Les archives des Bulles

Où Oscar Tarmago est confronté à l’abominable Veriship

samedi 16 juin 2007, par François Schreuer

— Monsieur... ?
— Euh... Tarmago, Oscar Tarmago.
— C’est à quel sujet ?
— Vous m’avez convoqué. Il est question dans la lettre d’une « implantation »...
— Ah oui, bien sûr. Asseyez-vous, je vous prie. Attendez un instant.
— ...
— Vous êtes bien le matricule GK197555 ?
— C’est bien cela.
— Je vois. Vous êtes donc sans emploi depuis exactement 17 mois, 22 jours et 21 heures.
— Quelque chose comme ça, oui.
— Votre ADN n’indique pourtant aucune prédisposition congénitale.
— Je vous demande pardon ?
— Oui, c’est récent, nous avons croisé nos bases de données avec celles d’Interpol, ce qui nous permet de mieux vous connaître, c’est plus simple pour tout le monde. Ça nous fait gagner beaucoup de temps. Et, un instant,... voilà,... ça vous amusera sans doute de savoir que cette empreinte ADN a été prise par relevé de salive le 10 août 2006 à la gendarmerie d’Albi à la suite de votre participation à l’arrachage d’un champ de maïs trangénique.
— Ça fait cinq ans, quand même, vous êtes sûr que c’est encore valable ?
— Parfaitement Monsieur Tarmago, l’ADN, ça reste valable toute la vie. Qu’est-ce que vous avez fait comme études pour ne pas savoir ça. Ah, je vois, vous êtes titulaire d’un DEA de philologie romane. Forcément.
— ...
— D’ailleurs, je suis légalement tenue de vous préciser que parmi les nouvelles dispositions en vigueur figure la surveillance de votre activité sur Internet. Vous êtes donc prié d’utiliser la boîte de courrier électronique que nous mettons gracieusement à votre disposition en collaboration avec Google. Cela nous permet de vérifier que vous consacrez bien votre temps de travail à vous activer. Je vous rappelle donc que vous êtes tenu d’être disponible pour le marché de l’emploi 38 heures par semaine. Soit, en ce qui vous concerne, tous les jours de la semaine entre 8h30 et 12h00 ainsi qu’entre 13h et 16h49. Cette adresse nous permet aussi de financer une partie du programme : vous serez en effet tenu de visualiser les publicités qui vous serons envoyées par courriel. Enfin, nous sommes à présent à même de connaître, toujours dans le but de vous aider à trouver un emploi, les recherches que vous effectuez dans le moteur de recherche de Google ainsi que dans ceux de ses partenaires.
— ...
— Bon, mais venons-en au fait. Il s’agit donc d’une toute petite intervention qui est sans douleur et ne dure que quelques minutes. Nous allons insensibiliser la zone avec un anesthésique local. L’injection sera ensuite réalisée avec cet appareil que vous voyez sur votre gauche. Il s’agit d’une sorte de pistolet qui va propulser la puce à l’intérieur de votre quadriceps où elle se fera tout de suite oublier.
— Vous voulez dire que vous allez mettre une puce dans mon bras ?
— Oui, c’est bien cela. Mais je vous rassure, il s’agit d’un objet minuscule, qui ne mesure que deux millimètres et demi de diamètre et moins d’un centimètre de long. Vous ne la sentirez pas du tout.
— Mais est-ce que j’ai le droit de refuser ?
— Bien sûr. La liberté est pour nous une valeur fondamentale. Nous laissons à chacun le droit de choisir la méthode qui lui convient le mieux et nous veillons scrupuleusement au respect de la vie privée. Mais dans le cas où vous refusez l’implantation, nous devrons pallier à son absence en vous demandant de vous acquitter de quelques formalités administratives supplémentaires. Les rencontres avec votre facilitateur deviendront hebdomadaires, à vos frais évidemment.
— À mes frais ?
— Oui, il n’y a pas de raison que nous prenions en charge les surcoûts liés aux choix que vous faites. Nous les respectons, mais nous ne les finançons pas. Donc, si vous gardez le système classique, vous mobiliserez des agents de l’entreprise LazyControl à qui nous sous-traitons le travail de facilitation. Il vous en coûtera 185 EUR par fois, qui seront déduits de votre allocation. C’est une somme forfaitaire.
