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Contre Nicolas Sarkozy, user aussi du silence

mardi 23 octobre 2007, par François Schreuer

J’ai très peu parlé de Nicolas Sarkozy jusqu’à présent. Ce n’est pourtant pas, chacun s’en rend bien compte, la matière qui manque ni les bonnes raisons de lui tailler des croupières. En fait, il n’y a que ça, de la matière et des bonnes raison de lui tailler des croupières. Les journaux en sont chaque jour emplis, ça déborde de partout. Je ne vais même pas en faire la liste, ce serait peine perdue, ce serait s’enfoncer dans la fange communicationnelle, tomber dans le piège à blogueurs et à socialistes, dans le piège à cons qui marche si bien ces temps-ci.

Il en va de la lettre de Guy Môquet comme de tout le reste. Je parle, vous en avez évidemment subi les échos, de la lettre de ce jeune homme mis à mort en octobre 1941, à l’âge de 17 ans, par l’occupant allemand, cette lettre qu’il a écrite avant de mourir et que Nicolas Sarkozy a, lors de son intronisation comme président de la république française, décidé de faire lire devant tous les écoliers français.
L’affaire de cette lettre de Guy Môquet n’en est jamais qu’une de plus, de bonne raison. Je veux dire que cette histoire n’est pas spécialement plus nauséeuse que pas mal d’autres déjà servies ces derniers mois, depuis cet infâme ministère de l’immigration et de l’identité nationale jusqu’à la propagande travailliste sur laquelle il y a tant de choses à dire en passant par les mesures fiscales plus injustes les unes que les autres.

Dans la gêne pesante que suscite l’affaire Môcquet, on distingue cependant nettement les éléments nécessaires à une analyse. Il y a d’abord ce fait du prince, cette idée, parfaitement fasciste, que le leader, sachant ce qui est bon, est habilité à prescrire telle saine lecture à la jeunesse du pays. Ce n’est tout simplement pas le rôle d’un président de la république que de faire cela. Sans même entrer dans le fond du débat, il est inacceptable qu’un autocrate se mette à sommer les enseignants d’obtempérer à ses vues, qui plus est quand ces dernières sont intrinsèquement perverses. Car, dans cette affaire comme dans d’autres, c’est bien de perversion qu’il est question ; Nicolas Sarkozy cherchant à pervertir tout ce qui le dépasse. À travers Guy Môquet, il s’en prend tout à la fois à l’esprit de résistance à l’ordre établi — quand bien même Guy Môquet n’a pas été, à proprement parler, un résistant —, à l’absence de calcul et au rêve de l’égalité et de la fraternité entre les hommes que demeure l’idéal communiste. Ce sont probablement là les trois choses qui sont les plus étrangères à Nicolas Sarkozy, les plus inaccessibles à celui qui, toute sa carrière, a cherché le sens du vent, a manigancé et louvoyé de toutes les manières possibles, s’humiliant à l’occasion, humiliant en retour, à celui, enfin, qui est le plus direct représentant que l’oligarchie dominante, à un belliciste de premier ordre. Tenez, pour vous en convaincre, posez-vous seulement la question de savoir où aurait été Sarkozy en 1941. À Londres ou à Vichy ? À Neuilly ou dans le Vercors ? On n’hésite pas longtemps à répondre à cette question, n’est-ce pas. Il y a enfin la voracité médiatique, l’impondérance dans la représentation de soi, le narcissisme totalement saugrenu mais, compte tenu de ce qui précède et d’une mainmise effrayante de ses amis sur l’appareil médiatique, bizaremment opératoire.

Ces trois éléments, constantes de l’exercice, bref pourtant, du pouvoir sarkozien, se conjuguent et s’alimentent mutuellement — la posture autoritaire dans la prise en main des institutions, le flétrissement organisé et acharné de toute référence symbolique et l’omniprésence médiatique — produisant une situation quasi-totalitaire dans laquelle la contestation s’épuise et la critique se fourvoie. La conjugaison, en particulier, de la transgression légale (Sarkozy n’a que faire de la séparation des pouvoirs, pour ne parler que de l’esprit de la loi) et de la délégitimation perverse de toute transgression, par digestion, laissent manifestement beaucoup de ses opposants sur la touche du jeu idéologique.

Que faire, dès lors ? Comment résister ? Et si la résistance passait aussi par le silence ? Pourquoi, en effet, parler de Sarkozy, si on n’a rien à en dire qui ne participe, in fine, au grand cirque. Pourquoi crier quand on sait que, fort de ses portes-voix, il criera de toute façon plus fort et que ces cris étoufferont la possibilité que reprennent vie les mots qui font le sens du vivre-ensemble.

Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de se taire, il s’agit de réévaluer les paroles qui valent la peine d’être dites, les lieux où il est pertinent d’intervenir et ceux où ce ne l’est pas. J’ai le sentiment, en particulier, que la première chose que ferait une gauche conséquente serait de cesser de parler immédiatement dans la presse détenue par les amis du président. Cesser de cautionner la mascarade médiatique dans laquelle toute voix de gauche est de toute façon niée, ridiculisée, anéantie. Exiger des mesures drastiques de déconcentration de la propriété des médias, exiger des garanties de pluralisme ; dénoncer non pas la politique sarkozyste, mais le régime de pouvoir qu’il met en place. Bien sûr, une telle politique n’aurait de sens que si elle était suivie par l’opposition dans son ensemble — partis de gauche, syndicats, associations,.... — et que, dans le même temps, un effort particulier était fait en vue de rendre vie à des médias détenus de façon coopérative par les travailleurs et leurs organisations ou aux médias publics sous réserve de garanties fortes de pluralisme d’indépendance rédactionnelle. Cette stratégie, risquée, aurait au moins le mérite de faire apparaître les médias du pouvoir pour ce qu’ils sont et, en conséquence, de les délégitimer.

