Les archives des Bulles

La liberté d’expression ne se négocie pas

mardi 11 septembre 2007, par François Schreuer

« La défense du droit à la libre expression ne se limite pas aux idées que l’on approuve, et que c’est précisément dans le cas des idées que l’on trouve les plus choquantes que ce droit doit être le plus vigoureusement défendu. Soutenir le droit d’exprimer des idées qui sont généralement acceptées est évidemment à peu près dépourvu de signification. »
Noam Chomsky

Les fachos et autres crétins populistes qui organisaient ce mardi à Bruxelles une manifestation — interdite par l’autorité communale — « contre l’islamisation de l’Europe » (sic) ont donc réussi leur coup. En ce jour anniversaire de l’assassinat du socialisme chilien — le 11 septembre 1973 mourrait Salvador Allende tandis que le général Pinochet prenait le pouvoir avec l’appui de la CIA pour la honte de l’Occident —, on n’a parlé dans les médias que « choc des civilisation », terrorisme islamiste, voire, donc, « islamisation de l’Europe », même si ce fut bien sûr généralement pour relativiser ces thèses (encore bien). Accessoirement, deux des figures emblématiques du Vlaams Blok/Belang ont réussi à se faire arrêter par la police [1], ce qui ne manquera sans doute pas de leur donner du grain à moudre dans le jeu de victimisation aux yeux d’une partie de l’opinion publique flamande, jeu dans lequel ils excellent.

En début de soirée, à la RTBF radio, dans l’émission « face à l’info », tandis que le bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans — manifestement pénétré de l’importance sa mission de grand conciliateur public — expliquait dans un ensemble hasardeux de considérations formelles et d’appréciations substantielles pourquoi cette manifestation, décidémment, était inacceptable, et glosait sur le sujet en un mélange assez peu opportun de considérations oecuméniques sur les religions et de supputations sur la réalité du mouvement qui se déploie derrière ce « SIOE » (acronyme de « Stop Islamisation Of Europe ») qui a été sur toutes les lèvres ces dernières semaines. On apprenait ainsi que, somme toute, le machin était une baudruche, que, « grâce à Internet », une seule et même personne peut faire beaucoup de bruit [2]. On disait que l’Islam est une religion très diversifiée, qu’on ne peut donc pas tout mélanger, que d’ailleurs la plupart des musulmans sont des gens très tolérants et très civilisés, et ainsi de suite, comme s’il était nécessaire d’opposer à ce SIOE un argumentaire (à deux balles, de surcroît) sur la société multiculturelle, comme si l’on ne pouvait pas traiter certains énergumènes par un silence méprisant. Malgré (ou peut-être en raison de) l’intention de toute évidence politiquement correcte de la RTBF et de ses journalistes, l’impression qui se dégageait de ce mélange d’informations sur l’extrême-droite et sur l’Islam était parfaitement désastreux. Pour conclure, le journaliste alla même jusqu’à souhaiter de bonnes fêtes à diverses confessions religieuses (l’islam et le judaïsme, pour être précis) dont certaines échéances cultuelles arrivent dans les prochains jours.

MP3 - 25.5 Mo

Ce soir, alors que j’écris ces lignes, cette manifestation ridicule continue à faire la une des journaux radio. On apprend que l’Italie proteste officiellement auprès du gouvernement belge à la suite de l’arrestation administrative de l’un de ses députés européns fascistes (Ligue du Nord) qui était cette après-midi à Bruxelles (mais franchement, Prodi et D’Alema n’ont-ils donc rien de mieux à faire ?). On entend, sur des bandes sons enregistrées cette après-midi, des ploucs tragiques se faire arrêter administrativement en s’indignant à hauts cris, manifestement convaincus de lutter pour une grande et noble cause.

Tout cela ne ressemble absolument à rien.

Et tout cela ne vient que d’une chose : l’interdiction parfaitement inacceptable de la manifestation par le bourgmestre de Bruxelles.

Car non, la liberté d’expression ne se négocie pas, et M. Thielemans devrait le savoir, quoiqu’il en ait écrit dans une hallucinante carte blanche publiée dans Le Soir, dans laquelle il expliquait en substance que cette manifestation présentait un danger pour l’ordre public, au motif de la présence dans certains quartiers de Bruxelles d’importantes populations orginaires du Maghreb ou de Turquie, par conséquent musulmanes [3]. Mesure-t-on bien la signification de pareil argument ? Il s’agit ni plus ni moins que d’une confirmation du propos de SIOE : s’il n’est plus possible d’organiser une manifestation pacifique sans risquer des affrontements, alors c’est que SIOE a raison.

