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À Anvers, deux procès et le racisme

lundi 8 octobre 2007, par François Schreuer

Les médias sont pleins des comptes-rendus du procès d’Hans Van Themsche, ce jeune Anversois qui a tué deux personnes et en a blessé une gravement dans les rues d’Anvers le 11 mai 2006, pour des motifs racistes évidents, qu’il a lui même clamé haut et fort avant, pendant et après son raid sanguinaire.

À la lecture de ces comptes-rendus proliférants, le premier constat qui saute aux yeux est la complaisance dont la plupart des journalistes font preuve à l’endroit de M. Van Themsche. Les effusions de pleurs de son clan, ses remords aussi crédibles que les lectures de Nostradamus par Paco Rabanne, les thèses les plus aberrantes de sa défense sont en effet relayées de façon peu critique. Les parents du meurtrier peuvent ainsi assurrer contre l’évidence « qu’ils n’ont pas donné une éducation raciste à leur fils ». Le grand-père de l’intéressé était pourtant engagé volontaire dans la SS tandis que son père — qui se présente comme opposé au racisme — a été longuement membre du Vlaams Belang, dont il a cependant rendu la carte récemment, « par respect pour les victimes » — comprenne qui pourra cette attitude paradoxale de déni de responsabilité conjugué à un aveu implicite.

Je ne souhaite à personne d’être le fils ou le petit-fils d’un SS, ce qui ne doit sûrement pas être drôle. Mais une telle ascendance crée quelques obligations, au premier rang desquelles le respect d’un antifascisme scrupuleux, une démarquation absolue vis-à-vis des crimes commis par ceux qui furent peut-être les humaines les plus barbares de l’histoire de l’humanité. Se prétendre antiraciste comme le fait de manière parfaitement surréaliste la famille Van Themsche tout en adhérant au plus dangereux parti néo-nazi d’Europe n’a strictement aucun sens. Il est tout simplement outrageant pour les victimes du nazisme de laisser de telle allégations être proférées dans un tribunal sans être très durement contredites.

Dans le même genre, les frères du criminel affirment qu’il n’a jamais propagé d’idées racistes, ce qui est une insulte à la vérité qui devraient valoir à ces témoins douteux une inculpation fissa pour faux témoignage.

L’innacceptable culmine dans la tentative de faire passer le meurtrier raciste pour un malade atteint d’autisme, de mettre ses crimes racistes sur le compte d’un « syndrôme d’Asperger » opportunément sorti d’un tiroir par quelques psychiatres sans scrupule, au mépris des personnes réellement atteintes de cette maladie. Fort heureusement, le ministère public a vertement récusé cette thèse hallucinante.

M. Van Themsche est vraisemblablement un individu perclus de bêtise, empli d’ignorance, profondément marqué dans son être par la dégénérescence de la pensée qu’est le phénomène raciste. Son acte est sans doute celui d’un semi-dément formaté par le système idéologique du Blok/Belang. Le seul procès qu’il convient donc de faire à Anvers, c’est celui de l’extrême-droite. Et je ne suis pas certain que c’est ce à quoi l’on assiste. Il n’empêche. Si la liberté a un sens, Van Themsche doit être lourdement condamné, aussi faible, minable et inconsistant qu’il soit. Il convient tou simplement qu’il vole au trou dans l’infamie et qu’il y reste quelques dizaines d’années. Je dirais même plus : peut importe qui il est, son acte menace trop profondément la société pour mériter la moindre mansuétude. Il faut appliquer la loi, qui est claire. Et cesser d’étaler dans les pages des journaux des remords probablement feints. Il faut briser Van Themsche, lui faire subir les foudres de la puissance publique contre son acte inacceptable.

Cela dit, les lecteurs de ces carnets le savent, un autre procès se tient actuellement à Anvers, un procès dont les enjeux politiques et juridiques sont beaucoup plus importants puisque c’est rien moins que la jurisprudence en matière de « terrorisme » qui va s’y établir ; un procès dont la tenue même est contestable en raison du caractère foncièrement arbitraire et liberticide des lois d’exception en vertu desquelles il a lieu ; un procès qui, pourtant, retient beaucoup moins l’attention des médias que celui de M. Van Themsche. Je veux bien sûr parler du procès du DHKC-P, dans le cadre duquel est notamment poursuivi M. Kimyongür, militant communiste à qui aucun acte répréhensible n’est reproché, mais qui risque pourtant plusieurs années de prison pour « appartenance » à une organisation « terroriste », tout cela pour avoir traduit des communiqués d’une organisation révolutionnaire turque. Je ne vais pas revenir sur ces concepts juridiquement farfelus mais pourtant coulés dans la loi sous l’effet de la psychose "anti-terroriste" qui s’est emparée de gouvernants du monde occidental tout entier. Et un doute s’instille : pourrait-on traiter M. Kimyongür comme on le fait s’il était non seulement né en Begique, de nationalité belge, diplômé d’une université belge, mais aussi blanc, de la couleur bien pâle qui sied aux rejetons de notre très hypothétique nation. Disons-le tout net, je ne pense pas que si Bahar s’appelait Jean-Marc Vandepiperseel, qu’il était l’enfant d’un respectable boucher de Vilvoorde ou d’un comptable de Woluwé et pas le fils d’un mineur anatolien venu s’établir dans le Borinage, l’accusation tomberait d’elle-même, parce qu’elle est trop grotesque, trop infâme, trop insultante autant pour ses auteurs que pour sa victime. Ce n’est que parce que le procès de Kimyongür reste enfouis sous une chape d’indifférence — raciste — qu’il est possible de lui infliger ce traitement indigne que la Belgique lui a réservé.

Ce spectacle me dégoûte. Cette victoire en creux, peu visible mais réelle, de l’abject nationalisme (photo) me révulse. D’un côté, un minable et inconsistant meutrier raciste fait la une de la presse et suscite des commentaires enflamés alors qu’il n’y a aucune controverse sur la nature des faits — accablants — qui lui sont reprochés et pour la répression desquels le code pénal est des plus clairs. D’un autre, un homme juste, droit, respectable, fort de ses convictions et qui a défendu de manière pacifique le rêve de voir dans le pays d’origine de ses parents s’établir un régime politique plus juste, risque quant à lui plusieurs années de prison pour un chef d’accusation fantaisiste. Mais le silence se fait autour de lui, les commentateurs autorisés prennent des pincettes pour parler de son cas, relaient de façon éhontée de chef d’accusation de "terrorisme" véhiculé par l’accusation, se montrent incapables de déconstruire cette notion vide, ad hoc.

L’ignominie d’une législation arbitraire — tacitement soutenue par 90% de la classe politique, pour notre honte à tous — se mêle à la rationnalité spectaculaire de mass-médias plus soucieux d’offir des trémolos inoffensifs et complaisants à leurs lecteurs que de s’ériger en dernier rempart de libertés fondamentales qui reculent de façon inquiétante.