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Méditations d’un soir de rentrée des classes

mardi 4 septembre 2007, par François Schreuer

Voici revenue, comme chaque année, la rentrée des classes. À chaque fois, c’est la même chose : débats enflammés entre pédagogues certifiés, ministres en charge et autres idéologues de service, reportages attendrissants sur les petits bouts que tout le monde s’extasie, semble-t-il, de voir brutalement précipités dans le grand cirque de la vie sociale, réminiscences intimes, en écho et en éclairs, de quelques traumatismes enfouis, mollement réveillés par toute cette agitation, nostalgie du temps qui passe, scandé par ce métronome, impitoyable comme tous les autres ; mais aussi surprenant constat d’une rassurante circularité dans le cours des choses terrestres. Malgré les nuages qui ne cessent de s’alourdir sur nos têtes, il y a une sorte de constance anthropologique dans la marche du monde et c’est apaisant. C’est tout cela que nous rappelle la rentrée des classes.

Pour ma part, c’est chaque année l’occasion de replonger dans la perplexité un peu amère dans laquelle me laisse l’indécision qui est la mienne face aux abysses philosophiques qui s’ouvrent dès lors qu’on réfléchit sur l’école. Alpha et omega, microcosme, l’école ne laisse pas de concentrer une bonne part de ce qui fait la vie sociale, d’incarner sans répit les principales controverses éthiques qui se posent ou s’imposent partout, mais là plus qu’ailleurs. Et en particulier celui-ci qui oppose l’autonomie à l’égalité ; la radicale autodétermination qui devrait être celle de chacun d’entre nous et l’absolu besoin de solidarité. Que ce soient des enfants qui occupent les premiers rôles rend les choses encore plus sensibles, mais surtout encore plus décisives.

Mais formulons le problème de façon plus concrète.

Si j’avais des enfants, je pense que mon idéal de vie spontané intégrerait profondément la nécessité de leur donner une éducation conforme à ce que je crois être la dignité d’un être humain. J’aurais, disons-le tout net, les pires difficultés à tolérer qu’il leur soit fait obligation d’aller, dès six ans, s’asseoir sur un banc de bois plusieurs heures par jour, le regard tourné vers un tableau noir, pour y entendre des maîtres aussi insuffisants que suffisants — et de plus abondamment « neutralisés » au cours d’une formation ad hoc agréée par la Communauté française de Belgique — leur débiter une doxa politiquement correcte conforme à je ne sais quel « décret missions ». J’aurais en outre la hantise du verdict cruel que rend l’école à l’encontre d’enfants qui ne lui ont pourtant rien fait — même si appartenant heureusement à ce qu’on peut appeler la classe culturelle supérieure et ayant donc en abondance connaissances de et dans l’institution scolaire, j’aurais bien évidemment pris toutes les dispositions susceptibles de leur éviter ce traumatisme infâme. Pour fuir tout cela, la culture étant mon seul rempart, ma bibliothèque mon seul bien, je m’en irais donc habiter quelque campagne auvergnate ou africaine, y trouver un village néo-hippie, où les enfants passeraient le plus clair de leur temps à vivre dans la nature et à y apprendre les choses de la vie, les rudiments de leur éducation leur étant donnés par la communauté et selon des principes conformes à l’idée que je me fais de la vie, de la justice et du monde. Peu d’heures par jour, aussi peu qu’il en faut à des enfants à qui l’on a pas fermé l’esprit et avec aussi peu d’autorité que possible, il leur serait autant enseigné à lire, à compter et à écrire qu’à aimer, à faire usage de leur libre arbitre, à connaître les vanités du monde, au rang desquelles le mythe de l’« éducation égalitaire » figurerait en bonne place.

Qu’adviendrait-il de tout cela ? Bien sûr, j’aurais la conviction de leur ouvrir plus de possibles en voyageant avec eux qu’en les confrontant chaque matin maussade, avant de prendre le métro de la décrépitude consumériste, à la hiératique mappemonde qui trône dans chaque classe de l’enseignement public, laïque et obligatoire, maudit soit-il. Mais l’omniscience que suppose cette ambition prométhéenne de l’autonomie dressée face à l’implacable loi humaine ne serait pas complète sans appliquer à elle-même un doute salutaire qui la rendrait modeste. Ne sachant pas tout, je devrais me reconnaître un éducateur faillible. D’ailleurs, entre-temps, un conflit aurait éclaté au sein de ma communauté néo-hippie sur tel point de doctrine et il m’apparaîtrait dans un déchirant éclair d’humilité que j’ai commis plus de dégâts qu’autre chose. Qui sait, cela pourrait arriver. Et même si ça n’arrivait pas, il serait élémentaire de ma part de concéder que cela, ou autre chose, aurait pu arriver.