Mais revenons aux choses concrètes. Si la manifestation avait été organisée, quelques milliers de ploucs [4], au plus, se seraient réunis devant le Parlement européen, protégés par la police si nécessaire. La réponse adéquate aurait été d’organiser une contre-manifestation, une marche pour la paix et l’entente entre les peuples ou que sais-je, qui aurait réuni dix fois plus de monde. SIOE aurait été ridiculisée. Et ç’en aurait été fini de cette mascarade burlesque.

Mais tout cela ne serait encore rien si l’affaire était isolée. Car ce qui est particulièrement ennuyant, c’est que ce tropisme de l’interdiction a sérieusement tendance à faire tâche d’huile. Aujourd’hui, on apprend par exemple qu’un commissaire européen estime nécessaire et légitime d’interdire la diffusion sur le net d’informations « dangereuses ». Franco Frattini [5] a déclaré à l’agence Reuters : « J’ai la ferme intention d’entreprendre une étude avec le secteur privé (...) sur les moyens technologiques d’empêcher des gens d’utiliser et de chercher des mots dangereux comme ’bombe’, ’tuer’, ’génocide’ ou ’terrorisme’ ». Société du soupçon, société de l’ignorance, société de la bêtise. Mais laissons M. Frattini s’épuiser dans cette tentative aussi aberrante que désespérée. Et poursuivons.

Le législateur belge, à l’instar de la plupart de ses homologues occidentaux, a voté une loi pénalisant cet ovni juridique qu’est le « terrorisme », ce qui a notamment eu pour conséquence de criminaliser un certain nombre de paroles pacifiques considérées comme directement ou même indirectement apologétiques d’actes criminels. Dans un autre registre, plus anecdotique, il y a quelques semaines, un ressortissant congolais voulait faire interdire la vente de l’album de bande dessinée « Tintin au Congo » au motif des clichés racistes qui l’imbibent de bout en bout. Au printemps dernier, c’étaient divers collectifs et partis politiques de gauche qui, à la suite de déclarations de l’évêque de Namur, souhaitaient criminaliser les propos homophobes au même titre que le sont aujourd’hui les propos racistes. Et ainsi de suite. Les exemples fourmillent.

Face à cette accumulation, il importe de comprendre pourquoi la liberté d’expression doit être consentie à tous. Que ce soit pour dires des choses belles ou des choses abjectes n’importe pas. Le législateur ne peut se permettre de porter la moindre considération sur la substance d’un propos. Tout le monde a le droit de dire ce qu’il pense ; il n’y a pas à transiger avec ce principe.

La liberté d’expression, c’est donc simplement le fait de pouvoir dire ce que l’on pense, le clamer dans l’espace public, le publier dans des écrits, l’afficher. Ni plus ni moins. Chacun a le droit à la liberté d’expression, chacun doit avoir le droit à la liberté d’expression.

Les seules limitations à la liberté d’expression admissibles interviennent que dès lors que la parole devient acte et que cet acte porte directement atteinte à l’intégrité d’autrui : menace, calomnie, atteinte à la vie privée, injure directe et personnelle. Mais pas au-delà. Autrement dit, asséner une injure raciste à la face d’une personne mérite à mon sens d’être réprimé. Proclamer une opinion générale raciste pas. Est-ce pour autant que j’ai la moindre sympathie à l’égard d’une telle opinion ou de tous ceux qui utilisent leur liberté d’expression pour dire des bêtises ? Bien évidemment pas.

Pourquoi alors défendre ce point de vue dangereux, inconscient voire complice, se demanderont à n’en pas douter certains ? Tout simplement parce qu’il n’existe pas de bonne raison d’interdire ces propos tandis qu’il en existe plusieurs de les autoriser.

Voyons d’abord les raisons usuellement invoquées pour justifier l’interdiction de prendre la parole.

1.1. La vérité. Premier argument fréquemment utilisé : l’outrage qu’il fait à la vérité. On ne pourrait dire des choses fausses. Cette posture pose d’emblée trois problèmes, pratique, théorique et éthique. Pratiquement, on voit mal comment il serait possible d’imposer le silence à tous ceux qui sont dans l’erreur ou le mensonge, phénomènes beaucoup trop fréquents pour permettre une répression efficace. Théoriquement, il faut se demander qui est à même de déterminer la vérité qui fera référence ; autrement dit : comment peut-on être certain que le censeur ne se trompe pas lui-même. Il ne s’agit pas ici d’affirmer la confiance qu’on a dans une autorité quelle qu’elle soit, mais de démontrer par quelle procédure on peut s’assurer que le censeur est omniscient, ce qui est bien entendu rigoureusement impossible. Enfin, sur le plan éthique, on peut se demander pourquoi il serait nécessaire de réprimer le mensonge. De deux choses l’une. Soit la vérité sur une question fait l’objet d’un consensus dans la communauté scientifique et, dans ce cas, les contestataires de cette idée passeront tout simplement pour des parfelus. Ainsi interdit-on à M. Faurisson, négationniste notoire, d’exprimer les vues particulièrement saugrenues qu’il professe au sujet de la réalité du génocide perpétré par les nazis. Quel besoin en est-il ? Ses thèses ne tiennent pas debout, n’importe quel historien est capable de réfuter en quelques minutes les inepties proférées par ce personnage. Pourquoi, dans ce cas, donner une audience conséquente à cet avorton de la pensée en réunissant pour le juger cours et tribunaux ? Soit il n’y a pas consensus dans la communauté scientifique et dans ce cas, on admettra qu’il serait difficile de se référer à une vérité inexistante. À cet égard [6], on peut faire remarquer que de nombreuse nouvelles théories scientifiques qui ont ensuite triomphé, ont mis du temps à s’imposer et ont été longuement considérées comme erronnées.

