Les archives des Bulles

La Birmanie me broute

samedi 29 septembre 2007, par François Schreuer

Oui, je le dis comme je le pense, quitte à susciter à mon endroit de l’animosité supplémentaire à celle que déjà me valent déjà d’autres pages de ce carnet : la Birmanie, ces jours-ci, me remplit d’exaspération.

Je ne compte plus le nombre de courriels que j’ai reçus pour m’inviter à aller ce samedi manifester sur la place des libertés à Bruxelles en soutien « à la démocratie » en Birmanie. De nombreux amis m’ont sollicité pour je participe à ce grand moment immanquable. Là encore, à l’instant précis où j’écris ce billet, une amie me demande via messagerie instantannée si je viens à la manif tout à l’heure, s’étonne, voire s’indigne, de ma réponse négative.

Mais les questions que je pose à ces gens qui vont se réunir aujourd’hui sur la place des libertés sont les suivantes :

1) Pensez-vous que votre action va changer quoi que ce soit à la situation ? Car non seulement la position des gouvernements occidentaux est sur la même longueur d’onde que vous (sur ce point, vos grandes réclamations d’une réunion du conseil de sécurité de l’ONU confinent à l’attitude de la mouche du coche), mais en plus on sait que l’influence occidentale en Birmanie est relativement congrue (tant sur le plan économique que sur le plan diplomatique), au contraire des puissances asiatiques. On sait aussi que tant que la Russie et la Chine ne lèveront pas le veto qu’elles mettent jusqu’à présent à toute résolution un tant soit peu ferme du Conseil de sécurité de l’ONU, rien ne bougera de ce côté (et j’espère que vous ne pensez pas que les politiques étrangères de la Chine et de la Russie seront influencées par votre manifestation sur la place des libertés). Je ne dis pas que ça a toujours été le cas (par exemple la contestation du PDG de Total à l’UCL fut de toute évidence un service rendu aux Birmans) mais ce l’est très clairement aujourd’hui.

2) Êtes-vous seulement au courant que pendant que vous manifestez pour lesdites libertés, un procès a commencé à Anvers qui, dans l’indifférence quasi générale, les menace ici et maintenant (notez, on pourrait prendre d’autres exemples, comme celui du mini-traité européen qui reprend mot pour mot l’essentiel des dispositions du traité constitutionnel pourtant rejeté par les urnes françaises et néerlandaises ; et bien d’autres sujets encore). Savez-vous seulement que ce procès est mené en vertu de lois — les lois antiterroristes — votées par vos propres représentants élus et que vous avez en conséquence la possibilité de contester cette évolution du droit plus que préoccupante de façon autrement plus efficace que la junte birmane. Pour avoir tout simplement posé la question à plusieurs de ces amis qui m’invitaient à manifester pour la Birmanie, je sais que vous êtes nombreux à ne même pas être au courant de la tenue de ce procès.

3) Accessoirement, ne pensez-vous pas qu’en réclamant « le retour de la démocratie » en Birmanie, sans la moindre précaution oratoire sur cette fameuse démocratie, vous légitimez l’idée que le régime dans lequel nous vivons est quant à lui exempt de critiques sérieuses ? Ne pensez-vous pas que l’audience médiatique exceptionnelle qui vous est donnée (invité de matin première, chat sur lesoir.be et j’en passe) a un rapport direct avec cette approche, avec cette caution que vous donnez aux régimes occidentaux ?

On me rétorquera peut-être que les luttes ne sont pas incompatibles, qu’il est possible d’être à la fois solidaire des Birmans en lutte et défenseurs des libertés fondamentales ici et maintenant. C’est malheureusement faux et pour une raison très simple : le temps est compté, la militance épuise et il faut choisir les causes que l’on défend avec beaucoup de discernement. Il suffira de compter cette après-midi le nombres de joyeux badauds ramenés par le probable beau temps, l’unanimisme médiatique mâtiné — allez comprendre — d’un petit parfum de contestation à bon compte, de retour à la grande époque. Et puis de comparer ce chiffre à celui de la poignée de militants qui étaient jeudi matin à 8h30 (et je m’empresse de préciser que je n’y étais pas) devant le palais de justice d’Anvers (évidemment, c’est sportif) pour dénoncer cette mascarade de procès qui, sous la conduite du procureur Delmulle, va tenter — et risque bien d’y parvenir — de condamner un homme, Bahar Kimyongür, auquel on a strictement aucun acte répréhensible à reprocher.

J’ajoute que pour avoir personnellement sollicité, à plusieurs reprises, l’une des figures principales du combat birman — qui aime à se présenter lui-même comme un grand pourfendeur des injustices de par le monde — je me suis heurté à un mur : demandes de précisions gênées dans un premier temps sur un dossier qu’il « ne connaissait pas », tentatives de trouver une échappatoire une fois que les précisions furent données, puis finalement silence radio. Je trouve cette attitude parfaitement indigne.

Il est vrai que contester l’attitude scandaleuse du gouvernement belge sur le dossier Kimyongür — et particulièrement celle de sa ministre « socialiste » de la justice — est moins profitable à une belle carrière politique que de se faire le héraut du combat pour la démocratie à l’autre bout du globe. Et, évidemment, les militants du CLEA — cette organisation qui s’est constituée pour défendre les victimes des lois antiterroristes en Belgique aujourd’hui — ne seront pas reçus et décorés par le gouvernement démocratique birman (si celui-ci est un jour mis en place), ne voyageront pas, bobos heureux, dans les vertes collines de Birmanie, le sentiment sirupeux du devoir accompli ruisselant sur leurs belles faces de happy fews.

Qu’on me comprenne bien, les Birmans en lutte ont toute ma solidarité et j’ai beaucoup de respect pour leur combat. Mais si je sais que je peux rien faire pour eux ; si je sais en outre que la soi-disant démocratie dans laquelle je vis n’en a que les oripeaux, qu’il y a bien longtemps que le pouvoir a été confisqué par une oligarchie endogame qui se coopte entre elle (oui, oui, les élus du peuple sont choisis par les partis bien plus que par les électeurs) et que, aujourd’hui, même les libertés fondamentales sont mises en cause,... alors je sais que la priorité dans mes combats se trouve ici et non là-bas.