Les archives des Bulles

André Antoine, à propos de CHB

lundi 28 janvier 2008, par François Schreuer

Le ministre Antoine était ce matin l’invité de Matin Première, sur les ondes radio de la RTBF. Bien entendu, cela n’a pas manqué de retenir mon attention étant donné que c’est d’André Antoine que relève la signature du permis d’urbanisme de la liaison autoroutière Cerexhe-Heuseux/Beaufays.

Entretien avec le journaliste :

MP3 - 13.4 Mo

Réponses aux questions des auditeurs (« Questions publiques ») :

MP3 - 13.2 Mo

Voici la retranscription de ce que, interrogé par le journaliste Benoît Patris, le ministre Antoine a répondu ce matin au sujet de l’autoroute CHB.

BP — Alors parlons du Co2 justement parce qu’il y a effectivement l’industrie mais il y a aussi toutes les émissions liées aux logements, aux transports, on parle de cette fameuse liaison Cerexhe-Heuseux-Beaufays, certains disent, mais qu’est-ce que ça a comme sens d’investir encore dans le réseau routier alors que justement, l’avenir, ce n’est plus la voiture, c’est les transports en commun ?

AA — Alors je rappelle que c’est une décision du Gouvernement précédent, de 2001, un Gouvernement MR-ECOLO-PS qui visait à boucler les jonctions manquantes, les liaisons manquantes. Et c’est vrai qu’il y a une question de sécurité, une question de fluidité qui est en cause. C’est vrai pour Cerexhe-Heuseux, c’est vrai pour le contournement de Couvin ou encore la sortie-sud de Charleroi ; c’est les trois dossiers qui subsistent.

Alors bien sûr, je ne néglige pas les émissions de CO2. Je constate cependant qu’il y a de plus en plus et fort heureusement, des voitures propres. Et donc demain,
nos véhicules, j’imagine et je le constate, au Salon de l’Auto, vont émettre beaucoup moins de CO2.

BP — Mais avec, avec le montant de la liaison Cerexhe-Heuseux-Beaufays, qu’est-ce qu’on n’aurait pas pu faire au niveau des énergies renouvelables par exemple ?

AA — Mais distinguons bien ce qui est des crédits d’investissements que l’on va évidemment amortir sur 20 ou 30 ans, le crédit de fonctionnement lié par exemple au fonctionnement des bus. Vous parliez des bus tout à ’heure, nous venons de gagner sur des trois dernières années en Wallonie, 50 millions de passagers, ce qui est évidemment considérable. C’est la plus forte croissance des transports en commun. Et si demain et je lance un appel ici aux autorités fédérales, nous pourrions faire un échange de plaques de voitures contre un abonnement de bus et un abonnement du chemin de fer, croyez-moi, ce n’est pas 4.000 remises de plaque tel que j’ai pu l’enregistrer ces derniers mois, ce serait bien davantage,ce serait de basculer et le déplacement par voiture vers le train et le bus. Et pour cela, je crois qu’il y a des mesures courageuses qui doivent être prises au niveau fédéral notamment en liaison avec la fiscalité automobile.

J’ai beau savoir que de la diplomatie s’impose pour faire avancer une cause, je dois dire que je suis frappé par l’indigence de cette réponse et qu’il ne me semble pas inutile d’expliquer en quoi. Détaillons.

— La première chose que dit André Antoine, c’est que la décision sur CHB a été prise par le précédent gouvernement. Qu’est-ce à dire ? Qu’on n’a pas le droit de poser les questions de société autrement que par le petit bout de la lorgnette de la politique particratique ? Manifestement, oui. Que le CDH n’est pas en cause ? On le suppose, ce qui est, soit dit en passant, un argument curieux dans la mesure où la décision est à ce jour parfaitement réversible, du moins tant que le permis d’urbanisme n’aura pas été signé. Mais surtout, il y a dans la récurrence de cet argument inutile, une portée ad hominem assez claire qui consiste en ceci qu’Ecolo étant le seul parti à s’opposer à CHB, ses adversaires cherchent systématiquement à lui porter des coups dans ce dossier. Par extension, il s’agit aussi, implicitement, de faire porter cette appréciation sur tous les opposants à CHB. Cette manoeuvre infra-argumentative est relativement pitoyable mais elle est payante, comme souvent les coups bas. Il ne m’appartient pas, bien entendu, d’établir la vérité historique de la négociation qui ont conduit le gouvernement wallon arc-en-ciel à se positionner en faveur de CHB (je le suppose à la suite d’un deal dans lequel Ecolo a renoncé à CHB pour gagner des points ailleurs). Sans doute serait-il opportun, cependant, que José Daras, ministre à l’époque, fasse toute la lumière sur cet épisode. Quoi qu’il en soit, cette petite polémique triste a pour seule conséquence de (tenter de) faire perdre de vue l’essentiel, à savoir : qu’est-il bon de faire aujourd’hui avec l’argent disponible ?

