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À Francorchamps, le vent tourne

dimanche 16 septembre 2007, par François Schreuer

Ce dimanche — difficile d’y échapper — aura donc lieu le grand prix de Belgique de Formule 1. Si l’aspect « sportif » [1] de la chose me laisse, je dois bien le dire, de marbre, je porte par contre l’intérêt le plus vif aux diverses tractations politiques, spéculations économiques et autres jeux de pouvoir qui entourent cet événement — même si ce que j’en perçois n’est de toute évidence que la partie émergée d’un iceberg [2] de fameuse dimension. Et, malgré le relatif unanimisme politique et médiatique qui entoure l’objet, il me semble avec plaisir déceler les signes assez nets d’un revirement en sa défaveur au sein de la population. Pour juger de l’évolution de la situation, que l’on se rappelle, il y a trois ou quatre ans, les campagnes de presse haineuses qui avaient pris pour cible les rares personnes qui s’opposaient à ce qu’on fasse n’importe quoi pour « avoir la F1 ». Aux premiers rangs des insoumis d’alors, le parti écologiste francophone — le seul à ne pas avoir cédé à l’hystérie — s’en était pris plein la gueule — excusez-moi l’expression — et l’hallali lancé contre lui avait sans doute contribué à se lourde défaite aux élections de 2003 [3].

De toute évidence, Francorchamps n’est plus aujourd’hui cet omphalos de la politique belge. Je m’en réjouis. Le passage, cette semaine, de l’administrateur délégué de la société organisatrice, Libert Froidmont, sur les ondes radio de la RTBF a été l’occasion de s’en rendre compte. Déjà mis sur le grill par le journaliste vedette de la chaîne Jean-Pierre Jacqmin, il a reçu une véritable volée de bois vert dans la partie de l’émission consacrée aux questions des auditeurs.

Jugez-en plutôt.

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Il faut dire que ne manquent pas les bonnes raisons d’entretenir la plus grande circonspection à l’égard de la Formule 1 en général et de son passage en Belgique en particulier. En voici un rapide résumé.

Un investissement immoral

Il y a tout d’abord le prix proprement scandaleux payé par les pouvoirs publics pour obtenir — après moult génuflexions serviles et autres prosternations obséquieuses — de la société organisatrice du championnat du monde de Formule 1 [4] le passage de la compétition en Belgique. On a beaucoup entendu ces dernières semaines le chiffre de 25 millions d’euros. C’est notamment celui que M. Froidmont s’escrime à répéter dans l’émission radio citée plus haut, en tentant de présenter cela comme « bon marché » (sic) par rapport aux prix (astronomiques, il est vrai) payés par certains pays émergents pour obtenir du tout puissant Bernie Ecclestone qu’il condescende à leur prêter quelque attention.

Ces 25 millions ne concernant pourtant que les investissements consentis pour divers travaux pour cette seule année 2007. À cela il convient d’abord d’ajouter l’« achat du plateau », c’est-à-dire un simple transfert vers l’organisateur et les écuries, de l’ordre de 14 millions d’euros (chiffre 2005) ainsi que la couverture par la Région, des pertes éventuelles (et hautement probables) de l’organisation. À cela il convient encore d’ajouter quantités de frais divers — depuis les services de secours jusqu’à la gestion de la circulation en passant par les déplacements en hélicoptère des huiles aussi nombreuses qu’on peut l’imaginer quand on a observé le fonctionnement du pouvoir en région wallonne —, qu’il m’est difficile de quantifier faut d’accès à l’information — l’opacité entourant ces « faux frais » étant pour ainsi dire totale. Bref, c’est probablement sur une cinquantaine de millions d’euros d’argent public qu’il faut compter au bas mot pour l’organisation d’un seul grand-prix [5].

