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Le prurit récurrent des « affaires » à Charleroi, problèmes et solution

vendredi 1er juin 2007, par François Schreuer

La ville de Charleroi, et toute la Belgique avec elle, n’en finit plus de trésauter (de préférence à l’approche d’échéances électorales) des convulsions pathétiques auxquelles donne lieu la révélation judiciaire des malversations (passées, du moins on l’espère) du système de pouvoir que la majorité absolue « socialiste » [1] a fait peser sur cette ville durant de très longues années. Aujourd’hui, à la suite d’une énième inculpation, celle du désormais démissionnaire échevin de l’enseignement Jean-Pol Demacq — l’une des personnalités phares de l’ancien système de pouvoir carolo —, la ville n’a plus de majorité [2] et on se demande bien ce qui va pouvoir advenir.

Cette situation appelle à mon avis trois types de considérations.

L’éthique réduite à la justice

Il faut d’abord souligner que le drame de Charleroi, ce n’est pas tant que se succèdent les ondes de choc judiciaires du curretage forcé du cloaque socialiste, c’est l’incapacité plus ou moins généralisée à poser la question de l’éthique autrement que sur un plan judiciaire. Car bon, en toute objectivité, même si on est très content que M. Demacq ait finalement été contraint à démisionner, on ne peut pas se satisfaire de la manière dont se passent les choses. Les faits concernés ne sont en effet pas neufs et seuls les naïfs pouvaient ignorer que M. Demacq était l’un des piliers du « système Van Cau » et que c’est, in fine, ce système de captation du pouvoir qui est en cause. On me permettra dès lors de penser que son inculpation n’est qu’un rebondissement mineur. De deux choses l’une, soit on considérait que M. Demacq était fréquentable malgré sa participation à la dernière majorité — et dans ce cas son inculpation ne change pas grand chose à l’affaire — soit on considérait, au moment de la formation de la majorité, que M. Demacq et ses casserolles pouvaient rester sur le bord de la route et l’on aurait pas eu à se poser la question de la réaction politique appropriée à son inculpation. Dans les deux cas, la situation d’entre-deux qui prévaut est malsaine à bien des égards. J’ajoute que si je comprends les motifs pragmatiques qui y poussent, l’exigence de démission d’une personnalité inculpée représente indiscutablement une atteinte à la présomption d’innocence.

Ce que je veux dire, c’est que les exigences qu’il est légitime d’avoir vis-à-vis d’une pratique de pouvoir ne se limitent pas à proscrire ce que réprouve le droit. L’éthique politique devrait au contraire éviter qu’on en arrive à devoir recourir à la justice. L’éthique devrait prescrire un souci rigoureux de l’esprit de la loi — qui veut par exemple que chaque citoyen soit traité sur un pied d’égalité par les représentants des pouvoirs publics — plus qu’un conformisme contraint au minimum minimorum des exigences légales. C’est ce que le Parti socialiste semble s’entêter à ne pas vouloir comprendre. Et malheureusement, cet entêtement ne concerne pas seulement Charleroi. Si les choses ont éclaté à Charleroi, c’est sans doute parce que c’est là que les bornes ont été le plus dépassées mais aussi parce qu’elle l’ont été par des incompétents incapables de veiller à la conformité juridique des actes qu’ils ont posés. L’esprit démocratique est pourtant bafoué dans beaucoup d’autres endroits, et là, les pratiques de clientélisme continuent quoi qu’il arrive, mais dans le respect de la loi.

De cette réticence à concevoir qu’il puisse exister des exigences éthiques au-delà du socle indispensable que constitue le respect des lois, on trouve par exemple la preuve dans la bouche du bourgmestre de Charleroi : en refusant l’entrée d’Ecolo dans sa majorité au motif que ce parti serait « plus intransigeant que la justice », M. Casaert réaffirme en quelque sorte son appartenance à la culture politique des « amis ».

Que faire alors ? Je ne pense pas qu’il faille renforcer exagérement la répression légale, la surveillance de chaque acte posé par les mandataires politiques. Pour deux raisons. D’abord, l’éthique politique n’est pas donnée toute faite, ne sort pas toute armée de la cuisse de Jupiter, mais doit être collectivement délibérée, élaborée, ce qui est incompatible avec une judiciarisation forcenée de la question. Ensuite, ce recours systématique à la justice, cette incapacité à mettre en place des mécanismes de régulation intermédiaire, tétanise semble-t-il certains mandataires politiques (honnêtes, si l’on peut dire) qui se sentent totalement coincés, mis en demeure, et finissent par consacrer l’essentiel de leur temps à ne rien faire ou à veiller à la conformité légale de chaque chose qu’ils font. L’audace disparaît, pourrait-on dire sans pour autant paraphraser Nicolas Sarkozy, et cède la place à un conformisme prudent.

Je suis donc convaincu que c’est aux électeurs que l’on doit faire recours ; travailler à l’augmentation du niveau d’exigence — aujourd’hui fort bas — que la population a vis-à-vis des mandataires politiques quant à la manière dont ils exercent le mandat qui leur est confié, tenter de faire en sorte que les plus corrompus ne soient pas réélus.

