Les archives des Bulles

Sur quelques ressemblances entre la SABAM et la STASI

vendredi 31 août 2007, par François Schreuer

Parmi les rares choses dont j’ai une conviction fermement établie, il y a ceci que je suis persuadé qu’on est toujours plus critique vis-à-vis de ce qui est loin et passé que vis-à-vis de ce qui est proche et contemporain. C’est plus confortable. Pensez à ces militants « droits-de-l’hommistes » bon teints toujours prêts à se mobiliser pour dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux en Birmanie ou à Cuba mais résolument aveugles [1] sur la situation des prisons belges ou sur les dérives liberticides des « nos » lois anti-terroristes, pour ne prendre qu’un exemple.

Autrement dit : nous pêchons souvent par un excès de confiance et de bienveillance à l’égard de nos propres institutions.

Ainsi en va-t-il de la SABAM, dont il a été question récemment dans ces pages, au sujet de procès qu’elle gagné contre Scarlet et au sujet des veillée scoutes (mais combien d’autres exemple nous aurions pu prendre !). D’emblée, vous me direz que la Sabam n’est point une institution mais une société privée et que les deux choses ne sont nullement comparables [2]. Enfants ! Ne voyez-vous pas qu’une des caractéristiques essentielles du régime politique qui se met en place est la privatisation du pouvoir ?

Mais venons au fait. Je dis que la SABAM est à notre société post-moderne ce que la STASI était au régime dictatorial est-allemand [3].

La STASI, qui a connu un éclairage historique utile avec le film Das Leben der Anderen (« La vie des autres ») de Florian Henckel von Donnersmarck [4] était donc cette police politique surnuméraire qui épiait les moindres gestes des Allemands de l’Est avant la chute du mur, incarnation du totalitarisme le plus insupportable. Aujourd’hui encore, la plaie n’est pas refermée et le mal était tellement bien ancré dans la société, avait disséminé son cancer tellement profondément — il y avait des centaines de milliers d’indicateurs, le maillage du territoire était total, dans chaque immeuble, dans chaque bureau, on pouvait être sûr d’être surveillé — qu’aujourd’hui encore il est difficile de tourner cette page historique sans provoquer un séisme généralisé ou sans exonérer les collabos de leur responsabilité écrasante.

Suivons Wikipédia, qui nous explique clairement ce qu’était la STASI :

Elle fut créée pour remplir les fonctions de police politique, qui devait donc se charger des renseignements, de l’espionnage et du contre-espionnage de la République Démocratique Allemande. Elle avait pour objectifs de traquer les opposants au régime politique instauré à la suite de l’occupation des Länder de l’est par l’Armée Rouge.

Jusque là, rien de surprenant. On pourrait écrire de la Sabam qu’elle a été créée elle aussi pour remplir les fonctions de police politique, qu’elle se charge des renseignements, de l’espionnage et de l’intimidation au service des lois sur la propriété intellectuelle. Elle a pour objectifs de traquer les opposants au régime politique instauré à la suite de l’occupation de l’Europe par le capitalisme cognitif.

Bien entendu, ce point demanderait de longs approfondissements de façon à montrer en quoi le fait d’interdire à quelqu’un de chanter une chanson qu’on lui a seriné pendant des semaines à la radio est quelque chose de politique. Disons simplement que le champ de l’intime me semble être devenu un terrain particulièrement prisé par le pouvoir, une conquête obligée dans l’installation de toute domination politique. Ajoutons que l’importance prise par l’immatériel dans notre économie, le caractère déterminant de l’accès à l’information dans une société « démocratique » font de la maîtrise de ces flux une des dimensions capitales de tout processus de contrôle. C’est précisément cette mission qui est allouée à la SABAM.

Poursuivons.

Entre 1950 et 1989, la Stasi comptait 17 prisons préventives où étaient internés les détenus. Il y avait environ 91 000 agents officiels travaillant pour la Stasi et 175 000 collaborateurs inofficiels, les célèbres « IM » (Inoffizieller Mitarbeiter), qui travaillaient en RDA et 20 000 « IM » en RFA. La Stasi comportait donc 286 000 agents, qui constituaient une surveillance très présente et très efficace.

.../...

Un document, daté du 1er octobre 1973 et retrouvé dans les archives de la Stasi en 2007 atteste que les soldats étaient autorisés à ouvrir le feu sur toute personne essayant de franchir le mur, y compris les femmes et les enfants.

Sur ce point, à première vue, rien de commun entre la Sabam et la Stasi. On se dit que les gens de la Sabam sont quand même plus gentils. On a raison. Simplement, la Sabam a effectué de très grands progrès par rapport à son ancêtre la Stasi dans les techniques de contrôle social : elle parvient elle aussi à asseoir une mainmise sur les individus sans avoir désormais besoin de leur tirer dessus avec des armes à feu ou de les torturer dans des caves. Et le tout avec beaucoup moins de personnel, ce qui est évidemment singulièrement avantageux dans un régime de libre concurrence où l’emploi est une charge.

