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Émeutes nationalistes turques à Bruxelles

jeudi 25 octobre 2007, par François Schreuer

Certains quartiers de Bruxelles ont été en proie, ce soir et ces derniers jours, à des « émeutes » de jeunes gens d’origine turque, visiblement mus par des motifs nationalistes. J’ai dit un mot lundi du tabassage en règle dont a fait l’objet le journaliste Mehmet Koksal, alors qu’il filmait une manifestation violente devant l’ambassade étatsunienne. Ce tabassage d’un journaliste en train de couvrir un événement est un événement peu banal en Belgique.

Les raisons exactes de ce soulèvement assez inquiétant des jeunes Turcs ne sont pas parfaitement claires, mais la montée de la tension, au Kurdistan, entre les forces armées turques et celles des résistants kurdes semble au centre des préoccupations des manifestants. Par ailleurs, la probable reconnaissance prochaine par le Congrès étatsunien du génocide des Arméniens [1] semble également susciter une irritation considérable dans les milieux nationalistes turcs.

Je connais mal la situation tant dans les quartiers turcs de Bruxelles qu’en Turquie, mais il me semble cependant utile et nécessaire de souligner les éléments suivants.

1. La nature de ces émeutes bruxelloise est très clairement fasciste. Ce qui s’est passé dimanche soir (sac d’un café tenu par un Arménien) et ce soir tient purement et simplement du pogrom. Je reproduis ici le témoignage de Gérald Hanotiaux ; qui se trouvait sur les lieux aujourd’hui.

À 18h, je quittais le boulot et ne pouvais attendre, étant attendu dans le centre à 18h30. J’ouvre la porte du couloir rue Philomène... Bon, il y avait pas mal de bruit, certes... J’ouvre et PAF, nez à nez avec une auto-pompe !

Les fascistes turcs se déchaînaient une fois de plus à la recherche du moindre kurde ou arménien qui aurait eu la mauvaise idée d’être kurde ou arménien. Et de louer un appartement dans les environs de la chaussée de Haecht ! Aaaaaaaah, vous savez pas ce que vous avez raté, la bonne vieille ambiance du pogrom.

Il faut dire que tout était annoncé depuis un moment : depuis deux jours un drapeau turc de dix mètres de large barre la rue Philomène de part en part, au-dessus de la circulation et des passants. [...]

La complaisance avec laquelle ces mouvements fascistes sont traités par l’establishment belge est d’autant plus préoccupante que, comme le rappellent l’Association des Arméniens Démocrates de Belgique, les Associations des Assyriens de Belgique, l’Institut Kurde de Bruxelles et la Fondation Info-Türk dans un communiqué émis à la suite de la manifestation de dimanche soir, ce n’est pas la première fois que de tels débordements ont lieu à Bruxelles.

Dans le passé, les communautés non-turques en provenance de Turquie ont été plusieurs fois la cible des Loups Gris.

Au début 1994, cent cinquante Kurdes participant à une marche pacifique ont été agressés par plusieurs centaines de Loups Gris quand ils sont arrivé à Saint-Josse.

Cinq ans plus tard, le 17 novembre 1998, l’Institut Kurde de Bruxelles, le Centre Culturel Kurde et un local assyrien ont été attaqués et incendiés par les Loups Gris devant la police.

Le 10 décembre 2005, un engin incendiaire a été lancé dans les locaux du bureau du parti pro-kurde DEP, détruisant la porte d’entrée.

Le 2 décembre 2006, des centaines de Loups Gris s’étaient rassemblés place Saint-Josse pour attaquer les locaux kurdes après la distribution d’un appel contre la présence d’une association kurde située à Saint-Josse-ten-Noode, mais grâce aux mesures préventives prises par la police, cette tentative a échoué.

Toutefois, dans la nuit du dimanche 1er avril 2007, les locaux de la même association ont été ravagés par un incendie criminel. A l’étage, les habitants ont été exposés au risque de brûler vifs.

2. En particulier, on l’a déjà dit et on le redira, la complaisance des partis politiques belges à l’égard de l’extrême-droite turque en Belgique est plus que préoccupante (lire ici, ici et ici, entres autres), à présent clairement établie grâce au travail de Pierre-Yves Lambert et du site RésistanceS.be, entre autres. On retrouve en effet des sympathisants des loups gris (la principale organisation de l’extrême-droite turque en Belgique) au CDH, au MR et au Parti socialiste (ainsi que dans plusieurs partis flamands), dans une indifférence quasiment totale. Il est temps que des mesures d’exclusion soient prises par les partis concernés.