Le décret Courard ringardisé

Ensuite, dans cette dépolitisation générale du débat à laquelle on assiste, on notera que le décret « Courard » sur l’organisation des pouvoirs locaux en Wallonie a un rôle éminent. Ce texte mal pensé et mal fagotté au possible dont je dénonçais l’inanité dans ces pages il y plus de deux ans, au moment de son adoption, prescrit en effet une série de mesures qui contribuent à maintenir la tête de la ville de Charleroi sous l’eau.

Je pense en particulier au mode de désignation des échevins et du bourgmestre, basé de façon stricte sur le nombre de voix recueillies aux dernières élections. Concrètement, selon les termes du décret Courard, sera bourgmestre, mécaniquement, l’élu ayant remporté le plus de voix sur la liste majoritaire dans la majorité. Si celui-ci se désiste, il ne pourra pas être échevin. C’est en vertu de ce principe qu’a été finalement nommé Léon Casaert, le très insuffisant bourgmestre actuel. Cette disposition porte une atteinte grave au principe fondamental selon lequel, une fois élu, chaque élu doit disposer des mêmes prérogatives, être mis sur un pied d’égalité au sein du conseil. Ce n’est plus le cas dans la mesure où les scores de préférence obtenus aux élections déterminent désormais un véritable ordre de préséance.

Autre limite du décret — quoique sur ce point il ne change rien à la loi communale fédérale qui prévalait avant que la compétence de tutelle des pouvoirs locaux ne soit régionalisée —, il est impossible de tenir des élections anticipées [3]. C’est pourtant une solution qui semblerait de bon sens dans la situation relativement inextricable dans laquelle se trouve Charleroi. Cela permettrait d’opérer un renouvellement du personnel politique là où c’est nécessaire. Cela permettrait sans doute aussi de dégager une nouvelle majorité, éventuellement débarassée des socialistes — ce qui serait la meilleure chose qui puisse leur arriver à mon avis pour leur avenir à long terme, en leur permettant peut-être d’enfin opérer une refondation véritable.

Troisième limite du décret, les motions de défiance constructive, permettant de changer de majorité, ne peuvent intervenir qu’après 18 mois. Quelle idée est passée par la tête des glorieux législateurs qui ont inscrit cette limite arbitraire dans le texte ? On ne le sait. Toujours est-il que ce genre de disposition absurde vient encore compliquer la tâche de ceux qui essaient de construire un projet politique pour cette ville qui en a sacrément besoin.

Un écran aux vraies questions politiques ?

Dernier problème : à force de parler de Charleroi, on ne parle plus du reste. À force de parler de Charleroi, on néglige les enjeux essentiels du débat fédéral qui ne sont pourtant pas minces. C’est chaque fois la même chose : l’éthique est une catégorie dépolitisante, neutralisante. Il faut y être attentif chaque fois qu’on en use.

La FGTB wallone écrit ainsi ceci dans un communiqué paru aujourd’hui [4] :

Le Bureau de la FGTB wallonne, réuni ce jeudi 31 mai à Beez, s’inquiète de la tonalité générale de la campagne électorale. Des écrans de fumée camouflent les enjeux réels.

Les élections du 10 juin vont conditionner les politiques fédérales de demain ! Et pas l’avenir de la rénovation à Charleroi ! Mais plutôt le sort des solidarités interpersonnelles dans la Belgique du XXIe siècle ! Le constater n’est pas exonérer d’éventuelles fautes des acteurs municipaux carolos dont c’est d’ailleurs à la Justice de dire s’ils sont coupables et de quoi. Il s’agit, pour nous, seulement de remettre l’église au milieu du village.

.../...

Dans le secret de l’isoloir, chaque électeur aura à se prononcer sur les moyens qu’il peut et veut donner ou non à ceux dont l’ambition est de travailler à la réalisation d’une société plus solidaire, plus égalitaire, plus juste. Ce choix ne peut être guidé par des réactions émotionnelles ou affectives. Il doit être fondé sur un raisonnement. La ville de Charleroi a été la proie de problèmes de gouvernance qui doivent être réglés. Laisser croire qu’un scrutin fédéral pourrait en apporter les solutions, c’est duper les gens ! Par ailleurs, pour nécessaires qu’elles soient, de meilleures pratiques et plus de transparence ne rendront jamais, à elles-seules, plus solidaires des politiques anti-sociales !

Les leaders libéraux francophones transcendent aujourd’hui leurs rivalités intestines et leurs divisions, entre un « libéralisme décomplexé et sarkosien » et un chimérique « libéralisme social », dans le rêve d’un renversement du rapport de force en Wallonie. Ce qu’ils nous proposent, en réalité, c’est d’ajouter à la puissance de la droite flamande un consentement wallon pour les politiques les plus injustes. Ce sera sans nous !

Au-delà des affinités évidentes existant entre l’organisation syndicale et un certain nombre de mandataires du PS (le PS de Charleroi et la FGTB wallone sont sans doute deux des endroits où se concentrent le plus fortement les régionalistes wallons), l’interpellation semble justifiée. La menace de la droite est effectivement plus forte que jamais. Tout comme l’inégalité sociale. Et ce n’est pas la première qui va résoudre la seconde.

