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Il faut sauver le Parti socialiste

mardi 12 juin 2007, par François Schreuer

Je m’amuse de constater que les quelques banderilles virtuelles que j’ai placées ces derniers temps dans l’arrière-train de certaines figures du PS (avec une prédilection avouée pour les pompeux cornichons comme José Happart ou les pourris comme Michel Daerden [1]) m’ont valu l’acrimonie parfois très acérée de quelques militants du PS venus flâner dans les environs de ces modestes carnets. L’un d’entre eux, particulièrement remonté, a même émis l’hypothèse un peu précipitée que je serais payé par Didier Reynders. Je dois dire que si la perspective d’être rémunéré pour tenir ces chroniques ne me déplairaît pas, loin de là et si j’aimerais beaucoup par ailleurs compter parmi mes lecteurs une personnalité comme Didier Reynders (à qui j’ai la fatuité de croire que cette lecture pourrait ne pas faire que du tort), je veille bien entendu à conserver toute l’indépendance requise à l’exercice du commentaire politique.

Bref, à en croire certains intervenants, je n’aurais de cesse de faire du tort au Parti socialiste. Telle n’est pourtant pas mon intention, bien au contraire et je m’étonne de cette mécompréhension. S’il me plaît de fustiger régulièrement les manquements du PS, c’est peut-être tout simplement parce que j’attends beaucoup de ce parti. Ainsi, je ne perds guère mon temps à faire la chronique des médiocrités du MR, dont tout qui a entendu au cours de cette campagne une interview de Florence Reuter sait pourtant à quel point elles peuvent être abyssales.

Bien au contraire, donc, je pense qu’à l’instar d’un certain soldat Ryan, fort mal embarqué dans un film de guerre d’il y a quelques années, il faut sauver le Parti socialiste.

Mais pourquoi donc, me demanderez-vous, fort légitimement, faudrait-il sauver le parti socialiste ? Ne peut-on donc le laisser mariner dans son jus, ainsi que semblaient notamment le penser — peut-être sous le coup de l’euphorie — bon nombre d’écologistes que j’ai croisés hier soir dans les soirées électorales du parti vert à Bruxelles et à Liège ? Je ne le pense pas et j’y vois trois raisons très simples.

— La première raison est tout simplement que le PS est menacé. Non pas de disparaître — les lourds paquebots de ce genre ont une inertie qui leur permet de traverser, sur leur erre, bien des tumultes ; malgré son recul, le PS reste d’ailleurs une force politique de tout premier plan, mieux implantée, dans l’ensemble, que le MR, malgré la percée de ce parti. Non, le PS est menacé d’un encéphalogramme plat. Lesté des ambitions personnelles par trop envahissantes qui y pulullent, plus nombreuses que les chenilles processionnaires en un printemps post-climatique — passez-moi l’expression —, le PS n’a plus le goût du combat, celui qu’il a eu jadis, au siècle dernier et dans celui d’avant. Il semble décidé à limiter désormais ses ambitions à une cogestion ronronnante de l’Etat qui lui assure le train de vie auquel il goûte et lui garantit le paiement des nombreuses prébendes dont il dépend. J’aimerais que mes lecteurs se convainquent que cette situation est nuisible à la gauche.

— La seconde raison est que nous avons besoin de la social-démocratie qui est — aujourd’hui et vraisemblement pour longtemps — la seule force capable de faire poids au niveau européen, là où tout se joue, là où tout devrait se jouer, là où tout se jouera. Les Verts m’excuseront de rappeler que s’ils font des résultats honorables dans plusieurs pays d’Europe, dont la Belgique, ils ne parviennent pas à émerger dans bien d’autres et ne constituent en conséquence pas ou pas encore une force politique capable d’impulser une dynamique de progrès social à l’échelon européen.

— Enfin, aucun autre parti que le PS ne dispose d’un ancrage solide dans les bastions populaires. Qu’on le veuille ou non, le PS demeure le principal parti populaire de ce pays. Cette seule caractéristique lui assure, en ce qui me concerne, un minimum de respect et beaucoup d’attention. Cela prouve que tout n’est pas à jeter dans ce vieux parti même s’il y a lieu de se poser beaucoup de questions sur la manière dont tout cela se passe.

Pour atteindre à ce sauvetage que je décrète indispensable, un train de mesures énergiques s’impose, dont vous me permettrez de proposer un inventaire, quelque peu décousu, très peu original sans doute, mais qui sera peut-être utile à ceux des socialistes qui me feront l’amabilité de me lire sans supputer que je suis payé par M. Reynders.

Sur le plan du programme

1.1. Retrouver une ambition sociale. Le programme du PS se limite pour l’instant à la défense des acquis, à l’entretien du système. C’est totalement insuffisant. Qu’est-ce que le PS a à dire aux précaires ? Réponse : rien. Cela doit changer. Le rôle du PS est d’ouvrir l’avenir, pas maintenir le passé vivant. Au programme, impérativement : gratuité généralisée des transports en commun, suppression de la chasse aux chômeurs, suppression du « stage d’attente » pour les chômeurs, etc

1.2. Traiter enfin sérieusement l’environnement. À l’exception de certaines personnalités qui semblent concernées par les questions écologiques (je pense notamment à Jean Cornil), la façon dont le PS envisage l’environnement est à pleurer. Commençons là où le PS est toujours au pouvoir, la région wallonne et disons un mot des questions de mobilité : abandon de tous les programmes autoroutiers envisagés, abandon de la gare de Gosselies, abandon du projet de ligne de chemin de fer le long des autoroutes en Wallonie, construction d’une ligne de chemin de fer rapide Bruxelles-Charleroi le long de l’autouroute, réouverture de nouvelles lignes de chemin de fer partout où c’est possible, création d’un réseau de tram-train dans l’agglomération liégeoise, doublement de la dorsale wallonne, etc

