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Numerus Clausus, la loi du corporatisme médical

mercredi 4 juillet 2007, par François Schreuer

Il en va de même chaque année, souvent au début de l’automne, l’ubuesque affaire du numerus clausus en médecine rejaillit pathétiquement dans l’actualité. Cette année, on fait très fort, puisque c’est dès la première session que environ 80 étudiants (77 semble-t-il) se voient interdits de poursuivre leurs études de médecine malgré une réussite, en première session, en première candidature (à moins qu’on ne dise « BAC », maintenant).

Je dois dire que je ne peux réprimer un haut-le-coeur idéologique en voyant le temps depuis lequel ce numerus clausus pourrit la vie de tout le monde sans que la classe politique soit capable d’apporter des réponses satisfaisantes au problème. Même si je ne suis plus ce dossier avec régularité, le numerus clausus continue de retenir mon attention ; c’est que c’est une des premières questions sur lesquelles je me suis battu politiquement, lorsque j’étais militant à la FEF, à partir de 1999 : j’ai pas mal travaillé sur le sujet, pas mal écrit (ici, ici ou ici, entre autres). Et je reste surpris de voir à quel point les choses peuvent stagner.

C’est que tout plaide contre ce numerus clausus, système absurde qui ne se contente pas de faire des ravages dans les rangs étudiants et de pourrir l’ambiance dans les amphis de médecine. Malgré une augmentation annoncée des quotas, une situation de pénurie sévit, de plus en plus grave, dans les hôpitaux, dans les régions rurales et dans certains quartiers des grandes villes. Plus grave encore, en faisant porter tout l’effort (à supposer qu’il ait été nécessaire) sur la seule cohorte des praticiens entrants, le numerus clausus déséquilibre sérieusement la démographie du corps des médecins, ce qui annonce pas mal de problèmes dans le futur.

Bref, la situation est devenue indéfendable. Pourquoi cela perdure-t-il ? À qui la faute ? On allègue la responsabilité flamande. Frédéric Soumois écrit, dans Le Soir, que« tant que la Flandre jugera que la seule manière de juguler une prétendue « surconsommation » des soins de santé par les francophones est d’étrangler l’offre médicale, la chance est ténue de voir la situation évoluer. » Sur la même longueur d’onde, le ministre de la santé sortant, Rudy Demotte (PS), fait quant à lui la déclaration suivante à l’agenca Belga : « C’est clairement un problème communautaire. J’ai pu au cours des 4 années écoulées donner de l’air au système mais cela a été difficile et j’ai été tout seul face à un SP.A et à un VLD très favorables au numerus clausus. Le MR s’est tu dans toutes les langues. Seul le PS s’est battu. » On est heureux d’entendre que Rudy Demotte se découvre opposant du nus clus — c’est loin d’avoir toujours été le cas. Il n’est cependant sans doute pas inexact de dire que, dans le cadre des débats fédéraux, ce sont les Flamands qui se sont montrés les plus grands défenseurs de cette mesure aberrante.

L’explication est cependant un peu courte et la vraie raison est à mon avis moins à chercher dans les arcanes du jeu communautaire que dans le corporatisme médical forcéné qui sévit ici comme ailleurs et a non seulement encore de beaux jours devant lui — qui en doutait ? — mais conserve surtout une influence certaine dans les milieux politiques. Certains médecins manqueraient de patients pour vivre ou « garder la main » ? On l’affirme du côté des lobbies médicaux, mais cela ne concerne qu’une très petite minorité de médecins. Ce qui est sûr, par contre, c’est que les horaires (notamment les gardes) des médecins sont largement supérieur au temps de travail moyen, que certains médecins ont des revenus particulièrement élevés. Une réduction du temps de travail, une reconnaissance des gardes comme temps de travail, un meilleur partage du travail ne seraient-elles pas des mesures plus indiquées pour rédondre aux problèmes qui se posent (un plan complet a d’ailleurs été mis sur pied par la FEF et Ecolo) ? Cela ne fait aucun doute, mais cela indispose les médecins en place qui, avec le numerus clausus, organisent une pénurie qui n’a pas lieu d’être et augmentent de ce fait mécaniquement leurs revenus.

Pour généraliser le problème, on méditera sur la question suivante : qu’est-ce qui peut bien constituer la cohérence d’un marché largement libéralisé — comme l’est le secteur de la médecine en Belgique — dont cependant l’accès reste conditionné à des quotas extrêmement restrictifs ? Ne devrait-on pas, si l’on conditionne strictement l’accès au marché, réglementer plus avant le marché lui-même, notamment en limitant le temps de travail des praticiens et le prix qu’on les autorise à faire payer ? Ou, à l’inverse, si l’on souhaite conserver la médecine libérale, faciliter l’accès à la profession pour permettre que de nouveaux entrants sur le marché médical puissent, par le jeu de la concurrence, tirer les prix à la baisse ? À rester dans cette situation d’entre deux, on fait juste le jeu du corporatisme médical, qui n’a pourtant pas besoin, loin s’en faut, de ce coup de pouce de plus pour bien se porter.

Illustration : triathlon de Paris, Suresnes, juin 2007.