous exprimions, dans le mouvement étudiant, à l’époque où « Bologne » a été décidé à la va-vite et exécuté dans la pire des précipitations [2]. Comme j’ai eu l’occasion de l’indiquer dans un article paru en 2004, c’est à mon avis moins un plan délibérément destructeur qui est en cause dans ce fameux processus de Bologne qu’un démantètelement inconsidéré de certaines protections dans un contexte très défavorable et qu’un processus terriblement décentralisé de destruction des droits sociaux ; dont la droite française — qui n’a désormais plus rien du caractère ronronnant qu’elle pouvait avoir au temps du chiraquisme — se montre ici l’une des plus décidées promotrices.

Quoi qu’il en soit, deux des principales craintes qu’exprimaient les étudiants au moment de la mise en oeuvre du processus sont en train de confirmer leur pertinence [3]. D’une part, on assiste à la mutation accélérée de l’enseignement supérieur vers un système « professionalisant » — les cursus d’études destinées au plus grand nombre ont désormais le but central et incontournable de satisfaire les besoins du marché. Les objectifs d’émanciptation sociale, culturelle et démocratique ou de formation à la recheche scientifique, entre autres choses, ne concernent plus qu’une élite — intellectuelle (selon les critères académiques) et surtout financière — tandis que la masse des étudiants se voit cantonnée à des études dont le contenu est très largement instrumentalisé. Le raccourcissement des études à trois ans s’inscrit dans cette logique : c’est la durée nécessaire pour former des techniciens.

D’autre part, la dualisation entre établissements d’enseignement supérieur est très clairement au programme. Selon Le Monde, « La Conférence des présidents d’université (CPU) précise, de son côté, que, conformément à “ce qui a toujours été sa position”, les textes adoptés n’instaurent pas une “obligation” mais ne font que “rendre possible” un filtrage dès le master 1, la décision appartenant aux universités. ». Sans commentaire.

Quant à la Communauté française, si elle n’est bien entendu pas directement concernée, elle ferait pourtant bien de s’inquiéter dès à présent puisqu’une mesure de contingentement de l’accès au second cycle en France aurait mécaniquement pour effet d’amener des milliers d’étudiants français à s’inscrire en Belgique, ce dont le système de Bologne leur donne en principe leur droit. Ici comme ailleurs, la mise en concurrence des systèmes sociaux qui est l’essence de « Bologne » aura pour effet la destruction des systèmes les plus solidaires, comme je l’écrivais dans Le Soir il y a quelques mois.

Notes

[1De même que Sud Etudiant.

[2Pour l’observation de laquelle j’étais aux premières loges puisque j’ai commencé à militer à la FEF quelques semaines après l’adoption de la déclaration de Bologne, en juin 1999, et que j’ai poursuivi mon engagement étudiant jusqu’à l’adoption du (très mauvais) décret de la Communauté française.

[3Et, comme d’habitude dans ce genre de cas, ceux qui tenaient ce discours risquent fort de passer sans transition du statut de « paranoïaques » à celui d’« utopistes ». Hier, exprimer ces craintes était régulièrement considéré comme un procès d’intention à l’égard du pouvoir et des gouvernants qui n’allaient « bien entendu » jamais céder à de pareilles mesures « antisociales » ; demain, s’y opposer sera probablement considéré comme un « manque de réalisme ». Ainsi va la propagande douce dans laquelle nous baignons.