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Laisser la Flandre s’en aller, pour éviter la haine

lundi 11 juin 2007, par François Schreuer

Il y a de nombreux enseignements à tirer des résultats des élections législatives de ce 10 juin. Parmi ceux-ci, le principal — et de loin — est à mon avis la victoire du cartel CD&V-NVA de MM. Yves Leterme et Geert Bourgeois [1] et, ce faisant, le choix qu’a semble-t-il définitivement fait la Flandre de se diriger vers le confédéralisme, lequel peut être considéré, moyennant quelques nuances, comme une prémisse à l’indépendance flamande. Il me semble malsain de persister à nier cette évidence comme semblent vouloir le faire les partis francophones.

En ce qui concerne l’avenir de la Belgique, en effet, il existe à mon avis deux positions cohérentes et seulement deux : le fédéralisme d’union d’une part ; la scission du pays d’autre part, qui pose la question du destin de la partie résiduelle du pays qui est aussi en bonne partie francophone.

La première solution suppose une remise en commun d’un certain nombre de choses. Il s’agit de recréer les conditions d’un vivre-ensemble qui soit autre chose qu’une cohabitation tournant régulièrement, dans le champ politique au moins, à la confrontation. Je suis en particulier convaincu qu’un effort pour la construction d’un espace public commun aux deux principales communautés du pays est nécessaire. Cela passe notamment par la création d’une circonscription électorale fédérale obligeant les principaux leaders politiques du Sud à rendre des comptes aux habitants du Nord et vice-versa. De même, un plan intensif d’apprentissage des langues nationales est nécessaire, pour que chaque habitant de ce pays soit capable de comprendre la langue de l’autre grande communauté et qu’un dialogue soit de ce fait possible ailleurs que dans les seules institutions fédérales. Ce fédéralisme d’union suppose aussi le maintien d’une solidarité entre les personnes organisée au niveau de l’Etat fédéral et non au niveau des entités fédérées ou encore l’organisation de la fiscalité au niveau fédéral (en attendant que cette compétence soit confiée à l’Union européenne) pour éviter la concurrence et le dumping fiscal entre les composantes. C’est, de loin, cette première solution qui a ma préférence — et je pense celle d’une grande majorité de francophones dans ce pays. La valeur ajoutée de la Belgique est en effet considérable, quoiqu’on ne s’en rende pas toujours bien compte. Je pense en particulier que vivre dans un pays culturellement si diversifié que l’est la Belgique est une richesse extrêmement précieuse que nous avons mille fois intérêt à préserver.

La seconde option consiste à acter un séparatisme flamand plus ou moins larvé, devenu le cas échéant majoritaire, et à chercher une voie de sortie pour Bruxelles et pour la Wallonie. Le rattachement à un grand pays voisin devra être envisagé en raison de la taille critique probablement insuffisante du résidu belge dans lequel nous nous retrouverions. C’est la position, cohérente et il faut bien le dire réaliste, du Rassemblement Wallonie-France (RWF) qui propose de rattacher la Wallonie et Bruxelles à la France (j’ajouterais quant à moi qu’il serait bon et utile d’examiner également l’éventualité d’un rattachement à l’Allemagne, dont la culture publique est beaucoup plus proche de la nôtre que ne l’est la culture centralisatrice française).

En tout état de cause, le conféralisme mis aujourd’hui à l’ordre du jour par les vainqueurs des élections en Flandre tout comme le maintien dans un fédéralisme de confrontation tel que nous le vivons aujourd’hui sont de mauvaises solutions, qu’il faudrait autant que possible éviter. Je précise que je considère qu’on sera entré dans le confédéralisme dès lors que les principaux outils de solidarité constituant la sécurité sociale (assurance-chômage, financement des soins de santé, pensions,...) seront séparés. C’est malheureusement ce que les citoyens flamands semblent souhaiter majoritairement. C’est en tout cas la solution que les électeurs ont plébiscitée en votant très majoritairement pour des partis séparatistes ou confédéralistes. L’on saurait difficilement aller contre cette volonté populaire si elle s’exprime aussi nettement à plusieurs reprises.