Lorsque la Stasi connaissait l’opinion de quelqu’un, elle préférait utiliser des pressions discrètes en forçant un homme à démissionner, un étudiant à arrêter ses études. Le moyen de torture était très exceptionnel. Lorsqu’elle utilisait ces sortes de pression, la Stasi pardonnait la personne concernée en la forçant à devenir informateur à son tour.

Ah oui, ça, ce sont de bonnes vieilles méthodes qui fonctionnent toujours. On a parfois reformulé les règles de façon à les rendre plus acceptables à notre sensibilité démocratique ; mais fondamentalement, il n’y a pas de différence entre condamner quelqu’un à un million d’euros d’amende ou lui faire perdre son boulot : dans les deux cas, il est ruiné.

De plus, la Stasi possédait un bon fonctionnement d’appareils de surveillance, des caméras et détecteurs...

Sur ce point, la Stasi est largement dépassée, évolution technologique aidant. La Sabam possède ou à l’intention de se doter d’un arsenal électronique à côté duquel l’équipement de la Stasi lui-même est tout simplement dérisoire. Je pèse mes mots.

Bref, la productivité du travail à la Sabam a considérablement augmenté par rapport au travail sous-qualifié qui était la norme de la Stasi. Plus besoin d’avoir des centaines de milliers d’employés, quelques centaines suffisent, bien aidés par des outils technique qui se sont terriblement améliorés. La structure n’en sera que plus rentable.

La Stasi, qui avait établi ses quartiers généraux sur la Normannenstrasse à Berlin-Est, fut structurée sur le modèle du NKVD soviétique (ancêtre du KGB), pour traquer les opposants politique au régime dictatorial communiste instauré dans l’est de l’Allemagne suite à l’occupation des Länder de l’est par l’Armée rouge.

.../...

En 1957, Markus Wolf devint le chef du Hauptverwaltung Aufklärung (HVA) ou « Administration centrale de reconnaissance », la section de la Stasi qui s’occupait de contre-espionnage et d’espionnage. À ce poste, il se fit connaître comme un redoutable maître-espion. Il était surnommé « l’homme sans visage », car il refusait de se faire photographier.

Notons encore que l’évolution culturelle considérable qu’a opérée la Sabam est sans nul doute une des explications de son succès. Avec la Stasi, on avait encore affaire à des dictateurs qui acceptaient d’endosser l’habit kaki de la dictature. Avec la Sabam, la dictature est devenue smart. Les bonzes de la Stasi refusaient de sa faire photographier ? Ceux de la Sabam vont dans les cocktails. La Stasi occupait des immeubles borgnes et lépreux, protégés par une armée de sbires sinistres ? La Sabam se paie des bureaux design dans le très chic quartier européen de Bruxelles. Y’a pas de raison de se faire chier, non plus.


Conclusion. Le paradigme a changé, le pouvoir demeure. À la raison d’Etat a succédé celle du capital. Le contrôle des individus en reste plus que jamais la clé.

Tout cela est plus soft ? Les enjeux sont dérisoires ? La politique du consentement est-elle « moins pire » que la dictature dégénérée du prolétariat ? Pas si sûr. La prétention totalitaire est en tout cas la même, voyez la sinistre animation présente en page d’accueil du site web de ladite SABAM : on y voit un logo orwellien prendre peu à peu la place de la planète bleue. Aveu inconscient ? Erreur de communication ?

Quoi qu’il en soit, le contrôle s’est accru. La transparence tant vantée de notre société — qui a le front se de présenter encore comme démocratique — rend la révolte encore bien plus impossible aujourd’hui qu’hier. Quel mur de Berlin reste-t-il à abattre ? Par quel moyen est-il ne serait-ce qu’envisageable de mettre un terme à la barbarie capitaliste qui affame, tue, avilit, détruit, partout dans le monde ? Notre monde est clos.

En tant que poste avancé du nouvel ordre impérial qui s’établit sur le monde, la SABAM est un des points vulnérables du système. Elle est encore très loin de parvenir à ses fins, mais ses progrès sont indéniables, de jour en jour. Notre sensibilité post-moderne s’accomode de cette liberté surveillée ? Elle a tort. La résistance n’attend pas.

People willing to trade their freedom for temporary security deserve neither.
(Benjamin Franklin)

La pire dictature est dans les têtes. Allez revoir Matrix™...

Encore un post qui ne va pas faire mentir ma réputation de polémiste impénitent. Qu’importe. La caricature est l’arme suprême de la liberté d’expression, laquelle, comme chacun sait, ne s’use que quand on ne s’en sert pas. Lâchez-vous dans les commentaires.

Notes

[1Ou parfois seulement aphones — leur confort ou leur carrière ne souffrant pas de compromis — ce qui est pire.

[2Comme les intéressés se sont d’ailleurs empressés de le rappeler (pdf) aux négociateurs fédéraux qui avaient des vélléités de communautarisation à l’égard de la société « des auteurs ».

[3Parfois désigné comme « communiste », puisqu’il se réclamait (probablement abusivement) de cette doctrine.