— Ah bon.
— Oui, c’est ainsi. Et puis vous devrez en plus appeler le central téléphonique tous les soirs pour signaler les démarches que vous avez entreprises pour trouver de l’emploi durant la journée. Il est aussi possible de faire cela par le net. En outre, des visites inopinées à votre domicile seront possibles.
— ...
— Forcément, nous devons nous assurer que vous êtes bel et bien un chômeur activé. La collectivité ne peut pas se permettre de payer des gens à ne rien faire.
— Mais donc, cette puce, à quoi sert-elle ?
— Oh, c’est très simple, elle nous permet de vous localiser et de connaître votre état physiologique. Nous pouvons savoir quand vous dormez. Nous pouvons également savoir quand vous êtes en train de faire l’amour. Bien entendu, ces deux activités sont proscrites durant votre horaire de travail. En dehors de ces plages horaires et durant le week-end, nous ne récupérons actuellement aucun donnée vous concernant.
— Et que se passe-t-il si je me livre malgré tout, hum, à ces actes prohibés ?
— Pour le moment, rien. Vous perdrez seulement votre indemnité de chômage pour la journée concernée. Mais les modèles suivants devraient nous permettre de vous envoyer immédiatement une impulsion électrique qui vous dissuadera de récidiver. Nous sommes convaincus que la sanction doit suivre sans délai l’acte micro-délinquant, sans quoi le patient n’intériorise pas le lien entre les deux, ce qui est mauvais pour sa confiance dans l’Etat ou donne un sentiment d’impunité qui amorce alors bien entendu l’engrenage de la délinquance.
— Mais c’est totalement aliénant, c’est inhumain, votre système. Le chômage est un droit collectif. J’ai cotisé quand je travaillais pour pouvoir bénéficier de ces allocations. Et de toute façon, il n’y a pas de travail disponible. Ça ne sert à rien de s’exciter.
— M. Tarmago, tout d’abord, il y a du travail disponible, beaucoup de travail. Tenez, on cherche des fraiseurs-aléseurs dans la région de Bruges. Ou des ingénieurs-système à Zelzate. Ce n’est pas de ma faute si vous refusez de vous déplacer et si vous avez tellement peu veillé dans le passé à améliorer votre employabilité. Ce n’est pas à la société d’assumer vos choix. Ensuite, permettez-moi de vous dire que vu le fléau social que vous représentez, les citoyens de ce pays ne sont plus disposés — et leur vote massif aux dernières élections en est la preuve évidente — à tolérer les gens qui comme vous vivent au crochet de la société. Mais pour autant, nous vous donnons une chance, M. Tarmago. Car vous devez comprendre que cette puce représente la confiance que la société vous porte. Sachez que ce système représente un investissement colossal. Des budgets spéciaux ont été affectés à ce projet dont nous espérons beaucoup. Nous sommes donc convaincus que vous prendrez la mesure de la situation et que vous aurez à coeur de ne pas nous décevoir.
— Et si je trouve du travail, je pourrai retirer cette puce ?
— Bien évidemment, oui. Si vous montrez que vous pouvez être utile en quelque chose à la société, nous n’aurons plus à exercer sur vous la vigilance démocratique qui s’impose dans les circonstances présentes. ... Ah, quoique, non, votre cas est un peu particulier. À la suite de votre participation susmentionnée à l’arrachage de ce champ d’OGM, vous êtes répertorié dans notre fichier des délinquants potentiels. A priori, une fois implanté, vous n’aurez plus le droit de retirer la puce sans l’accord du procureur , qui est libre d’accepter ou de refuser votre demande.
— Et si je la fais enlever sans vous demander votre avis.
— Je ne vous le conseille pas. Il s’agit d’une infraction pénale. Mais de toute façon le médecin qui vous aurait aidé à commetre cette acte illiicte perdrait immédiatement son droit d’exercer la médecine. Et comme nous pouvons vous localiser à chaque instant, aucun toubib n’osera prendre ce risque.
— ...
— Bien, je n’ai pas que ça à faire de ma journée. Pouvez-vous signer ce papier, puis je procédérai à l’implantation.

