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Inside Man (Spike Lee)

mercredi 22 août 2007, par François Schreuer

Attention, ce texte révèle l’intrigue du film.

J’ai finalement vu Inside Man, le beau film de Spike Lee, encensé par la critique (même les Cahiers du cinéma ont été sympa, c’est dire). Ce film est certainement très bon à bien des égards — casting soigné, intrigue intriguante, scénario léché, musique bien foutue, générique sympa, etc. Bref, c’est objectivement un bon film, agréable à voir, prenant malgré sa longueur, accessible au grand public et malgré tout attirant pour le cinéphile pas bégueule, tout ça. À voir sans nul doute.

Mais voilà, c’est un film dégonflé.

Rapide mise au parfum pour ceux qui n’auraient même pas vu la bande annonce : le propos distillé par celle-ci est grosso modo le suivant : soit un hold up parfait, dans une banque de Manhattan, réalisé sans violence par un génie du crime. Mais,... mais, est-ce que le hold up est bien un hold up ? Est-ce qu’il n’y a pas un enjeu politique là-dessous ? Que se passe-t-il à l’intérieur de cette banque ? Sous les apparences du hold up, est-on presque conduit à se demander si ce n’est-ce pas une affaire d’Etat qui est en train de se jouer (brr, on frisonne de plaisir). Jusqu’au titre du film — Inside Man — annonce qu’on va nous emmener voir des choses qu’on ne voit pas d’habitude.

Sans savoir de quoi il retourne, j’aurais donc traduit ce titre par « L’infiltré » ou quelque chose d’approchant. La distribution s’est contentée d’un plus pesant mais aussi plus fidèle « L’homme de l’intérieur ». Et effectivement, l’histoire est simplement celle d’un groupe de braqueurs hyper pros qui attaquent une banque avec des armes en plastique, y prennent 50 otages, font poireauter le monde quelques jours avec quelques idées amusantes, et s’en sortent en rendant impossible à la police de faire une distinction entre otages et preneurs d’otages. En plus, on dirait qu’ils n’ont rien volé — tout l’argent est toujours là. L’astuce, outre le coup des otages déguisés en braqueurs, c’est que le chef des braqueurs s’est fait construire une cache dans la banque où il reste pendant une semaine après le braquage, avant de sortir tranquillement avec le magot quand la banque a repris ses activités normales. Et le butin, ce n’est pas le fric, ce sont des diamants contenus dans un coffre privé.

Pour justifier le caractère mystérieux du machin, Spike Lee nous bassine avec une histoire de directeur de banque impliqué dans les crimes du nazisme. Mais bon, franchement, ce n’est pas très original qu’un directeur de banque qui se trouvait en Suisse dans les années ’40 ait magouillé avec les nazis. Je veux dire que ça peut difficilement être un secret d’Etat [1]. Donc, en fait, il n’y a rien, juste un braquage fort bien monté [2]. Le coffre vidé appartient au directeur de la banque, il contenait des diamants volés aux victimes du génocide hitlérien. Et donc le bonhomme se tait, d’autant plus que quelques papiers compromettants lui ont été dérobés par la même occasion. En fait de faux semblants annoncé, le seul faux semblant est qu’il n’y en a aucun.

Bon, j’avoue que j’ai une certaine prédilection pour les films qui parviennent à monter de façon un petit peu crédible une belle affaire d’Etat. D’où une vive déception chaque fois qu’un film annoncé comme thriller politique me fait le sale coup de n’être qu’une bête histoire de voleurs et de gendarmes [3]. Mes critiques sans doute un peu trop acerbes exposées dans ces pages contre Romanzo Criminale ou contre Pars vite et reviens tard viennent probablement de là.

N’empêche, et c’est là mon propos, je me demande si le genre du thriller politique ne s’asphyxie pas, mine de rien [4]. Et je me demande si cela n’a pas un petit quelque chose à voir avec l’idéologie de l’époque. Comment, en effet, faire un bon film politique quand tout le monde se fout de la politique ? Non, c’est caricatural de dire ça. Plutôt : comment faire un bon film politique quand plus grand monde ne perçoit le caractère politique de ce qui advient ? Comment faire un bon film politique quand plus rien n’est politique ? En fait, pour faire un bon thriller politique, il faut que les motivations des sujets aient un peu de substance idéologique, qu’on puisse les comprendre, en apprécier la rigueur ou la profoneur, les partager le cas échéant.

Comment les braqueurs ont-ils monté leur coup ? On ne le saura pas. Qui sont-ils ? On ne le saura pas non plus. Bref, il n’y a strictement rien à dire sur ces braqueurs. Pourquoi ont-ils monté ce braquage ? Pour le fric, explique le chef des braqueurs (Clive Owen) : « je ne suis pas un martyr, j’ai fait ça pour l’argent » — et, complète-t-il de façon complètement dérisoire et sur un ton néanmoins profondément sérieux : « parce que je suis doué ». Le choix de la victime du vol ne semble servir que comme assurrance morale, politiquement correcte, histoire d’éviter les remords « J’ai volé un homme qui a vendu le respect de lui-même contre quelque dollars. ». La morale du film, son économie profonde, c’est encore lui qui la donne, à deux reprises, en ouverture et en conclusion : « Il n’y a donc que le comment qui reste ». S’il ne reste rien, il reste encore l’utilitarisme.

Ah oui, plus encore que pour un autre, évitez de voir ce film en version française, le doublage est catastrophique.

Notes

[1D’ailleurs certains milliardaires d’aujourd’hui (celui-ci par exemple) gardent pignon sur rue malgré un passé très trouble.

[2Même si, si on voulait chicaner, on aurait quand même quelques questions à poser au scénariste, mais passons.

[3Évidemment, une bête histoire de voleurs et de gendarmes peut être très sympa à regarder, ce n’est pas la question.

[4Souvenez-vous du juge d’instruction campé par Jean-Louis Trintignant dans « Z » (Costa-Gavras) ou le procureur Henri Volney joué par Yves Montant dans « I... comme Icare » (Henri Verneuil). Et tant d’autres...