1.2. Les « ennemis de la liberté ». Deuxième argument : « il ne faut pas laisser de liberté aux ennemis de la liberté » ou autres variantes de cette formule aussi alambiquée que pardoxale. Car comment peut-on se prétendre défenseur de la liberté tout en prétendant priver de cette liberté une partie de la population ? Je dois bien dire que ce n’est pas très clair à mes yeux. Et les mêmes problèmes se posent que dans le rapport à la vérité : comment sait-on qui est un ennemi de la liberté et qui n’en est pas un ? Qu’es ce qui garantit tant l’omniscience que l’impartialité du censeur ? Rien, bien entendu.

1.3. L’offense. Troisième argument, certains propos peuvent avoir un caractère offensant. Certes, prononcer un jugement dépréciatif à l’égard d’une personne ou d’une catégorie de la population peut effectivement être offensant pour les intéressés. Mais comment déterminer si ce jugement dépréciatif est justifié ou pas ? Si je dis « les actionnaires du CAC 40 sucent le sang de la classe populaire », mon propos est de toute évidence de nature à heurter les actionnaires du CAC 40. Et ensuite ? Faut-il me priver de ma liberté d’expression pour autant ? De même si je dis « L’église catholique a commis des crimes contre l’humanité », de toute évidence j’offense les partisans de cette organisation. Ai-je pour autant tort ?

1.4. Le blasphème. Un quatrième argument régulièrement avancé — qui n’est qu’une variante du précédent — fait intervenir la religion et considère que ce qui est un outrage grave à la religion d’autrui (un blasphème) doit être réprimé. C’est à mon avis l’argument le plus stupide qui puisse se trouver, qu’on démontera par exemple en créant une nouvelle religion dont le seul précepte consistera à affirmer qu’il est rigoureusement insupportable qu’un quelconque être humain sur la planète puisse se déplacer autrement qu’en sautillant à cloche-pied puis en exigeant le respect pour cette nouvelle religion au même titre que pour toute autre. Il est bien évidemment parfaitement inacceptable qu’un sacré privé, quel qu’il soit, eut-il 2000 ans d’âge, se permette d’interférer dans la vie de tout un chacun.

Bref, il n’y a donc aucune bonne raison d’interdire à quiconque d’exprimer quelque opinion que ce soit.

Il existe par contre de nombreuses bonnes raisons de l’autoriser.

2.1. Une approche procédurale de la vérité. Le fait qu’il ne soit pas possible de déterminer de façon certaine qui dit des bêtises et qui dit des choses intelligentes n’invalide en rien l’affirmation selon laquelle il existe des jugements stupides et d’autres intelligents, pas plus que celui selon lequel il est de l’intérêt de la société de voir prospérer les jugements intelligents et dépérir les jugements stupides. Le tout est de trouver une manière d’opérer la sélection. On l’a vu, rien ne permet de penser qu’un censeur puisse être à même d’opérer cette distinction. Il semble par contre que le débat d’idées offre d’assez bons résultats. Or, pour avoir un débat d’idées, le préalable nécessaire est que les idées soient exprimées, clairement, distinctement, au vu et au su de tous.

2.2. Une condition pour défaire les passions haineuses. Secundo, la société est traversée de pensées mauvaises, de viles passions, certains de ses membres sont parfois pris de pulsions haineuses. Pense-t-on vraiment que c’est en faisant taire les personnes qui y succombent qu’on les fera changer d’idée ? Bien au contraire, en repoussant les idées haineuses dans les bas-fonds, en les obligeant à demeurer sous la surface du sol, on leur permet d’y prospérer. Comme l’écrit l’excellent Michel Erman, « Censurer la parole, c’est se condamner à vivre avec son fantôme ». Ce caractère contre-productif de la répression de la parole me semble clairement visible quand d’aucuns plaident pour la répression de dites « phobies » (homophobie, islamophobie, xénophobie, etc). Bien sûr, on me dire que je joue sur les mots et qu’un homophobe déteste les homos bien plus qu’il ne les craint. Sans doute n’est-ce pas inexact, mais les mots sont importants et il faut être rigoureux avec eux. Et, face à une peur, si c’est bien de cela qu’il s’agit, la sanction est une réaction inadaptée. Face à une peur, il convient d’expliquer, de dialoguer, de faire oeuvre de pédagogie.