[4Film dont il a d’ailleurs été question dans ces pages.

Messages

  • La Stasi/Sabam tente de faire respecter des lois sur la propriété intellectuelle totalement obsolètes.
    Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. La loi de 1994 sur le droit d’auteur en Belgique comprend... 92 articles ! Or, je crois que la propriété intellectuelle doit être respectée jusqu’à un certain seuil. Si le créateur cédait immédiatement ses droits contre la somme qu’il espère en tirer, et qu’ensuite ces droits devenaient entièrement libres et publics, nous ne vivrions pas la situation actuelle qui, je te le concède, prend des airs de régime totalitaire.

    Mais hurler au méchant capitalisme, c’est se tromper de cible. Si nous avons aujourd’hui accès à un catalogue musical exceptionnel, qui satisfait aussi bien l’amateur de rap que le fan de Beethoven, c’est grâce à ces créateurs ingénieux qui nous ont apporté l’iPod, la musique numérique et tout le tralala. Sans le capitalisme, nous ne connaîtrions jamais ces musiciens inconnus bourrés de talent qui tentent de vivre de leur musique, via des labels libres, sur eMusic à 0, 70 euros le morceau.

    A l’ère d’Internet et du peer-to-peer, le législateur a encore des années de retard. Modifions la loi sur la propriété intellectuelle, point barre. Si le créateur est dûment rémunéré dès le départ par une entreprise qui accepte d’acheter son oeuvre et de la revendre comme elle le désire, c’en est fini de la Sabam, qui n’aura plus qu’à licencier tout son beau monde ou à se recycler dans le réchauffement climatique. Les chansons, les films, les livres seront tléchargeables sur Internet, et nous assisterons alors à une véritable démocratisation de la culture.

    Mais ça, c’est peut-être un peu trop difficile à faire avaler à nos gouvernements.

  • La Sabam... C’est sur... Mais il y en a tant d’autre... Le flicage est partout...

    "Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour
    Et que l’on dit braqués sur les chiffres et la haine
    Ces choses "défendues" vers lesquelles tu te traînes..."

    Je n’écoute plus rien, maintenant, j’invente les paroles moi-même...
    Plus besoin de la matrice sociale, on s’invente un monde ailleur,on s’y sent bien heureux avec tous frêres de là-bas, en afrique, des autres continents, les petits insectes, les grands mamifères, les étoiles...
    Les coktails, c’est pour les pauvres débiles des minables... Nous, nous avons les plus belles femmes de l’univers et elles ???... Elles ont des hommes ! Simplement à leur image :
    Quoi demander de plus ??? Non vraiment... L’oppresion c’est pas bon...
     ;-)

  • Lu dans le fil Belga ce jour :

    Musique gratuite aux fêtes de quartier flamandes
    mardi 04.09.2007, 14:05
    Les organisateurs de petites fêtes de quartier ne devront bientôt plus payer de « rémunération équitable » en Flandre pour la musique qu’ils diffusent. Le ministre flamand de la Culture Bert Anciaux a annoncé que le gouvernement assumerait dorénavant lui-même le payement de cette rémunération. La « rémunération équitable », qui s’ajoute aux droits d’auteurs pour toute exécution publique d’une oeuvre musicale, est destinée aux interprètes et producteurs de ces oeuvres. Et elle est payable dans tous les cas, même si l’organisation de l’événement est bénévole, même s’il s’agit d’un simple barbrecue de quartier.

    Je ne suis pas sur de savoir si je dois poster ce commentaire sous rubrique "politique" ou "droits d’auteurs" :-)

    Felicitations pour la qualité de votre blog que je suis avec passion.

    Matthieu

    Voir en ligne : le fil info

  • Je ne partage pas l’entièreté de votre analyse, du moins sur son volet politique.
    Par contre je vous rejoints tout à fait sur le danger qu’il y a de laisser se développer des sociétés comme la SABAM (et la rémunération équitable !!!) dans notre société.
    Ces "privés" sont des "voleurs" ; et pour expliquer le terme de voleur j’inviterai à relire Proudhon pour bien en comprendre ce mot dans ce contexte.
    Fort heureusement le débat est là et certains restent vigilant.
    Merci pour votre analyse.

  • Ah oui la Stasi et la SABAM c’est vraiment la même chose.
    D’ailleurs ça boulverse mon quotidien de savoir que la SABAM existe. Ça m’empêche de télécharger des mp3, d’acheter mes CD à 9€ au Mediamarkt ou de faire des copies de trucs louésà la médiathèque. Vivement qu’on me libère de ma prison, je suis oppressé de toutepart.

    Tiens ça me fait penser que je connais une Berlinoise de l’est. Elle devait avoir 6 ans au moment de la chute du mur, mais je pourrais lui demander de traduire le texte pour ses parents, histoire de rire un bon coup. Quoique non, ça pourrait les énerver. J’aime trop aller faire un tour à Berlin pour me facher avec des gens qui m’hébergent gratuitement.