Le problème, évidemment, c’est que le PS est le principal responsable de cette situation de par son incapacité effrayante à faire effectivement le ménage, à couper les branches mortes, à rompre avec le clientélisme et la politiques des petits copains. L’autre problème, c’est que pour répondre à l’explosion des inégalités, la construction européenne, aux menaces sur les libertés fondamentales et à la crise écologique qui sont les problèmes fondamentaux qui devraient occuper de débat, il n’est pas du tout sûr que le PS — qui a accepté le pacte des générations, entériné la chasse aux chômeurs, ratifié le Traité constitionnel européen et qui se montre chroniquement incapable d’aborder de façon convaincante la question environnementale — constitue aujourd’hui un rempart contre la droite qui menace. Mais c’est là une autre histoire.

Proposition de solution

En dernière analyse, le caractère inextricable de la situation présente de Charleroi tient en ceci que le PS n’est plus majoritaire mais n’en reste pas moins incontournable (pour rappel la composition du Conseil suite aux élections d’octobre 2006 est la suivante : PS : 23 sièges, MR : 14, CDH : 6, Ecolo : 4, Front national : 4). Une coalition est donc inévitable, coalition où la présence du PS l’est tout autant dans la mesure où l’on exclut bien entendu l’extrême-droite de tous les scénarios. Cette nouvelle majorité est constamment affectée par les remugles de la gestion socialiste de la ville, ce qui plombe d’entrée de jeux ses possibilités de renouveller les pratiques de pouvoir dans de bonnes conditions.

Une solution existe cependant : la démission cumulée d’un nombre suffisant de conseillers communaux du parti socialiste (et à leur suite de leurs suppléants) pour faire perdre au PS son caractère incontournable. Si tous les conseillers du PS démissionnent et que le PS consent à ne maintenir au final qu’une dizaine de conseillers, tout redevient possible, à savoir la mise en place d’une majorité délivrée des vieux crabes du PS. Bien sûr, en vertu du stupidissime décret Courard (qu’il va de toute façon bien falloir amender profondément), c’est cet arriviste infect d’Olivier Chastel, leader du MR carolo, qui se retrouvera bourgmestre — alors qu’un Jean-Jacques Viseur aurait beaucoup mieux convenu. Et bien sûr, Olivier Chastel, cet homme dont Pan dressait cette semaine le bulletin en considérant qu’il « réussit à être encore plus à droite que son président de parti », ne représente pas une perspective très réjouissante, que ce soit par sa conception à géométrie variable de la loyauté (comme l’a démontré sa réaction en deux temps à l’annonce de l’incuplation de M. Demacq), par sa conception très pauvre de l’action politique (sécuritaire, notamment), par son arrivisme forcené. Tant mieux, il sera battu en 2012.

Car tout vaut mieux que la déconfiture organisée à laquelle on assiste. Même du point de vue du PS, la solution que je propose est la meilleure chose qui puisse lui arriver dans le long terme. Il pourra d’abord gérer les suites judiciaires de ses malversations passées dans de bien meilleures conditions (d’ici aux prochaines communales en 2012, il n’aura guère trop de temps pour cela), notamment dans le respect de la présomption d’inoccence. Il assurera ensuite un renouvellement des cadres, un rajeunissement, une évacuation définitive de toute la vieille bande à Van Cau. Il retrouvera ensuite une virginité démocratique et une crédibilité politique qui sans ça risquent de lui rester inaccessibles fort longtemps. Il s’initiera enfin aux charmes de l’opposition, ce qui lui permettra — tout peut arriver — de considérer toute l’importance qu’il y a à accorder des droits aux minoritaires — chose que la culture du PS de Charleroi ignore superbement depuis des décennies.

Update 7 juin : on apprend l’inculpation de Philippe Van Cauwenberghe pour des menaces qui auraient été proférées pendant la campagne communale d’octobre dernier. Le gouffre ne semble pas avoir de fond. Tandis qu’Ecolo et le CDH réclament la démission de Van Cau junior, je ressens pour ma part un malaise grandissant en constatant les libertés qui sont prises avec le respect de la présomption d’innocence, fort malmenée comme je l’indiquais dans l’article ci-dessus,... ce qui ne m’empêche pas par ailleurs de maudire pour les sept prochaines générations (en ces temps de népotisme, on n’est jamais trop prudent) la fratrie Van Cau pour l’ensemble de son oeuvre.

Notes

[1Vous m’excuserez de mettre des guillemets mais là plus qu’ailleurs, désigner du beau nom de « socialisme » le système clientéliste et médiocrate installé par Jean-Claude Van Cauwenberghe est au-dessus de mes forces.

[2Le CDH — qui, avec le PS, dispose d’une majorité — annonce en effet qu’il ne restera pas dans la majorité si un troisième partenaire n’est pas trouvé.

[3Qui conféreraient aux nouveaux élus un mandat pour terminer la législature en cours, de façon à ne pas décaler le prochain scrutin par rapport aux autres communes.

[4Malheureusement non disponible sur le web, semble-t-il.