Les archives des Bulles

L’affaire Aernoudt, un arbre qui ne doit pas cacher la forêt

mercredi 19 septembre 2007, par François Schreuer

Rudy Aernoudt est un personnage au profil atypique. Il est peut-être le seul, dans ce pays, a avoir travaillé à un niveau élevé aussi bien pour le gouvernement wallon que pour le gouvernement flamand (il a été chef de cabinet de Fientje Moeman et vice-chef de cabinet de Serge Kubla). Jusqu’il y a peu, il dirigeait l’une des plus importantes administrations flamandes, celle de l’Economie. Il vient donc d’être licencié. En cause, probablement des prises de position trop belgicaines au goût du gouvernement régional flamand, largement dominé comme on sait par les régionalistes si ce n’est par les indépendantistes. Particulièrement pointée du doigt par les auteurs du C4, à en croire la presse, est une interview donnée la semaine dernière au Soir et dans laquelle il défend un point de vue très bruxellois et très pragmatique [1].

Sans doute, en outre, y a-t-il là-dessous d’autres enjeux ; sans doute cette affaire sera-t-elle amenée à connaître quelques rebondissements, ne serait-ce qu’en raison de sa médiatisation, qui oblige les protagonistes à certaines précautions, voire lees amènera à certains revirements. Mais peu importe.

Ce qui m’intéresse ici, c’est de constater qu’il n’y a guère en Belgique de ce que j’appellerais, à défaut de mieux, une culture de la liberté d’expression. Autrement dit, prendre la parole est, pour beaucoup de gens, prendre un risque. C’est vrai pour un (très) haut fonctionnaire comme Rudy Aernoudt, ce l’est aussi, au bas de l’échelle, pour des employés d’intercommunales, pour des élus locaux, pour des chercheurs ayant un statut précaire. Et ce l’est encore pour de très nombreuses associations qui, dépandant de subsides, ne peuvent se permettre de critiquer trop fort leur pouvoir subsidiant alors que se trouve pourtant là leur une bonne part de leur mission.

Je dois dire que j’ai eu dernièrement l’occasion de prendre connaissance d’assez nombreux cas de ce genre. Il est bien sûr souvent délicat d’évoquer publiquement ces situations sous peine de mettre les intéressés en plus grande difficulté encore. Quelques exemples quand même :

  • Inter-Environnement Wallonie a vu il y a peu sa dotation (venant du gouvernement wallon) sur la questions de mobilité divisée par deux. La raison (probable) : son opposition aux projets autoroutiers . Résultat : réduction de personnel (suppression d’un emploi, réduction de temps de travail pour deux autres).
  • On en parlait dans ces pages, le Groupe de recherche et d’action des cyclistes au quotidien (Gracq) a vu le ministre wallon Antoine lui supprimer une dotation. En cause, semble-t-il, son opposition à certains projets ou, du moins, son refus de devenir une officine politisée à la botte du pouvoir wallon (qui serait en train de (tenter de) mettre en place une association cycliste plus conciliante). Résultat : licenciement de la plupart des permanents wallons du Gracq [2].
  • J’ai passé un peu de temps ces dernières semaines à solliciter des signataires pour la pétition pour le tram que j’ai lancée dernièrement. Je ne compte plus les réponses qui, explicitement ou implicitement, me disent leur accord de fond avec le texte mais l’impossibilité pour eux de signer. Cela représente à leurs yeux un risque pour leur emploi, pour leur carrière, pour une place au sein de leur parti, de leur entreprise, de leur syndicat, directement ou indirectement. Je pense qu’une bonne partie d’entre eux exagère cette menace et qu’il est plus difficile qu’on ne le pense pour en employeur de mettre un employé à la porte pour opinion dissidente, que tous ceux qui tiennent les cordons de la bourse ne sont pas d’affreux censeurs ultra-susceptibles. Reste que la peur est là, doucereuse. Que signer une pétition qui s’attaque frontalement à la politique wallonne représente un risque pour un fonctionnaire ou pour une association dont les subsides dépendent directement du bon vouloir politique.
  • En matière de santé publique, on ne compte plus les chercheurs qu’on a tenté de faire taire pour avoir mis au jour des faits gênants pour le pouvoir (notamment concernant les risques écologiques). Je ne pense pas seulement à Youri Bandajevsky en Biélorussie, mais aussi pense notamment à Claude Bourguignon en France et à d’autres, plus près d’ici. À ce propos, je vous suggère de voir le film de Jean Druon, Alerte à Babylone.
  • etc etc (ce serait d’ailleurs intéressant de faire un relevé plus systématique d’exemple éclairants à cet égard. La présente est par trop lacunaire ; j’essaierai de la compléter plus tard).