Je ne suis pas loin, je le répète, de penser que Nicolas Sarkozy incarne un fascisme d’une nouvelle sorte. Je sais bien que c’est excessif — parce que l’antifascisme n’est une posture politiquement correcte que rétrospectif, un peu comme la lettre de Guy Môquet — et j’entends déjà mes oreilles sonner du fracas tragique de la conjuration des imbéciles partout où elle passe — et je n’ai pas envie qu’elle passe ici. La voilà, la vraie raison du silence : je n’ai pas envie que la meute des haineux, des rancis, des revanchards vienne ici ; je n’ai rien à lui dire. Je sais que sa bêtise est insondable, contagieuse, que l’on s’y noie si l’on s’en approche. J’ai navigué un peu, ces derniers jours, sur le web de l’UMP, sur les blogs des petits cadres sarkozystes. Ce qu’on y lit dépasse l’entendement ; c’est un déversement de haine d’autrui, un chant polyphonique à la médiocrité. Le seul argument qui a encore court dans ces bas-fonds est celui de l’autorité.

L’ambition de Nicolas Sarkozy semble être de salir tout ce qu’il touche, à commencer par ses propres électeurs, dont il flatte la brutalité furieuse, l’égoïsme veule, tout en se jouant de leur crétinerie avec une ironie évidente. Cet homme ne semble jouir que lorsqu’il parvient à faire beugler à de pauvres gens perdus qu’ils veulent — que sais-je — l’abolition des droits de succession ou alors travailler « plus » ou n’importe quoi d’autre qui leur soit fondamentalement préjudiciable. Cela culmine dans cette abolition des « régimes spéciaux » qui outrageraient, à en croire les idéologues sarkozystes, l’égalité entre les citoyens quand ils ne sont pas la cause, excusez du peu, du déficit national. Il ne s’agit pourtant que de la rétribution parfaitement légitime de conditions de travail pénibles, d’un acquis social dûment négocié consenti à des travailleurs. Supprimer les régimes spéciaux, c’est du vol, simplement, c’est le non-respect de contrats de travail. Loin de les supprimer, il faudrait étendre les régimes spéciaux à tous ceux dont les conditions de travail le justifient ; il en va de l’intérêt de tous et tout le monde — 80% de la population en tout cas — devrait être objectivement solidaire des grévistes de cette semaine.

Notez que l’argument de l’égalité — invoqué lors du débat sur les régimes spéciaux —, cesse curieusement d’avoir cours dès lors qu’on entame la discussion des droits de succession ou celle de la fiscalité des plus aisés.

C’est que Nicolas Sarkozy a compris que l’enjeu dans une situation politique n’est pas tant la réponse que l’on donne que la manière dont on pose la question. Et il a réussi à convaincre du contraire bon nombre d’entre nous. C’est ce qui s’appelle la rationalité sondagière. Nicolas Sarkozy sait que l’opinion n’existe pas, qu’elle est, du moins, un construit collectif extrêmement mouvant, que la plupart d’entre nous sommes désorientés, noyés sous la complexité des choses, débordés par des horaires de vie qui ne laissent guère le temps de penser. Le tout est donc de savoir donner le bon angle d’éclairage, et l’on peut montrer tout ce qu’on veut. Tant que la « gauche » acceptera de fonctionner, ne serait-ce que dans ses représentations internes, dans un espace public régi par cette rationalité absente, il lui sera impossible de proposer un projet — pourtant nécessaire et possible — susceptible de renverser la situation.

Nicolas Sarkozy est le parangon de notre régime politique liquéfié. Nicolas Sarkozy est à la politique ce que le sondage d’opinion est à la conscience de classe. Il ne se combat pas par la surenchère mais par le retour aux fondamentaux. Ceux-ci se nomment analyse de classe, solidarité, anticapitalisme, fraternité tout simplement.

En ce sens, Sarkozy est le produit de la gauche hollandiste, de la gauche que Mélenchon appelle « démocrate », de la gauche de notables. Le principal soutien de Nicolas Sarkozy, c’est François Hollande, parce que François Hollande ignore qu’il n’y a pas de gauche sans subversion de l’ordre établi. C’est la profonde dissymétrie du champ politique, la radicale différence entre gauche et droite, différence qui ne se limite pas à un ping-pong de bon aloi entre gens de bonnes compagnie comme veulent nous le faire croire tous ces politologues neutralistes et ces hiérarques socialistes qui dissertent du « marais » entre le fromage et le dessert.

À rebours, l’expérience de Sarkozy montre que la seule gauche qui tienne est égalitariste et donc anticapitaliste et que ceux qui pensent pouvoir faire de la politique de gauche simplement avec un vernis culturel sont destinés à se faire bouffer tous crus par le sarkozysme, ce qui est tout le bien qu’on peut leur souhaiter.

La réponse au sarkozysme tient dans la réhabilitation de la parole. Celle-ci exige que l’on apprenne à parler moins fort, à parler mieux.

Update ; parmi la très abondante littérature qu’on peut trouver sur le net ces jours-ci à propos de Guy Môquet, je vous suggère particulièrement ce texte d’Olivier Bonnet : Guy Môquet, assassiné par le grand patronat français (via rezo.net).