Avant d’en venir à des considérations économiques, il me semble que ce chiffre pose d’abord un problème moral. Pour quelle raison, par exemple, le contribuable wallon devrait-il contribuer — à hauteur d’une quinzaine d’euros par tête de pipe et par an — au payement des salaires absolument insensés des pilotes de F1 — on parle quand même de plusieurs dizaines de millions de dollars pour les plus cotés d’entre eux (chiffres auquels il convient bien entendu d’ajouter diverses rentrées parallèles, publicitaires et autres). Un salarié wallon qualifié et travaillant à temps plein gagne de l’ordre de 25 000 euros bruts par an. Un champion de F1 gagne donc en un an ce qu’un travailleur wallon gagnerait en 500 ou 1000 ans de labeur (sinon plus). Et il faudrait payer ces salaires indécents avec de l’argent public ? Et les ministres qui plaident pour cela se réclament du « socialisme » ? Il me semble y avoir ici un profond problème moral.

Un investissement non rentable

Mais soit, admettons que des considérations de real politik l’emportent, que malgré les haut-le-coeur que suscite le spectacle de cette richesse ostentatoire, cet investissement public soit en quelque sorte remboursé par une augmentation de l’activité et donc de l’emploi et des recettes fiscales. Ce serait sans doute immoral, mais on pourrait à la rigueur comprendre qu’une région aux abois comme l’est la Wallonie se permette de transiger avec certains principes. La question est donc : la course de Formule 1 est-elle ce poumon économique que nous dépeignent depuis quelques années les ministres wallons de l’économie succesifs ? La réponse est clairement négative. Certes, les hôtels de la région (et même d’un peu au-delà) sont remplis pendant un week-end, certes les restaurants de la région accueillent plus de monde que d’habitude, mais c’est évidemment loin, très loin, de compenser 50 millions d’argent public [6]. Hors de proportion, pour tout dire.

La réponse du gouvernement ne se fait pas attendre : ce n’est pas la course de Formule 1 qui est « rentable », c’est le circuit. Admettons. Mais, dans ce cas, pourquoi faut-il payer la Formule 1 si c’est le circuit qui nous intéresse ? Réponse : le fait d’être un circuit accueillant des courses de Formule 1 lui donne un prestige sans lequel il serait très difficile de développer d’autres activités. Admettons encore (quoique ça commence à faire beaucoup). Mais pour toutes ces concessions, on sera fondé à réclamer des preuves convaincantes de cette stimulation de l’activité économique. On n’en trouvera guère. En désespoir de cause, les défenseurs de la F1 avancent que la course donnera une « bonne image de la Wallonie » à des centaines de millions de téléspectateurs — comme si le téléspectateur espagnol ou chinois qui regarde la course avait le moindre intérêt pour l’endroit où elle a lieu, comme si, d’ailleurs, le seul mot « Wallonie » était cité à l’antenne par les télévisions étrangères. Le dérisoire ou la tragique culminent quand certains politiques expliquent que la course est une occasion d’entretenir des contacts avec des grands patrons, de les croiser dans un cadre favorable à la conclusion d’accords commerciaux. Cela revient à dire que les grands patrons sont des êtres déraisonnables, qui décident d’investir leur argent sur un coup de tête dans l’euphorie supposée (hum) d’une course automobile — à moins que cela ne revienne à admettre que les grands patrons sont à notre époque ce que Louis XIV était à la sienne et qu’en conséquence il convient de leur faire une cour assidue, de mettre en oeuvre tout ce dont on suppose que cela puisse leur plaire et que le seul fait d’obtenir une audience avec eux constitue un privilège dont le manant que je suis ne saurait tout simplement pas priser la valeur.