2.3. Une nécessité pour la recherche. Tertio, pour combattre le mal, il faut le connaître. Pour ne pas commettre les erreurs du passé, il faut connaître l’histoire. La recherche scientifique — et le mot scientifique est ici à la rigueur superflu dans la mesure où il semble indiquer que la recherche pourrait être l’apanage de quelques-uns — est sacrée, le désir de connaissance élève l’homme, la rigueur dans l’établissement éclairé d’une opinion juste et pondérée est l’un de sommets de l’expérience humaine, un domaine qui nous est strictement réservé et dont ni les machines ni les animaux ne sont à cent lieues d’approcher. Vouloir restreindre la portée, voire criminaliser cette recherche comme veut par exemple le faire M. Frattini, cité plus haut, est une erreur d’une portée considérable. La recherche n’est pas possible sans liberté d’expression.

2.4. Une condition à la critique des pouvoirs. La critique des pouvoirs établis — qu’ils soient politiques, économiques, religieux ou autres — est absolument indispensable à la survie d’une société pluraliste et — osons le mot — démocratique. La liberté d’expression ne suffit pas à permettre cette critique mais elle en est une condition essentielle. Il doit être possible de dire combien certaines idées politiques sont bornées et puériles. Il doit être possible de dénoncer la destruction de nos vies et de la planète par le capitalisme. Il doit aussi être possible de contester durement la légitimité de la sphère religieuse à intervenir dans la sphère politique. À cet égard, comme je le glissais plus haut, il y a clairement un malaise aujourd’hui, une incapacité à se distancier à la fois du discours fasciste et du discours religieux, ce qui amène pas mal de gens, notamment à gauche, à pactiser avec le religieux au nom d’une tolérance multiculturelle à mon avis mal comprise.

Bref, vive la liberté d’expression inconditionnelle et généralisée, pour autant, comme je l’ai indiqué, que l’on reste dans le domaine de l’opinion.

Bien sûr, cette réflexion ne serait pas complète sans une remarque appuyée sur la caractère relativement formel du droit à la liberté d’expression — de multiples pressions indirectes pouvant avoir lieu pour contraindre de facto une personne à se taire quand elle voudrait parler [7]. Que l’on pense à ces milliers d’institutionnels que la fonction, l’influence d’un baron politique, la dépendance vis-à-vis d’une entreprise, etc maintiennent dans le silence ! La réflexion formelle, de toute évidence, ne suffit pas, mais elle est un préalable.

Heureusement, ce soir, entre 22h et 23h, on a fini par entendre parler d’Allende sur la RTBF. Merci aux journalistes qui ont programmé cette émission. Mille mercis.

Photo : Mehmet Koksal. L’intérêt de cette photo réside évidemment beaucoup plus dans la nuée de caméras présentes pour couvrir l’événément que dans la présence d’un exalté de la défense de l’Europe chrétienne.

Notes

[1Puis quand même à agresser physiquement le chauffeur du bus dans lequel ils avaient été parqués après leur arrestation !

[2Bof, personnellement, ça fait des années que j’essaie, je dois bien avouer que ce n’est pas si simple que ça.

[3On se demande au passage qui met le premier pied dans le plat de cet amalgame dénoncé, de ce fameux amalgame qui conduit à assimiler immigrés et musulmans, musulmans et islamistes et, finalement islamistes et terroristes, donc immigrés et terroristes.

[4Désolé de mon insistance à utiliser ce vicable pour le moins condescendant, mais je ne vois vraiment pas comment on peut considérer autrement quelqu’un qui est intimement persuadé que la principale menace qui pèse sur l’Europe aujourd’hui est l’Islam et pas... le fascisme.

[5Dont on se souvient qu’il fut nommé par Berlusconi en remplacement de Rocco Buttiglione.

[6Comme le faisait remarquer Jean Bricmont lors d’un récent débat auquel j’ai assisté et dont je m’inspire dans plusieurs parties du présent texte. Pour un exposé détaillé des arguments de Jean Bricmont, voir le texte publié dans le cahier de l’Herne consacré à Chomsky (2007), texte dont une version courte est disponible en ligne sur le site Mille Babords.

[7Sans parler des questions de la concentration des médias et de leur propriété, qui dépassent cependant le cadre strict de la liberté d’expression.