Bien sûr, les francophones disposent en principe de garanties constitutionnelles suffisantes pour bloquer toute évolution institutionnelle du pays. Il semble cependant que le temps est venu de se demander si cette approche est bien raisonnable. La Flandre n’en finit pas en effet de s’enfoncer dans un vote de droite, de droite extrême et d’extrême-droite dont les scores atteignent des niveaux que très peu d’Etats démocratiques ont dû connaître au cours des dernières décennies. Cette situation est détestable, elle ne fait pas justice à cette Flandre ouverte, créative, solidaire qui continue pourtant à exister dans bien des endroits. Elle ne fait pas non plus honneur à ce territoire qui est l’un des plus prospères du monde — de toute évidence la richesse rend égoïste. Cette montée de la droite, de l’individualisme et même de la haine semble directement liée aux revendications identitaires et nationalistes flamandes. Il faut bien constater que l’on n’y peut plus grand-chose, nous les francophones. La Flandre s’est trouvé un bouc émissaire — les francophones — et ce ne sont pas protestations désespérées de ce dernier qui vont y changer quoi que ce soit.

Que les choses soient bien claires : je suis pourtant convaincu que la Flandre a beaucoup à perdre dans cette mauvaise histoire. Plus fort encore, il n’est pas du tout certain que le séparatisme ou le confédéralisme fassent réellement partie des préoccupations majeures des citoyens flamands ni même qu’on puisse trouver une majorité en Flandre pour soutenir la scission du pays. Mais il ne suffit pas de d’affirmer ou même de constater ce genre d’éléments pour stopper la machine. Il y a un emballement, de toute évidence, une sorte d’auto-entrainement du processus revendicatif, une surenchère sur la posture de l’extrême-droite aussi. Le jeu politique pousse rarement en effet à la modération, à la pondération ; il privilégie au contraire les grandes gueules et les petites phrases, il s’inscrit très largement dans un temps court qui ne facilité pas les coups d’oeil dans le rétroviseur et a fortiori la réflexivité. À cette pusilanimité des candidats et mandataires répond celle du corps électoral. Le vote est bien souvent un acte très bête, qui répond à des moteurs fort superficiels (pourquoi collerait-on des affiches électorales, sinon ?). C’est le cas en Flandre comme ailleurs. Au final, bien que ce ne soit sans doute pas son intérêt, bien que cette position ne soit défendue que par une minorité dans sa population, la Flandre se dirige à marche forcée vers la destruction de la Belgique.

Est-il possible d’arrêter cette machine ? Cela me semble difficile. Je doute fort qu’il soit possible de repartir de zéro, en proposant aux Flamands une sorte de « pacte » pour remettre à plat le fonctionnement de notre vie commune, relancer la machine, aller de nouveau de l’avant. Non pas que dans l’absolu cette idée me semble absurde ; simplement que le langage dans la politique a été par trop déprécié, abîmé, malmené pour qu’une solution purement langagière de ce type ait une chance de fonctionner. En particulier, la thématique du contrat est à présent totalement galvaudée. Les mots sont importants, ils sont aussi précieux et fragiles, quand on les a abîmés, ils ne peuvent plus servir. Cette importance du langage est d’ailleurs la principale leçon que nous enseigne l’observation de la Belgique et de son histoire. Peut-être devrions-nous envisager de promouvoir un linguiste au poste de « Premier », tant que cette fonction existe. Il nous aiderait peut-être à utiliser de nouveau les mots et les langues d’une façon intelligente, ce que nous ne semblons plus capables de faire.

En fait, la seule manière efficace de mettre fin au processus délétère auquel nous assistons serait d’envoyer le Vlaams Belang au gouvernement : placer Filip Dewinter au 16, le laisser gouverner deux ans, et tout faire pour que cette expérience soit un échec total, lui casser les reins, démontrer son incapacité à améliorer en aucune manière la situation de ses électeurs. Le Belang connaîtrait sans doute alors un destin proche de celui du FPÖ autrichien de Jorg Haider. On peut espérer qu’une série d’illusions se dissiperaient et que les 20 % de flamands qui choisissent la haine se rendraient compte que cela se solutionne rien. Ce scénario hautement risqué n’est cependant pas sérieusement envisageable pour d’évidentes raisons symboliques et pragmatiques.