1.3. Ne plus transiger sur les libertés fondamentales. Le PS doit absolument instaurer un mécanisme de « sonnette d’alarme » en son sein qui lui permette d’éviter de cautionner des agissements gravissimes qui sont commis en son nom ou sous la responsabilité d’un des siens. La culture « de gouvernement » du PS incite en effet systématiquement à faire bloc derrière ses ministres chaque fois qu’un de ceux-ci est mis en difficulté. C’est une bonne chose quand l’adversaire est la droite. C’en est une très mauvaise quand ce sont les organisations syndicales ou les organisations de défense des droits de l’homme qui pointent une dérive qui est en train de se produire sous la réponsabilité d’une éminence socialiste. Je pense évidemment aux faits de torture qui se sont produits sous le ministère de Mme Onkelinx et dont j’ai déjà parlé dans ces pages.

1.4. Mettre la gomme à l’Europe. C’est là que ça se passe. C’est là qu’il faut engager le fer. C’est là qu’il faut obtenir une harmonisation fiscale par le haut, un traité social européen, etc.

Sur le plan des pratiques de pouvoir

2.1. Tolérer la liberté d’expression. Un des aspects les plus irritants du PS est la culture véritablement stalinienne qui y sévit en ce qui concerne la liberté d’expression. Des paroles qui ne plairont pas à certains gros pontes ou seront considérées comme nuisible (à court terme) au parti entraînerait des mesures de rétorsion et non une réponse argumentée. Le PS débat peu, il se refuse souvent au dialogue. Mis en cause, il fait le gros dos. Le traitement qui a été réservé aux rénovateurs du PS carolo est emblématique de cette tendance. Qu’il est difficile, aussi, d’obtenir ne serait-ce que la possibilité de discuter avec un membre du PS, c’est-à-dire de confronter les points de vue non pas sur un mode polémique mais sur un mode constructif. La réaction de l’internaute cité ci-dessus est emblématique de cette culture que je dénonçais également, dans un billet récent, dans le chef de M. Daerden. La réponse à cette situation préjudiciable se trouve à mon avis dans l’établissement d’un droit de tendance effectif et identifié. Il n’est pas concevable qu’un parti de la taille du PS soit structuré uniquement selon son organigramme hiérarchique et selon les affinités personnelles de ses principaux leaders. Il est essentiel, au contraire, que des tendances politiques se fassent jour, puissent être identifiées par tous, puissent intervenir non seulement au sein du PS mais également dans les débats publics, à l’extérieur du parti, ainsi que cela se pratique en France où les courants de la gauche maintiennent une animation philosophique que le PS belge ne connait pas. Si ce droit de tendance est formellement reconnu dans les statuts du PS, tous les témoignages de militants du PS convergent pour affirmer que ce droit est purement virtuel tant il est clair que ceux qui se risqueraient à en user se verraient placés an ban du parti. Il faut croire que MM. Happart, Daerden et consorts n’ont guère envie de devoir débattre d’idées et se satisfont très bien de la situation présente.

2.2. Interdire le cumul des mandats au-dessus d’un certain niveau. Comme je l’ai déjà dit ici et là, je ne suis personnellement pas un acharné de la question du décumul des mandats. Ça ne me gêne pas qu’un homme ou une femme politique exerce simultanément plusieurs mandats pour autant que trois conditions soient respectées : a) ces mandats doivent être compatibles du point de vue des conflits d’intérêts qu’ils peuvent susciter, b) la charge de travail qu’ils représentent doit être raisonnablement supportable par un individu et c) la rémunération à laquelle ces mandats donne lieu doit être plafonnée à un montant qu’il me semble raisonnable d’évaluer au traitement d’un parlementaire fédéral. Ces trois conditions sont cependant loin, très loin, très très loin d’être remplies par des dizaines de mandataires du PS. Voici donc un chantier de plus à ouvrir.

2.3. Interdire radicalement le népotisme. Ce comportement est une des pires nuisances démocratiques. Il convient d’y mettre un terme avec une énergie et une volonté proportionnelle à la désinvolture qui a eu cours jusqu’à présent : démission de tous les mandataires coupables de népotisme, instauration de la règle draconienne selon laquelle on ne peut être mandataire du parti, à quelque niveau que ce soit, lorsqu’un de ses parents au premier degré l’est aussi. MM. Mathot junior, Daerden père et fils, Van Cauwenberghe père et fils, Collignon junior, entre autres, devraient être démis de toutes les fonctions et privés de l’exercice du moindre mandat politique ou de toute fonction rémunérée dans le parti ou dans sa périphérie, et cela pour quelques années, le temps que les cadres se renouvellent. Je ne doute pas que ce retour à la vie « civile » leur serait par ailleurs extrêmement bénéfique sur le plan personnel.

J’en arrête là pour ce soir. Ce catalogue est aimablement rhapsodique, on me le pardonnera. Je suggère tout simplement aux électeurs de cesser de voter pour ce parti tant que les points listés ci-dessus n’auront pas été mis en oeuvre, de façon à le contraindre enfin à bouger.

J’ai le sentiment qu’il pose quelques questions qui méritent un peu d’attention. Je me permets en passant de suggérer aux caciques socialistes qui liraient ceci de démentir mon point 2.1. en entamant le débat ici-même. Les pseudos sont tolérés. Je veillerai pour ma part à garantir une tenue exemplaire des éventuels échanges.

Illustration : Moscou, mausolée de Lénine.

Notes

[1Une catégorie n’excluant pas l’autre.