Les conséquences de cette pratique stalinienne du pouvoir en Belgique (même si je ne pense pas que c’est particulier à notre pays, les grandes entreprises font tout, partout, pour étouffer les recherches qui les gênent) sont nombreuses : étouffement des alerteurs que sont par exemple certains chercheurs, perversion profonde de ce qu’est l’opinion publique (si une bonne partie de celle-ci est téléguidée par le pouvoir, que vaut-elle), sentiment de fatalité qui s’installe,...

À titre personnel, je dois dire que je pense que certaines de mes prises de position, notamment sur ce blog, me coûteront cher un jour ou l’autre, celui par exemple où je voudrai entamer une « carrière » politique (bon, me présenter aux élections, quoi), obtenir une bourse de chercheur ou avoir accès à la parole ailleurs que dans les lieux « alter » où je parle régulièrement aujourd’hui. J’ai pris le parti de ne pas me préoccuper de cela, convaincu que la peur ne mène nulle part et que la parole n’est pas quelque chose qui se reçoit mais quelque chose qui se prend.

Mais, comme souvent, cette discussion n’a d’intérêt que si l’on cherche à la placer sur le terrain concret. Comment limiter l’emprise de l’arbitraire sur la vie ? Comment permettre à tous de prendre la parole sans encourir les foudres redoutables d’un puissant ? Comment rendre les puissants impuissants à nuire ? Vastes questions.

— Une première chose à faire est sans doute de réduire drastiquement les emplois qui relèvent directement de l’arbitraire d’un ministre, d’un bourgmestre, d’un directeur d’intercommunale. Il est normal qu’un ministre choisisse personnellement ses proches collaborateurs, il n’est pas normal qu’il ait la haute main sur l’emploi de plusieurs centaines de personnes comme c’est parfois le cas.

L’alternative à la « politisation » [3] n’est cependant pas si évidente à trouver. Et l’« objectivation » que nous pourrions appeler de nos voeux risque bien de n’être qu’un miroir aux alouettes. En particulier, il me semble que le recours trop important aux diplômes ou à l’ancienneté (critères objectifs s’il en est) est un vrai risque. Pour autant que je puisse en juger, il y a assez peu de corrélation entre diplôme et intelligence, entre ancienneté et expérience. Apprécier les qualités d’un candidat à exercer un emploi reste un exercice de haute voltige.

— Deuxième approche, réhabiliter le financement « citoyen ». Médias, centres de recherches, organisations non gouvernementales,... presque tous ces contre-pouvoir dont nous avons un impérieux besoin dépendent à des degrés divers d’aides publiques ou, pire, de publicité, de mécenat, bref de financements qui les brident, les musèlent plus ou moins, les incitent au minimum à une trop grande prudence dans leur communication et dans leurs engagements. Il est indispensable de restaurer un financement qui permette une réelle indépendance à ces organisations.

Il est indispensable que les laboratoires de référence sur des questions comme les OGM, la pollution électromagnétique, la pollution de l’air, etc — questions qui touchent directement à des intérêts industriels colossaux — soient totalement indépendants du secteur industriel.

Il est indispensable que les médias ou les ONG, dont le rôle est notamment de critiquer les gouvernants, soient financés directement par les citoyens.

On en est loin.

Il y a là toute une culture collective à reconstruire. Il faut que chacun prenne conscience que, sans contre-pouvoir, la société devient très vite totalitaire. Et que ces contre-pouvoir ne vivent que s’ils sont soutenus. Chacun d’entre nous devrait, dans la mesure de ses moyens, participer activement à l’un de ces contre-pouvoirs (syndicat, association, média alternatif, etc) et contribuer aux financement de ces indispensables adjuvants de la démocratie ; exiger des comptes de la part des ONG à qui il donne de l’argent, de la part des journaux auxquels il s’abonne.

L’apathie généralisée a des conséquences — en particulier l’inertie gravissime de nos sociétés face aux défis sanitaires, climatiques, démocratiques qui se posent à présent. Il ne suffit pas de s’indigner pour que les choses changent.

On a les élus qu’on mérite. On a les médias qu’on mérite. On a le régime qu’on mérite.

Notre société mérite visiblement bien peu.

Photo : Rudy Aernoudt et Fientje Moerman

Notes

[1Je dois dire que si j’ai trouvé ce point de vue original et intéressant, je l’ai aussi trouvé un peu irritant sur certains points ; il est est frappant de voir comme la tension « communautaire » relègue au second plan les enjeux socio-économiques et comme, en conséquence, un intellectuel belgicain de centre-droit peut passer pour le messie aux yeux d’un journal comme Le Soir qui tient pourtant à se position au centre-gauche. Mais passons, là n’est pas l’objet du débat.

[2Même si ledit Gracq — déjà bien carpetisé — n’en dit rien sur sa page d’accueil.

[3On entend par là le fait d’être soumis à la loi arbitraire d’un ou plusieurs partis politiques. Ce terme est de toutre évidence extrêmement mal choisi.