Oscar Tarmago se laissera-t-il faire ? La réponse au prochain épisode.

Le texte qui précède est bien entendu une fiction (ah oui, c’est nouveau sur ce blog, la fiction). Les éléments suivants n’en sont par contre pas :

  • La société Google récupère des masses importantes de données personnelles depuis les dizaines de services qu’elle met « gratuitement » à disposition sur le net (moteur de recherche, plate-forme de blogs, albums photos, services cartographiques, courrier électronique, etc). Ces données sont croisées de façon à pouvoir vous offrir « un service personnalisé ».
  • En France, à la suite du vote de la loi Sarkozy de « sécurité intérieure » du 18 mars 2003, les infractions les plus banales (vols simples, dégradations, tags, arrachage de cultures OGM...) entraînent le fichage ADN des prévenus. Loi prévoit désormais de ficher les personnes non condamnées mais simplement suspectées « à l’encontre desquelles il existe des indices graves ou concordants ». S’il est innocenté, l’intéressé peut demander par la suite le retrait de ses empreintes du Fichier national. Le procureur peut, ou non, l’accepter. (Source : Le Monde).
  • Interpol vient d’annoncer le croisement et l’informatisation de ses bases de données.
  • La notion d’employabilité est au coeur des discussions européennes sur la formation et l’emploi (processus de Lisbonne, processus de Bologne,..). Elle consiste pour l’essentiel à transférer la responsabilité de l’(in)adéquation entre l’offre et la demande de travail de la société (qui en assumait les conséquences en organisant une solidarité entre les travailleurs) vers les individus.
  • Le Forem de Mons a récemment annoncé le lancement d’une carte à puce électronique individuelle, qui recensera toutes les démarches de recherche d’emploi et « simplifiera la
    gestion administrative personnelle ». Depuis le 4 juin, 31.000 cartes ont été envoyées aux demandeurs d’emploi des 13 communes de Mons-Borinage. L’initiative sera évaluée dans trois mois et généralisée ensuite aux dix autres zones de la Région wallonne, précise le Forem. La carte à puce s’accompagne d’un encadrement humain et constitue le deuxième volet du
    projet « JobPass » ou guichet électronique unique, qui permet déjà une inscription en ligne plus efficace du demandeur d’emploi, partout en Wallonie.
  • La société Applied Digital commercialise sous la marque « Verichip » des puces en forme de grain de riz qui peuvent être insérées sous la peau des êtres humains. Le composant comporte un numéro d’identification unique à 16 chiffres qui peut être consulté à distance par un lecteur de données spécifique (propriétaire). Ce lecteur peut ensuite se connecter à des serveurs informatiques (un système d’information d’un hôpital par exemple), afin de récupérer des informations pointues sur la personne implantée (groupe sanguin, allergies, maladies, nom, numéro de dossier médical pour un hôpital ; compte bancaire, crédit, placements financiers si on l’utilisait pour les distributeurs automatiques, etc.). L’implantation se fait sans douleur par une opération très rapide qui ressemble à un vaccin.
  • Les employés de nombreuses sociétés sont tenus de porter en permanence un badge RFID qui permet de les localiser à chaque instant.
  • En France, les classes populaires ont majoritairement voté pour M. Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle française.

Plus d’info à propos des puces pour êtres humains ? Voyez le site du Collectif de résistance à la puce (don t le menu de navigation est malheureusement en flash).