Les archives des Bulles

Plongée dans un chaudron rouge

jeudi 5 juillet 2007, par François Schreuer

Je me suis retrouvé, hier soir et de façon assez fortuite, dans un débat interne du PS, à Liège, entre Jean-Pierre De Clercq et Elio Di Rupo (!). J’y vendais une revue à l’entrée de la salle et j’ai pu en profiter pour m’incruster discrètement. C’était particulièrement édifiant. Pour venir écouter un débat sans enjeu au mois de juillet, une foule conséquente se pressait : 500 ou 600 personnes au bas mot dans une salle trop petite, suffocante de chaleur, des gens massés aux portes, comprimés les uns sur les autres dans les coursives, pour saisir quelques bribes. Malgré la crise, la tension, qui sont très perceptibles, il règne une ambiance très chaleureuse, grasse, familiale, endogame. D’autre que lui-même, le parti ne connaît et ne reconnaît que « la droite ». Qui n’est pas avec nous est contre nous est très clairement le message qui passe. Quand je présente la revue aux personnes qui s’arrêtent à mon stand, je parle de gauche plurielle, on reste poli, mais le concept est manifestement incongru pour plusieurs de mes interlocuteurs.

Michel Daerden arrive, serre des paluches par douzaines ; je n’y échappe pas, et malgré le dégoût de voir ce type glauque se diriger vers moi (et puis aussi la vague circonspection de savoir que si je suis identifié par « papa » ou un membre de sa cour comme le pire blogueur anti-Daerden de la place liégeoise, je vais probablement prendre la porte), je suis ébahi par la capacité que ce type a de te serrer la main avec sympathie : au moment où il est face à toi, il semble t’aimer, il émane de lui une sorte d’affection bonhomme, pendant un bref instant, on cesse presque de le détester. Le contraste avec les écolos quand ils font campagne sur les marchés, souvent groupés, timides, autistes parfois, est hallucinant. Rien que dans le non-verbal, Daerden a des longueurs d’avance.

Les « militants », dont la moyenne d’âge semble plutôt élevée (50 ou 60 ans, au pif) ont besoin de se rassurer, d’être rassurés — ils écoutent Di Rupo, qui l’a bien compris, puis sortent parfois prendre l’air quand l’autre parle, le débat ne les intéresse pas tous. Il faut dire que ça ne vole pas toujours très haut, mais les échanges sont accessibles à tous, et il y a dans la salle beaucoup de « petites gens », qui s’expriment difficilement mais prennent néanmoins la parole, parfois en wallon. Quand un orateur se risque à utiliser une expression un peu trop compliquée (« primus inter pares »), il se fait huer et quelques invectives gouailleuses fusent. Quelques vieux, complètement anachroniques, évoquent la charte de Quaregnon et les grèves de 60, réclament un peu de lyrisme du président sur le sujet, l’obtiennent, se font applaudir. Un vieil homme se lève et dit en substance qu’il ne sera peut-être plus là la prochaine fois mais qu’il peut mourir tranquille, « car le parti a un bon président ». Cet attachement viscéral au parti m’étonne, me reste incompris même si, dans ce cas, je le trouve très émouvant. Tous ces gens se vivent très manifestement comme assiégés par un monde qui les dépasse. La presse « est de droite » et « nous en veut ». De Clercq explique — sans susciter la moindre réaction d’hostilité — que s’il est inculpé, c’est parce que la justice est « de droite », est « remplie d’anti-socialistes » et puis de toute façon une inculpation, ça ne signifie rien, la justice « n’est qu’une administration », qu’il ne faut pas « s’incliner devant la justice comme devant une déesse ».

Dans les couloirs, des « camarades » de Charleroi distillent comme ils peuvent leur venin contre Di Rupo ou Marcourt, « ce parvenu qui ne s’est jamais confronté à l’électeur ». En fait, on parle de « parvenus » partout, mais le signifiant ne semble pas avoir fixé un signifié bien net, parfois ça veut plutôt dire « arriviste », parfois « corrompu », parfois autre chose ; c’est juste devenu une figure maléfique. Ça n’empêche pas le bar d’être gratuit (plus exactement des tickets boissons sont distribués à la volée à l’entrée du débat, sans doute pour inciter les gens à être présents dès le début), ni la plupart de ceux qui s’arrêtent à mon stand de s’étonner voire de s’indigner que la revue ne soit pas gratuite — et certains de lancer sur un air de défi « t’en fais pas, moi je saurai bien l’avoir gratuite ».

