Les archives des Bulles

La belgitude jusqu’à la nausée

mercredi 7 novembre 2007, par François Schreuer

Parfois, on écrit des conneries, trop vite, trop peu réfléchi, trop méchant. Ce texte en est un exemple. Plutôt que de le retirer comme si de rien n’était, je préfère le laisser en ligne et renvoyer les lecteurs vers ceci. Que cela me serve de leçon.


Elle s’appelle Marie-Claire Houard. Elle est la brillante auteure de la pétition (la plus con) de l’année [1]. Signée, excusez du peu, par plus de 100 000 personnes [2]. Forte de ce premier succès, Marie-Claire Houard a lancé une campagne de publicité dans tout le pays sur le thème « I want you for Belgium » (ainsi que je vous le dis) tandis que la pétition sera envoyée par la poste dans tous les foyers du pays. Dont coût total 658 000 euros tant qu’à présent, financés on ne sait trop comment — mais on aimerait beaucoup le savoir. Le Pan signale le soutien du CDF ; CDF dont on apprend au passage qu’il existe encore mais dont on sait que, même gavé des (beaux) restes de la bourgeoisie catholique, il aurait du mal à financer seul une somme pareille.

Les explications de Mme Houard à ce sujet, toujours selon Pan, sont des plus comiques : les fonds proviendraient à l’en croire de dons des signataires « à l’exception des 400 000 € demandés par la Poste, encore à récolter par tranches d’1 € symbolique ».

Résumons, calculs faits : Mme Houard aurait réussi à obtenir en dons la somme exorbitante de 250 000 EUR, soit 2,5 EUR en moyenne de chacun des 100 000 et quelques signataires, ce qui fait de sa pétition une authentique killer-application de la net-économie, une petite startup membre du club extrêmement fermé des sociétés au taux de rendement à 3, 4 voire 5 ou 6 chiffres (mais pourquoi, se demande-t-on alors, investir tout cet argent dans une campagne de pub mal fagottée ?). Bref, en spéculant un peu, on pourrait presque s’attendre à ce que la pétition de Mme Houart soit introduite sur le Nasdaq d’ici peu.

Le reste du business plan n’est pas moins étonnant puisque Mme Houard attend sans rire que 4% de la population belge verse un écôt d’un euro par tête à la noble cause. Pour quelle raison tabler sur pareil élan, probablement inédit ? Tout simplement, nous explique laborieusement une entête à la pétition, parce que « À l’instar de grands projets gratuits comme wikipedia ou firefox, nous pensons que le public peut apporter son soutien à de tels projets. » On n’en saura pas plus et l’on restera à méditer sur l’audace indéniable de cette comparaison entre le meilleur navigateur (ou la plus grande encyclopédie du monde) et une campagne de publicité JCDecaux.

Notez que Mme Houard n’entend pas en rester là et organise d’ici quelques jours une trop probable manifestation (« tricolore » et « apolitique », ça va sans dire même si ça ne veut rien dire) pour l’unité du pays.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, le PTB — jamais en reste lorsqu’il s’agit de faire larmoyer le pathos et sonner les grosses caisses populistes — nous offre dans sa feuille de propagande un portrait désarmant de Mme Houard. Elle regrette amèrement, nous apprend « Solidaire », que les partis traditionnels ne parlent plus de la Belgique comme d’une famille : « Dans une famille, on est solidaire, si un enfant coûte plus cher qu’un autre on ne le jette pas hors de la famille, que du contraire, on l’aide ». Les stalino-maoïstes défendant les valeurs de la famille ; on aura tout vu [3].

Je dois dire, cependant, qu’après la lecture de cet article de Solidaire, je suis pris d’une inquiétude. J’espère qu’aucun banquier n’a commis la forfaiture de consentir à Mme Houard un prêt 500 000 euros et le reste sur la foi de son plan financier fantaisiste. Je serais fort affligé de la savoir endettée jusqu’au cou pour pareille chimère.

Car, et c’est l’objet de ces quelques lignes (il semble nécessaire de le préciser), la Belgique n’est pas une fin en soi. Faire l’économie de la réflexion sur ce qui est en question pour sauter, pieds joints, dans la tarte à la crème belgicaine, c’est prendre une position dangereuse (qui pourrait notamment mener à accepter n’importe quoi sur le plan éthique ou socio-économique pour maintenir à tout prix l’unité du pays). C’est aussi — comme souvent quand les bons sentiments éclipsent toute vue politique ou stratégique — une position qui ne pèse en rien sur le débat politique, faute d’une prise, faute d’une revendication effective. Les petits Belges veulent de la Belgique. Et après ?

Le dernier paragraphe a été ajouté après la première publication.

Ah oui, pour décerner le titre de pétition de l’année, j’ai peut-être été un peu vite en besogne. Car la pétition pour la solidarité, dont j’ai parlé il y a quelques semaines, mérite bien évidemment beaucoup plus d’intérêt, à la fois parce qu’elle est largement soutenue en Flandre et parce que son message politique ne repose pas sur le nationalisme mais sur la solidarité.

Notes

[1Vous noterez que le texte en ait été, en cours de route, sensiblement amendé depuis que Karim Majoros la brocardait.

[2Assurrant au passage le succès d’un site de pétitions en ligne jusque là inconnu qui tente pour le moment de ramasser le jackpot de la façon parfaitement scandaleuse, en tentant de faire raquer les signataires.

[3À tout le moins et c’est déjà beaucoup, ça laisse du suspense sur la liste électorale sur laquelle se retrouvera Mme Houard en 2009 : entre le CDF et le PTB, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du champ.