— Ensuite, le ministre fait sienne la rhétorique des « chaînons manquants », dont il a pourtant été démontré qu’elle ne tient pas debout : par définition, il y aura toujours, en effet, des chaînons manquants, jusqu’à ce que le territoire soit intégralement quadrillé par le bitume.

— Pour autant, l’éminence humaniste se dit soucieuse des émissions de CO2 liées au développement routier. Mais, l’émoi vite passé, se rassure tout de suite : « il y a de plus en plus et fort heureusement, des voitures propres », qui vont émettre, apprend-on encore, « beaucoup moins de CO2 ». Il y a dans ce bref passage un condensé de rouerie ou d’incompétence — je ne sais trop — parfaitement sidérant. Tout d’abord, bien entendu parce que la nuisance que constitue la voiture est très loin de se limiter à la seule production de CO2 : d’autres types de pollutions sont émises, mais surtout la voiture, ce sont des morts par milliers sur la route, c’est la destruction des villes, c’est l’étalement urbain, c’est la désocialisation, c’est une dépense de ressources considérable dans la fabrication même des véhicules, etc. Foin de tout cela, le ministre a trouvé une utopie technicienne (sans doute la lecture d’un résumé très résumé des thèses de Jeremy Rifkin sur la société de l’hydrogène) et le monde est sauvé — la « voiture propre » ouvre un avenir radieux. Sauf que la « voiture propre », on le sait, est bien plus un argument publicitaire — soutenu par un matraquage omniprésent et même, on le voit, décérébrant — qu’une réalité. Certes, la consommation en carburant des nouveaux véhicules diminue un peu, certes le filtrage des rejets polluants et nuisibles à la santé (particules fines et tutti quanti) s’améliore itou. C’est bien le moins. Mais dans le même temps, le nombre de voitures et leur usage ne cesse d’augmenter. Et dans l’ensemble notre empreinte écologique reste démesurée en regard de ce que nous pouvons nous permettre.

Mais poursuivons l’examen de l’argumentaire ministériel, avec la seconde question du journaliste, qui demande si l’argent destiné à CHB (400 millions HTVA à ce jour) ne serait pas éventuellement mieux utilisé à d’autres choses.

— Réponse du ministre, à côté de la plaque : il ne faut pas confondre investissement et fonctionnement, dit-il. Certes. Mais personne n’a suggéré à ma connaissance d’utiliser l’argent de CHB pour des dépenses de fonctionnement. Au contraire, en demandant que cet argent soit investi dans les transports en commun, les opposants à CHB privilégient justement l’investissement à long terme. Pourquoi donc cette réponse ? Pour rien, juste pour dégager en touche. Technique classique : ayez l’air sûr de vous, et vous pourrez dire n’importe quoi (et probablement le journaliste qui vous contredira, à moins d’être un virtuose de l’esquive et de la répartie, passera vite pour un emmerdeur). Antoine met d’ailleurs ce principe en pratique avec un applomb stupéfiant. En contestant l’usage de fonds destinés à l’investissement pour des dépenses de fonctionnement, il s’oppose frontalement à la solution que son collègue Daerden annonçait récemment pour financer l’entretien des routes wallonnes, à savoir l’endettement de la région via la SoFiCo (oui !). En arguant, deux phrases plus loin, de l’augmentation importante de fréquentation des transports en commun pour justifier sa position, il commet ensuite un contresens manifeste : précisément, au vu de cette augmentation, n’importe qui de sensé conclurait qu’il est nécessaire d’investir dans le réseau de transports en commun pour lui permettre d’absorber cette hausse de fréquentation. Tout le monde ? Non, pas André Antoine.

— Enfin, concernant la mesure d’échange d’une plaque minéralogique contre un abonnement aux transports en commun il a déjà été indiqué dans ces pages combien cette solution est malheureuse, court-termiste, et injuste (à l’instar d’ailleurs des « primes » pour les voitures propres). Je n’en referai donc pas la démonstration ici.

Ce petit exercice de commentaire n’est sans doute guère significatif et ne constitue à peine que l’ersatz du débat qui devrait avoir lieu. Mais à défaut de grives...