Devant ce désastre, je serais amené à opérer un examen de conscience, à voir les inégalités effrayantes qui font que l’enfant d’un riche, avant même d’avoir commencé son existence, a pris des lieues d’avance sur celui d’un pauvre, par la simple loi de l’argent qui domine tout. Et j’en serais comme il se doit scandalisé. Et je constaterais qu’il y a des écoles élitistes, accueillant des enfants dont les parents disposent de tous les atouts — culturels, matériels, politiques — pour leur permettre de mener à bien le cursum honorum du fils de famille tandis que dans d’autres, des professeurs de combat, hussards de la république, se démènent pour soulever le couvercle d’indifférence et de déterminisme qui s’est abbatu sur l’horizon de tant de mômes dont les parents n’avaient pas, eux, le harnachement social suffisant pour leur ouvrir des portes. Face à cette immense injustice, je me battrais pour le socialisme, pour étouffer comme autant de nids de vipères les lieux où se reproduit l’oligarchie qui règne. Et ce serait l’école pour tous, laïque, gratuite, publique, obligatoire et ainsi de suite ; ce serait la carte scolaire, le tirage au sort des affectations, ce serait l’obligation scolaire, cette infamie plus tôt décriée, ce serait l’anéantissement de l’école privée, de l’école confessionnelle qui n’est que le refuge d’insupportables bourgeois trop sûrs de leurs privilèges. Ce serait la grandeur vénérable du Service Public, honorable producteur de la nouvelle société égalitaire.

Là encore, cependant, il me faudrait bien à un moment opérer un semblant d’autocritique et constater que ce qui émancipe est aussi ce qui aliène ; que, trop sûr de ma foi pour ainsi dire scientifique en l’émancipation de tous, consentie ou contrainte, j’aurais promu une véritable pensée unique, un appareil idéologique d’Etat, une dictature dans les têtes. Il se trouverait à n’en pas douter quelqu’un dans mon entourage pour me rappeler perfidement que Jules Ferry — le respecté fondateur de l’école publique en France — était membre, en 1871, de l’abject gouvernement de Thiers, qui assassina la Commune de Paris. La relecture — moins naïve que la première, sans doute — du Brave New World d’Aldous Huxley m’achèverait car, sans doute, si j’ai quelque disposition à la lucidité, je verrais qu’il y a peu de différence entre l’Angsoc honni et mon programme libérateur. Peut-être, alors, que je me ferais néo-hippie et que je me convertirais au relativisme universel ou à quelque école mystique dans laquelle j’achèverais de dissoudre le peu qu’il me resterait de cerveau utilisable. À moins qu’une nouvelle existence me permette de reprendre dans un sens ou l’autre le cycle infernal de ces pérégrinations idéologiques.

Fort heureusement pour la qualité de mes insomnies, je n’ai pas d’enfant et suis donc délié de toute application pratique trop immédiate de ces considérations radicales. Me restent des doutes, le sentiment que la nuance s’impose et — en doutiez-vous ? — un certain désappointement devant la manière souvent bornée dont la plupart des « acteurs », ainsi qu’on dit, aiment à décréter sur l’école de grandes vérités. Je m’irrite d’entendre Marie Arena expliquer qu’elle ambitionne de rendre l’école obligatoire dès 4 ou 5 ans ; je ressens la violence subie par les enfants qui seront les victimes de cette mesure autoritaire. Je m’irrite tout autant d’entendre les parlementaires libéraux, véritables agents de la classe dominante, se faire les objecteurs tortueux et hypocrites de toutes les mesures égalitaires prises par leurs adversaires socialistes. Je ressens la haine de classe du déséhérité le jour où il prend conscience que la société est toute entière organisée pour le faire aboutir à la place qu’il occupe et pas à une autre. Je m’irrite en plus d’entendre, ça va sans dire, les pédagogues en chambre asséner leurs vérités pontifiantes et insultantes mais heureusement la plupart du temps insignifiantes au point que je parviens à oublier l’essentiel de ce qu’ils disent très peu de temps après l’avoir lu ou entendu. Je lis et je relis Ivan Illich, qui me semble avoir dit tant de choses justes sur l’école. Je n’oublie pas que Jean-Claude Michéa a expliqué que l’enseignement est un art et non une science, que cela suppose la diversité des approches pédagogiques, un rapport prudent à la vérité. Plus que tout, je sais que la pire des choses qui puisse arriver est la marchandisation de l’école, la prise de pouvoir du capitalisme sur l’école. Je sais que la lutte contre cette abomination passe par un combat commun entre les libertaires et les socialistes. Je pense que la naissance d’un être humain libre relève in fine d’une sorte de mystère — un peu comme l’émergence du langage chez l’enfant —, mystère qu’il convient d’abord et avant tout de respecter, que ce sont les systèmes rigides et imparfaits qui doivent s’adapter aux difficultés de l’enfant beaucoup plus que l’enfant se couler dans un moule qui le blesse, que la fragilité humaine doit être au coeur de la réflexion sur l’éducation.

Vous me direz que mes tâtonnements ne font pas l’ombre d’une politique. Sans doute aurez-vous raison.