La vérité, c’est que les « retombées » économiques sont négligeables, en tout cas très loin de justifier les investissements publics irraisonnés qui ont été consentis pour cette authentique danseuse qu’est devenu le circuit. Le ministre Marcourt a d’ailleurs reconnu cet état de fait en organisant récemment, comme je l’ai signalé il y a quelques semaines, un séminaire pour, je cite le journal Le Soir, « réaliser un exploit », à savoir, je cite encore Le Soir, « faire en sorte que les 25 millions d’euros investis par la Région — ils s’ajoutent à la longue liste des investissements publics — aient un impact sur le redressement économique de la Wallonie. » M. Marcourt a certes le mérite, à la différence de ses prédecesseurs, de ne pas mentir comme un arracheur de dents. Il devrait pousser son honnêteté jusqu’à la conclusion qui s’impose : il n’y a pas de raison pour la Région wallonne d’investir dans Francorchamps.

Il est à cet égard frappant de constater que la Région wallonne conserve cette mauvaise habitude d’investir dans des éléphants blancs, dans de grands travaux plus ou moins utiles mais surtout démesurément coûteux en regard de ce qu’ils apportent. Je ne suis pas opposé à une politique de grands travaux, mais cela demande un peu de discernement dans le choix des priorités, lequel semble gravement manquer aux décideurs wallons.

Un investissement écologiquement nuisible

Le réquisitoire ne s’arrête pourtant pas là, car, dans le bilan général de l’affaire, la question environnementale a été jusqu’à présent complètement négligée. À cet égard, trois types de remarques doivent être faites :

— Première chose : l’organisation de cette course pollue énormément. Pierre Ozer, chercheur à l’ULg, a fait un bilan carbone de l’événement. Le moins qu’on puisse dire est qu’il est considérable : 8 400 tonnes de C02 sont, au bas mot, émises pour l’occasion. Certes, beaucoup d’autres événements de cette ampleur génèrent eux-aussi une pollution considérable. Ce n’est pas une raison pour dire, comme Louis Maraite dans La Meuse, que « à ce rythme, on prône le chacun chez soi, couché sous ses couvertures et plus personne n’organise plus rien ». La situation de la planète étant ce qu’elle est, ce genre d’attitude équivaut précisément à se mettre la tête dans le sable (ou sous les couvertures, si l’on préfère).

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L’étude de Pierre Ozer

— Secundo, de temporaire qu’il était (quelques week-ends de course par an), le circuit est à présent devenu permanent. Jusqu’à 240 jours par ans, des bolides tournent à plein régime sur la bitume de Francorchamps. Certaines écuries viennent faire des essais privés hors de période de courses, mais surtout des entreprises organisent ce qu’il est convenu d’appeler des « incentives », c’est-à-dire des journées destinées à leurs cadres ou à leurs clients lors desquelles ceux-ci ont la possibilité de goûter à la grande vitesse sur route. Outre qu’on peut s’interroger là encore sur le caractère moral d’un tel gaspillage quand le pétrole est devenu une ressource tellement rare que la moitié de la population mondiale en manque pour des usages beaucoup plus légitimes et quand son utilisation a des conséquences aussi graves sur notre devenir commun que celles que l’on nconnaît. Sans entrer toutefois dans ces considérations éthiques générales, il faut dire que le circuit compte plusieurs centaines de riverains, dont la plupart habitent là depuis des dizaines d’années. Pour ces riverains, la situation est tout simplement devenue invivable. Le bruit généré près de deux jours sur trois sur le circuit représente une atteinte grave à leurs conditions de vie, voire à leur santé, sans que cela n’émeuve manifestement beaucoup les innombrables promoteurs du circuit. Ces riverains se sont réunis dans une asbl, qui compte 150 membres et revendique l’arrêt des journées « incentives » (mais n’a pas de revendication à l’encontre des courses).

Le « développement économique de la région wallonne » (qui passe sans doute par beaucoup d’autres endroits que par Francorchamps) a un coût humain considérable. Et Francorchamps n’est pas à cet égard un exemple isolé. Rien qu’en province de Liège, la liaison autoroutière Cerexhe-Heuseux/Beaufays ou l’aéroport de Liège constituent deux exemples limpides du fait qu’en Wallonie, la qualité de vie des personnes n’a guère d’importance aux yeux de décideurs dont on peut parier qu’aucun ne subit les nuisances qu’il décide d’infliger ici à des centaines et là à des milliers de personnes.