Je considère par conséquent — et l’échec retentissant du cartel SP.a-Spirit ce dimanche semble hautement significatif à cet égard — qu’il est désormais fort probable que la Belgique soit terminée, si je puis dire. Si je le regrette, si je trouve que ce résultat est d’une bêtise affolante, je préfère affronter lucidement la réalité plutôt que de la nier.

Le seul objectif des francophones doit par conséquent désormais être de négocier les conditions d’une séparation dans des termes qui n’hypothéqueront pas trop gravement leur avenir, en commençant par affirmer une solidarité sans failles en tre Bruxelles et la Wallonie. Autrement dit, il s’agit maintenant de faire payer le plus cher possible aux Flamands le choix qu’ils ont fait — éventuellement malgré eux — de cette haine qui a nom nationalisme. Cela implique dans un premier le refus strict de toute réforme institutionnelle. Désormais, il s’agit de donner le choix à la Flandre entre d’une part la construction d’un nouveau fédéralisme passant par la renationalisation d’une série de compétences et d’autre part la scission du pays, à leurs frais. Toute solution intermédiaire doit être refusée de façon catégorique. Aucun accord ne doit être signé tant que tout ne sera pas bouclé. Selon la formule consacrée, « quand il n’y a pas d’accord sur tout, il n’y a d’accord sur rien. »

Je pense en particulier que les points suivants doivent être considérés comme inconditionnels, « onbespreekbaar », et être coulés dans le bronze du traité de scission.

— L’élargissement de Bruxelles à toutes les communes à facilités et retour de Fourons à la Wallonie, en échange du maintien d’un régime linguistique ouvert sur tout le territoire du nouvel Etat bruxello-wallon qui sera officiellement quadrilingue français-néerlandais-allemand-anglais ;

— Le placement sous un régime de cogestion des principales voies de communication reliant Bruxelles à la Wallonie et situées en territoire flamand (autoroutes et lignes de chemin de fer) ainsi que de l’aéroport de Zaventem ;

— Le partage de la dette publique belge sur base de la capacité contributive des deux entités nouvellement crées ;

— La garantie de l’accès à la mer, ce qui implique notamment l’élimination des goulets d’étranglement sur le canal Albert.

Je répète que tout cela est très bête et très regrettable. Il est malheureusement temps de cesser de gémir et d’organiser l’avenir, en proposant aux Flamands un avenir commun s’ils sont encore prêts à l’envisager, en l’organisant sans eux si tel est le choix qu’exprime le vote de ceux qui sont encore nos concitoyens.

Illustration : Johan Vande Lanotte, président des socialistes flamands, a démissionné ce lundi 11 juin à la suite de la très cuisante défaite connue par son parti. Il était le dernier défenseur de poids du fédéralisme du côté néerlandophone du pays. Je dois avouer que j’espérais, notamment pour cette raison, qu’il serait le prochain premier ministre. Il n’en sera rien et je le regrette. Ce sont désormais Caroline Gennez — dont on ne sait pas grand chose du coté francophone — et Freya Van den Bossche qui ont la main. Est-il déplaisant de remarquer qu’entre Johan et Freya le SP.a risque ne de pas gagner au change ?

Une traduction néerlandaise de ce texte est disponible sur le blog de Luc Van Braekel, que je remercie au passage.

Notes

[1Les présidents respectifs de ces deux partis étant MM. Jo Vandeurzen et Bart De Wever. Sans parler des nouveaux gains du Vlaams Belang, malgré la perte d’un siège à la chambre, ni de l’apparition — fait unique en Europe — d’un second parti d’extrême-droite au nom de M. Dedecker qui obtient dès sa première participation à une élection cinq députés et un sénateur.