Les archives des Bulles

Sur l’exposition « C’est notre histoire »

mercredi 31 octobre 2007, par François Schreuer

J’ai visité ce mardi l’exposition « C’est notre histoire », qui vient de s’ouvrir à Bruxelles. Financée par l’Union européenne, elle prélude à l’ouverture dans cette même ville d’un Musée de l’Europe (non, pas celui-ci). Malgré son peu d’intérêt, elle donne l’occasion d’examiner l’image que l’institution europénne se fait d’elle même, de faire un voyage dans l’idéologie officielle (voir les photos), en quelque sorte — même si, évidemment, une bonne partie du travail de communication de la machine européenne consiste à présenter le processus politique en cours comme strictement neutre et dépourvu d’idéologie (et, oui je sais, les organisateurs se présentent comme « issus de la société civile »).

Permettez-moi de noter ici quelques commentaires sur cette exposition.

1. À la sortie, la première impression qui frappe est celle d’un vide sidéral. Des moyens considérables (projections vidéos énormes, installations d’art contemporain de très grande taille, décors,...) sont déployés pour ne finalement pas dire grand chose. On n’apprendra guère, dans cette exposition, que quelques éléments biographiques relatifs à Alcide de Gasperi ou à Paul-Henri Spaak ; et encore. Le catalogue de l’expo est d’ailleurs à l’avenant, le metteur en page ayant fait des prouesses pour parvenir à remplir une centaine de pages avec un contenu aussi peu consistant.

2. Plus gênant, le parti pris est trop évident, les coutures sont trop grosses. On n’est pas très loin, pour dire net, de la pure propagande. On dirait que les dirigeants européens n’ont pas pris conscience de la crise de confiance, qu’ils pensent qu’il suffit de marteler que l’Union, c’est la paix pour emporter d’adhésion.

La crise sociale est littéralement absente de cette exposition ; la précarité de masse, le chômage ou la pauvreté ne sont présents dans l’iconographie que comme appartenant au passé, plus exactement à l’immédiat après-guerre, temps de douleurs qu’aura tôt fait d’effacer le grandiose dessein unioniste (un coin est d’ailleurs consacré à Beveridge, Keynes et Achille Van Acker, artisans de la sécurité sociale, présentée comme acquise). De même, la seule évocation de la crise démocratique tient dans une ligne contrite que les auteurs des textes ont bien dû ajouter dans le texte sur la constitution européenne pour signaler qu’elle a été rejetée par les électeurs français et néerlandais.

Cette exposition est organisée sur un double concept. D’une part, un cheminement chronologique mène, avec de gros sabots, de l’horreur nazie à la béatitude libérale. D’autre part, des vidéos de 27 témoins — un par état-membre ; l’Europe dont on parle ici est bien sûr un ensemble de nations et non un projet post-national — sont censées illustrer la réalité humaine européenne, diverse, multiple mais pacifiée et unanime.

Dès le début du parcours, le ton est donné :

Ces 27 personnes sont des citoyens ordinaires des 27 pays de l’Union Européenne. Elles ont chacune une histoire passionnante à raconter.

Pour certains, c’est l’histoire de la lutte contre une oppression désormais révolue du fait de l’intégration européenne. Pour d’autres, c’est l’histoire de leur participation à un événement qui a contribué à unifier l’Europe. Pour d’autres encore, c’est l’histoire des opportunités ouvertes par l’Union Européenne : des voyages, des migrations, des carrières, des rencontres, des acquis auparavant inaccessibles, voire inimaginables.

On ne saurait dire plus nettement que c’est d’une instruction à décharge et à décharge uniquement qu’il s’agit. L’idée que l’intégration européenne (même si l’on admet qu’elle a été globalement positive) a pu également avoir des effets nuisibles ne sera tout simplement pas examinée.

Seule exception que j’aie vue, un peu perdue dans tout ce fatras de discours lénifiant, le témoignage de Rita Jeusette, ancienne syndicaliste à la Fabrique nationale (FN) Herstal, animatrice de la grève des femmes de la FN de 1966, à qui est laissée l’occasion de dire quelques mots contre l’Europe « par les riches et pour les riches ».

3. Enfin, la profondeur de l’analyse historique est à peu près nulle. Les changements sociaux sont plus volontiers présentés comme la réalisation de grands esprits lumineux et bienfaiteurs de l’humanité (une salle entière est ainsi consacrée aux « pères fondateurs » de l’Europe, agrémentée de toute la pompe requise par l’exercice panégyrique) que comme le produit d’évolutions collectives, rapports de force ou autres. En outre, la présentation téléologique voire sotériologique de l’histoire européenne laisse le spectateur critique plus que dubitatif sur la rigueur scientifique des concepteurs de cette exposition qui nagent en pleine confusion des genres. Le projet européen apparaît grosso modo comme finalisé dans la victoire idéologique contre le communisme (lourdement symbolisée par une statue de Lénine renversée), la chute du mur de Berlin, suivie de la réunification du continent (comme si le continent avait jamais été unifié auparavant). Une fois ce programme achevé, l’Europe semble flotter dans une absence complète de projet si ce n’est la célébration d’elle-même.

Tout à la fin de l’exposition, quelques salles évoquent les défis à venir — sécurité, environnement, compétitivité,... —, présentés comme évidents et non discutables. On lit par exemple, sur le panneau intitulé « Assurer la sécurité sans sacrifier les libertés fondamentales » :

À l’heure de Schengen, l’Europe a déployé un arsenal juridique et policier contre la menace terroriste. Pour y faire face, les citoyens de l’Europe admettent volontiers une certaine limitation de leurs libertés fondamentales. Mais jusqu’où ?

[...] Souvenez-vous que les présumés coupables des attentats de juillet 2005 à Londres ont été retrouvés en quelques jours grâce aux caméras de vidéosurveillance dispersées dans les stations de métro [...].

Pour ma part — dois-je le préciser ? — je n’accepte pas — et surtout pas « volontiers » — « une certaine limitation » de mes libertés. Et je n’entends pas recevoir des injonctions à me souvenir de quoi que ce soit.

Bref, je trouve regrettable que l’Europe soit si peu capable de se mettre en question, que la puissance écrasante du modèle de la paix perpétuelle ne puisse jamais laisser place à une réflexion plus critique sur ce projet pourtant hautement et nécessaire, je persiste à le penser, qu’est l’unification politique du continent. En conséquence, je ne vous conseille cette expo que si vous êtes branchés par les cabinets de curiosités (idéologiques) et autres délires freaks.

Si vous voulez un point de vue différent du mien, allez voir chez Charles Bricman.