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Quand RTL parle de l’Euromayday...

lundi 14 mai 2007, par François Schreuer

Je n’avais pas encore vu le reportage que RTL-TVI a consacré le premier mai dernier à la mayday. Je viens de comprendre les échos très négatifs que j’en ai reçus en le visionnant, quelqu’un ayant eu la bonne idée de le mettre sur le net.

Flash Video - 8.6 Mo

Je suis vraiment abasourdi par la partialité et, en fait, l’amas de stéréotypes et même de mensonge que le journaliste, Julien Modave, parvient à aligner en deux minutes — avec un grand talent dans la manipulation, c’est la moindre des choses à lui concéder. Je suis d’autant plus surpris que l’hostilité évidente qu’il manifeste dans ce reportage (« ils sont en fait contre tout »,...) ne transparaissait en aucune manière dans les échanges que j’ai eu avec lui avant et pendant la parade, chargé que j’étais de gérer les relations avec la presse.

À toutes fins utiles, voici une transcription du reportage, ponctuée de quelques commentaires.

Le présentateur du journal télévisé lance, depuis le studio, le reportage par ces mots :

Les mandataires socialistes et Elio Di Rupo n’ont pas pu éviter 500 manifestants venus, je cite, pour dénoncer les dérives du pouvoir et les parvenus. Ils ont crié leur colère à quelques centaines de mètres du boulevard d’Avroy. Parmi eux des sans-papiers et des altermondialistes. Julien Modave et Denis Strell les ont suivis.

D’emblée, la façon dont la chaîne privée va traiter le sujet est affichée. La parade ne sera en aucune manière une démarche autonome. Il ne s’agit que d’une contre-manifestation au premier mai du PS et au discours d’Elio Di Rupo. Ce n’était pourtant pas le cas et nous l’avons clairement expliqué à M. Modave. La parade a lieu depuis trois ans sur le même parcours, la seule chose qui a changé cette année, c’est que la présence du PS dans le parc d’Avroy a obligé les organisateurs de la parade a déplacer le lieu du départ vers l’esplanade se trouvant devant les Guillemins, qui était un des seuls endroits disponibles pour accueillir un rassemblement.

En outre, les termes « dénoncer les dérives du pouvoir et les parvenus », prétendûment « cités » par le présentateur ne semblent sortir d’aucun texte produit dans le cadre de la mayday. Cette citation est-elle celle d’un manifestant ? Sans doute. Est-il journalistiquement honnête d’utiliser ces termes pour présenter la démarche générale du mouvement ? De toute évidence non.

Quoi qu’il en soit, je trouve important de préciser que le terme « parvenu » ne saurait faire partie du vocabulaire des mouvements de précaires. Comme je l’avais expliqué ici-même in illo tempore, ce terme renvoie en effet à un lexique qui place le locuteur dans la position de défenseur d’un ordre hiérarchique établi dans lequel ceux qui parviennent à monter dans l’échelle sociale restent nécessairement vulgaires. Ce terme par contre a été utilisé par M. Di Rupo et il me semble donc que c’était une erreur de sa part.

Et puis, surtout, cette présentation de la parade comme voulant « dénoncer les dérives du pouvoir et les parvenus » ne reflète tout simplement par la réalité puisque cette parade était organisée pour dénoncer la situation de précarité que vivent des millions de personnes, ce qui est fort différent. Un simple coup d’oeil à l’affiche de la parade eut pourtant convaincu ces Messieurs de RTL qu’ils se trompaient.

Précisons enfin, pour être rigoureusement précis et montrer que RTL ne l’est pas que la parade ne se trouvait pas « à quelques centaines de mètres du boulevard d’Avroy » mais bien sur le boulevard d’Avroy lui-même, comme le montrent d’ailleurs les images du reportage.

Bref, la seule information qu’on retire de cette introduction, c’est qu’il y avait parmi nous « des sans-papiers et des altermondialistes », ce qui est exact.

Poursuivons.

Le reportage démarre sur des cris lancé par une manifestante et repris par la foule :

Ecrasez vos voisins, soyez les meilleurs.

Bien évidemment, le caractère hautement ironique de ce slogan était transparent dans le contexte de la manifestation. On peut supposer qu’il ne l’est pas en introduction d’un reportage télévisé et sans la moindre forme de précision par rapport à ces termes. N’insistons pas, cependant sur ce point et laissons à l’auteur du reportage la liberté de son écriture.

La voix off (je suppose que c’est M. Modave qui parle) enchaîne :

Ils ne crient pas. Ils hurlent leur colère. On les dit altermondialistes mais ils sont
en fait contre tout, contre le système économique, contre le pouvoir en place et contre Elio Di Rupo qui n’aura pas le dix juin les voix de cette gauche-là

Ah, finalement, l’information donnée en introduction (il y a des altermondialistes dans la parade) serait éronnée. Même le terme d’« altermondialistes », pourtant passablement déprécié ces derniers temps dans la vulgate médiatique est encore trop élogieux à notre égard. J’ignore où M. Modave a été chercher l’idée que les manifestants sont « contre tout », locution dont la violence parfaitement démesurée suffit amplement à décrédibiliser tout ce qui va suivre. Tant les nombreux calicots visibles partout que les explications qui lui ont été longuement données sur les idées défendues par la mayday auraient pourtant dû l’inciter à choisir un registre différent. Rien n’y fait, c’est du journalisme à charge auquel on assiste, il n’y a pas grand chose à faire contre ça. Et bien entendu, le fait que l’Euromayday soit un processus construit dans la durée et déployé partout en Europe, que des débats et des actions aient été organisés durant deux semaines pour préparer la parade qui n’est que la partie la plus visible d’un processus, tout cela n’a visiblement guère intéressé RTL, comme de bien entendu.