3. En ce qui concerne la situation au Kurdistan, je constate que les choses ont bien changé depuis que la puissance étatsunienne a inventé — et surtout imposé — le concept de « terrorisme » pour qualifier des opposants politiques. Cette manoeuvre grossière mais politiquement efficace, si l’on en juge par ses effet, n’a pas manqué d’être imitée par tous les apprentis tyrans de par le monde, à qui elle a beaucoup simplifié la tâche. Je me souviens, dans les années ’90, de mouvements de solidarité avec le peuple kurde, dont les droits culturels et les libertés fondamentales (à tous le moins) sont ouvertement niées par la puissance turque.

Aujourd’hui, les combattants kurdes, qui font l’objet d’une répression impitoyable de la part d’Ankara, sont traités, y compris dans une bonne partie de la presse occidentale, de « terroristes ». Imagine-t-on que pareille approche puisse faire en aucune manière avancer la cause d’une solution pacifique au conflit qui a lieu ? Pense-t-on qu’en déniant purement et simplement à l’un des belligérants le simple droit de faire valoir sa cause, on puisse permettre une solution négociée ? Il est évident que non. Les Kurdes sont devenus, de par la propagande anti-terroriste étatsunienne, des damnés de la terre ; les seules issues disponibles pour eux sont la mort, le renoncement total suivi de la persécution,... ou la (très hypothétique) victoire militaire ? Comment s’étonner, devant une alternative aussi infernale, que le PKK se radicalise ? Des soldats turcs sont tués ? Quoi de plus prévisible dans un conflit ?

4. La situation intérieure en Turquie est encore plus effrayante puisqu’on assiste là aussi à des violences nationalistes à l’égard des organisations kurdes et des partis de gauche, ainsi que le rapporte le blog du CLEA, qui cite et traduit la presse turque :

[...] certains sièges du Parti du Rassemblement Démocratique pro-kurde viennent d’être incendiés pour la seconde fois en l’espace d’une semaine. Parfois, des assauts ont eu lieu à l’arme à feu à l’encontre des bâtiments du parti.

Mais les boucs émissaires dépassent en réalité ce qui ressemble, même de loin, au seul mouvement pro-kurde. Les brigades nationalistes se sont donné permission de frapper bien plus largement. Ainsi, les locaux de la Temel Haklar Federasyonu (Fédération des Droits Fondamentaux) issue de la gauche non-nationaliste ont été à leur tour saccagés. Ces mises à sacs et parfois lynchages ont eu lieu dans les villes de Bursa, d’Elaziğ, d’Erzurum, de Malatya et de Samsun. Idem avec le Parti Communiste de Turquie qui a été pris pour cible sur la place de Taksim et dans le quartier de Tuzla à İstanbul. De plus, on a appris qu’un jeune de gauche, Erkan Bayar, a été tué dans le quartier de Gazi par des bandes d’extrêmes-droite. Ces violences ont été rapportées par l’agence de presse HalkınSesi.tv et le quotidien Radikal.

5. De manière générale, la politique de l’Etat turc incite aux plus vives réserves, que ce soit l’authentique négationisme d’Etat en ce qui concerne le génocide arménien (dont l’évocation comme un fait est pénalisée par la loi turque), le respect des libertés fondamentales, l’usage outrancier de la notion de « terrorisme » pour disqualifier et détruire les mouvements d’opposition.

6. Pour autant et malgré tout, il n’est pas possible de conclure pareil article sans rappeler que si des gamins bruxellois (nés pour la plupart à Bruxelles et donc d’ici au même titre que n’importe qui d’autre, n’en déplaise à ceux qui veulent « les ramener dans leur pays ») peuvent se faire embrigader dans les mouvements fascistes, ce n’est pas uniquement en raison des appels à la haine propagés par certains groupuscules et certains médias turcophones, c’est d’abord et surtout parce que l’horizon que leur offre la société belge est dramatiquement bas.

Notes

[1Passons ici sur le débat portant sur la légitimité qu’a ou non une institution politique à évaluer la vérité historique.