— La Formule 1 est un symbole ; elle constitue l’apogée de notre société ultra-consumériste. Une seule voiture de Formule 1 consomme ainsi plus de 75 litres aux 100 km (tout ça pour tourner en rond, ajouteront les plus remontés). Bien sûr, ses défenseurs pourront arguer que vu le nombre de Formule 1 en circulation, cela est négligeable. Mais là n’est pas le problème. La Formule 1 constitue un formidable outil de promotion pour les transports polluants, une insupportable caution aux comportements les plus irresponsables ; son message est clair : profitez, polluez, allez aussi vite que possible, seuls les meilleurs s’en sortiront. La Formule 1 est une métaphore de notre suicide. Le refus de ce suicide est d’abord et avant tout, je le répète, un enjeu moral.

À tout le moins il est donc temps d’exiger que cesse le financement de la Formule 1 par les pouvoirs publics.

Car la Wallonie fait des choix qui risquent de coûter cher à moyen terme. Que ce soit avec la Formule 1, avec le développement généralisé du transport routier ou avec la promotion du transports aérien, la Région wallonne nous rend terriblement dépendants du pétrole ; autrement dit nous prépare des lendemains qui vont déchanter. Ça aussi, il est important de le dire.

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Au contraire, je suis persuadé que la Wallonie pourrait avoir un très bel avenir devant elle. Le potentiel de cette région est immense. Ses richesses humaines, artistiques, scientifiques, naturelles,... sont considérables. Mais il est temps de choisir la voie d’une économie plus respectueuse des gens et de l’avenir de la planète. Les possibilités existent, il faut juste les soutenir. Elles se nomment culture, tourisme, transports en commun, logiciels libres, rénovation urbaine, énergies vertes, éco-construction, mécanique de pointe, services aux personnes. La Wallonie a tous les atouts pour exceller dans ces domaines. Il lui manque juste un peu de discernement (ou un peu de renouvellement) dans ses administrations et dans son personnel politique. Et je pense que de plus en plus de Wallons en sont conscients.

Notes

[1Outre tout ce qu’on pourrait dire sur le caractère « sportif » des « sports-moteur », il est amusant de constater que la F1 est probablement le « sport » (hum) qui compte le moins de pratiquants entre tous, puisque seuls une vingtaine de pilotes dans le monde entier le pratiquent chaque année. M’est avis que cela est déjà suspect en soi.

[2Même si, comme l’on sait, l’émission de gaz à effets de serre — par exemple par des voitures de Formule 1 — a indirectement des effets très désagréables sur la taille des iceberg.

[3Un des premiers gestes du nouveau secrétariat fédéral d’Ecolo élu après cette défaite avait d’ailleurs été d’opérer une courbe rentrante sur la question de Francorchamps.

[4Formula One Management (FOM).

[5Le Soir cite le chiffre de 40 millions d’euros, mais ne prend en compte que les lignes de crédit directement imputées au budget wallon (mais ni les dépenses des pouvoirs locaux, ni les coûts indirects). La Libre Belgique, sous la plume du journaliste économique Philippe Lawson, cite quant à elle le chiffre de 46 millions d’euros (sans intégrer non plus les coûts indirects), en soulignant qu’« on sera loin de la thèse "un Grand Prix à petit prix" défendue par les autorités wallonnes. »

[6Une étude d’un économiste de l’ULB avait chiffré tout cela il y a quelques années. Laquelle étude avait, pour toute réponse, tout simplement été déchirée sur un plateau de télévision par le sénateur Philippe Monfils (MR). J’aimerais beaucoup mettre la main sur la vidéo de ce grand moment de démocratie (et sans doute aussi de télévision).