Ajoutons que l’énumération de ce contre quoi nous sommes selon l’auteur de ce reportage (« le système économique », « le pouvoir en place » et « Elio Di Rupo ») est loin, très très loin même, de recouvrir l’ensemble de la réalité (« tout »). En fait, d’ailleurs, être contre « le système économique », et « le pouvoir en place », c’est quelque chose qui est somme toute assez commun chez les altermondialistes, justement.

Quant à Elio Di Rupo, on a beau avoir pris du temps à répéter qu’il n’était pas l’omphalos autour duquel le monde s’organisait et que par conséquent nous pouvions défiler le premier mai sans articuler tout notre propos autour de la personne du ministre-président wallon, M. Modave n’a eu de cesse de savoir « quelle consigne de vote » nous donnions, ce à quoi il lui fut répondu pour son grand dépit que la Mayday ne donnait aucune « consigne de vote ».

Arrive alors une première interview (la mienne) :

D’abord on a envie de lui dire, après le 10 juin, il faut régulariser les sans-
papiers. Ça c’est la priorité numéro un, urgente. De façon générale, on a envie de lui dire, les droits des chômeurs, les droits des précaires, c’est quelque chose d’important. Et, par exemple, la chasse aux chômeurs qui a lieu aujourd’hui, on ne l’accepte pas.

Le « lui » peu compréhensible au début de mon intervention, c’est une erreur de ma part et la conséquence du fait que toutes les questions que me posait le journaliste se résumaient grosso modo à celle-ci « qu’avez-vous à dire à Elio Di Rupo ? ».

Suit l’interview d’un manifestant dont le nom n’apparaît pas sous l’écran (il s’agit de Pierre Eyben) :


— Vous avez l’impression que vous serez entendus ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que le rapport de forces n’est pas encore ce qu’il doit être, mais s’ils n’entendent pas rapidement, ça va changer, je suppose. Je le crois.

La voix off reprend :

Finalement, ils ne verront pas le président du parti socialiste qui ne les entendra pas, non plus. Le cortège s’ébranle et, parmi eux, essentiellement des jeunes. Pas des casseurs mais des rêveurs qui pensent que le travail intérimaire représente la précarité dans ce qu’elle a de plus abouti.

Ici, le journaliste est pris en flagrant délit de mensonge, en affirmant que le président du PS n’aura pas entendu la parade, flagrant délit puisqu’il contredit explicitement le présentateur du JT qui annonçait que les dignitaires du PS « n’ont pas pu éviter » la manifestation. Comment peut-on ne pas pouvoir éviter une manif qu’on n’entend pas ? Mystère.

Précisons encore que si les manifestants n’ont pas vu le président du PS, c’est tout simplement parce que tel n’était pas l’objectif de la parade, qui a continué son chemin après l’arrêt à hauteur du parc d’Avroy. Les policiers nous ont pourtant signalé que M. Di Rupo était disposé à recevoir une délégation, offre qui a été déclinée. Mais M. Modave ne rapporte pas des faits, il raconte une histoire, selon sa fantaisie.

Il le fait cependant avec talent, maniant en véritable professionnel les instruments dont il dispose, par exemple quand, en même temps qu’il prononce les mots « pas des casseurs mais des rêveurs », il montre un type qui fait un geste qu’on prend pour une tentative de casser une vitrine (en fait, il s’agissait probablement d’un jet de peinture). De même quand il affirme que le « le travail intérimaire représente [selon les manifestants] la précarité dans ce qu’elle a de plus abouti », ce qui est bien entendu faux. On lui a d’ailleurs répété plusieurs fois que la pire précarité est probablement celle des sans-papiers, mais il vaut mieux éviter de donner trop de substance permettant de justifier la radicalité du propos.

Vient enfin une dernière interview d’un manifestant :

La forme de travail qui donne accès à la sécurité sociale, c’est le CDI. La forme contraire qui ne donne plus du tout accès à la sécurité sociale ou d’une manière tellement minime par rapport à ce que 200 ans de lutte ouvrière et syndicale ont réussi à mettre en place, c’est le travail intérim.

Mm, si, si, le travail intérimaire, bien que précaire, donne bien accès à la sécurité sociale, mais passons et laissons la voix off conclure :

Ils lâchent une dernière fois leur colère contre un fast-food avant de rentrer, convaincus qu’ils n’auront rien changé, mais que ça changera quand même.

Le sens de la formule du journaliste est ici d’une cruauté presque esthétique. Est-il besoin de longuement commenter ?

Notons quand même que de très grosses conneries communicationnelles ont été commises, en particulier laisser des gens uriner sur le fast-food, ce qui est totalement contre-productif comme expression d’une révolte. Cette image, qui sera l’avant-dernière du reportage sert véritablement à nous crucifier.

Quoi qu’il en soit, je pense qu’on peut considérer que ce reportage manque gravement à la plus élémentaire déontologie journalistique, en construisant une histoire (des jeunes marginaux tentent de voir Elio Di Rupo et n’y parviennent pas) qui n’a rien à voir avec le propos et de la réalité de la parade. C’est un exemple instructif des risques qu’il y a à parler à la presse.

Notons que tout ceci n’est pourtant en rien une fatalité. Il suffit de voir le reportage que RTL a consacré à la parade l’année dernière pour s’en convaincre. On peut aussi écouter ce que la RTBF radio a tiré de la parade, par exemple ici ou encore regarder cette vidéo tournée par un médiactiviste qui était présent à la parade :

Flash Video - 6.6 Mo