Le clientélisme imbibe les lieux, ce n’est pas du clientélisme, c’est de la féodalité. J’apprends que des militants changent d’USC, de section ou de ligue (c’est compliqué, le PS et chacun choisit librement le lieu où il milite, sans contrainte de domicile) selon le jeu des alliances, pour ne pas se retrouver dans une section tenue par un adversaire (voilà qui doit stimuler le débat interne) ou pour profiter des faveurs d’un baron dont ils sont les affiliés (plus de mille militants se seraient ainsi inscrits à la section de Jupille quand Demeyer est devenu bourgmestre). Les principaux cadors, y compris parmi les « rénovateurs », ont un « service social » à leur nom, qui se charge notamment de « faciliter » la recherche d’un boulot aux bons militants. À ma stupeur indignée, quelqu’un rétorque en substance que vu que les militants agissent pour le bien du peuple, il est normal que le peuple les rétribue (fusse à son corps défendant) de cette manière. Mais que, de toute façon il n’y a pas de problème, car « on n’engage que des gens compétents ». L’idée qu’il soit possible de militer de façon désintéressée ou que les passe-droits constituent une injustice pour ceux qui n’en bénéficient pas ne semble pas naturelle à tout le monde.

Malgré tout cela, le malaise est latent et pas seulement à cause de la défaite. L’opposition entre le trop lisse Di Rupo et le trop noir De Clercq échoue à réduire le débat à la confrontation entre l’ancien et le moderne. D’une part, De Clercq touche manifestement à une fibre sensible quand il évoque les « technocrates » du boulevard de l’empereur ou quand il tire autant qu’il peut sur la corde régionaliste, en accusant Di Rupo de royalisme, de belgicanisme (Di Rupo, à la suite de ces attaques, se revendiquera de façon grandiloquente de sa naissance à Morlanwelz qui l’attache de façon indéfectible à la terre wallonne et ira jusqu’à évoquer de façon brumeuse le futur d’une Wallonie indépendante). D’autre part, tout le monde n’est pas dupe sur le fait que ce que proposent les deux candidats ne constitue pas le « coup de barre à gauche » que beaucoup semblent réclamer : pendant les presque quatre heures que je passe sur place, je discute avec pas mal de monde — le contact est hyper-facile —, dont certaines personnes très intéressantes (surtout des associatifs ou des culturels, un peu marginalisés et néanmoins remplis d’indulgence), je m’amuse à mentionner une série de décisions prises par le PS, notamment en matière de démantèlement des services publics, ce qui provoque une prostration déconfite chez mes interlocuteurs.

Il y avait quelques chose de tragique dans cette assemblée, il y a quelque chose de tragique dans ce PS, à la fois terriblement représentatif de son terroir — Quel autre parti dispose d’une telle assise populaire ? Quel autre parti se préoccupe seulement d’en avoir une ? — et complètement bloqué dans une culture, un mode de fonctionnement et aussi une impasse idéologique qui semblent le condamner mais n’auront pas sa peau parce que le PS est trop massif pour succomber, parce que, comme tout appareil de pouvoir, de puissants mécanismes auto-protecteurs demeurent. De quoi l’avenir sera-t-il fait pour le PS ? C’est difficile à dire. Sans doute une implantation d’Ecolo dans les milieux populaires corrélée à une ambition affirmée et assumée des Verts de devenir le premier parti de la gauche en Belgique et/ou la construction d’un parti à la façon de « Die Linke » seraient-elles de sérieux cailloux dans les chaussures du PS, mais l’une et l’autre de ces hypothèses demeurent peu probables : Ecolo préfère probablement son positionnement de niche et l’extrême-gauche est plus que jamais traversée par des guerres de tranchées entre cabines téléphoniques. À moins d’un incertain renouveau interne socialiste, on doit sans doute s’attendre à un long désèchement pas très spectaculaire, dans lequel les logiques clientélistes et népotistes atteindront des sommets, faute pour les socialistes de pouvoir s’assurer le pouvoir d’une autre manière. Sans doute cette longue déchéance finira-t-elle par une crise au moment où l’emprise sur les leviers du pouvoir ne sera plus suffisante pour maintenir ce mode de fonctionnement. Là, à moins qu’une autre force de gauche ne soit à même de sauver la mise, ce sera un effondrement qui laissera des traces.