Les archives des Bulles

L’esplanade des Guillemins ou le retour du refoulé liégeois

mardi 29 janvier 2008, par François Schreuer

Liège, comme chacun sait, aura d’ici la fin de cette année 2008 une nouvelle et rutilante gare ferroviaire. Pas mal de polémiques ont eu lieu sur l’objet, on le sait ; pour ma part j’ai toujours été plutôt favorable à la construction de cette gare, malgré son coût, malgré quelques défaut sérieux qu’on peut lui trouver. Mais qu’importe car ce n’est pas de la gare qu’il est question ici mais bien de l’esplanade qui faut construire devant, de l’écrin pour le bijou en quelque sorte.

Et là, c’est la panade. Aucun projet — et plus encore, aucun financement — n’est clairement dégagé pour l’aménagement du quartier. La question semblait pourtant tranchée depuis que la ville avait sorti, peu avant les élections communales, le projet (salué à l’époque dans ces pages) de l’architecte Daniel Dethier, un projet selon moi bien foutu, pas mégalo, urbain, piéton, adapté aux lieux.

Qu’on en juge.

Il faut dire que le projet alternatif, celui de Santiago Calatrava, architecte de la gare, relève quant à lui du musée des horreurs. Il s’agit rien moins que de de tout casser pour construire une allée monumentale d’inspiration néo-stalinienne et d’un style international aseptisé bizarrement massif.

Malheureusement, ce projet insensé de l’espagnol a le soutien de la SNCB (ou tout du moins de son administrateur Jean-Claude Fontinoy, déjà vilipendé dans ces pages à ce sujet, et de la filiale de la SNCB EuroLiège TGV et de son administrateur délégué Vincent Bourlard.

En conséquence de quoi, on est visiblement reparti pour un tour. En effet, la ville n’a pas toutes les clés en main. Pour dire net, elle manque même sérieusement de leviers — à commencer par les finances — dans ce dossier où la SNCB et sa filiale EuroLiègeTGV mais aussi le ministère wallon de l’équipement et des transports (MET) ont au contraire beaucoup de poids. Une délégation liégeoise de haut rang s’est donc rendue à Valence comme d’autres ont pu aller Canossa, dans le but de trouver un « compromis ». On se demande bien à quoi va pouvoir ressembler ce compromis entre deux projets qui n’ont manifestement pas grand-chose en commun...

Calatrava est certes un ingénieur brillant et un architecte intéressant (même si le côté designer éclipse tout le reste) mais il est surtout un fort piètre urbaniste. Ou plus exactement un urbaniste autiste, incapable de faire dialoguer son travail avec le tissu urbain existant, incapable de prendre en compte les besoins des utilisateurs des lieux — un simple exemple : où passera, dans ce projet, le site propre du tram ? Ou la piste cyclable qu’on peut espérer entre la gare et la passerelle ? Mystère ! Calatrava est, d’autant que je puisse en juger, incapable de concevoir l’aménagement urbain autrement que sur le mode de la tabula rasa. Avec lui, c’est la perspective d’expropriations massives, d’un pur et simple massacre du quartier. Il ne s’en cache d’ailleurs pas, ainsi que le rapporte un article un peu béat de Laurence Wauters dans Le Soir de ce jour.

Au fil de la journée espagnole, la glace s’est brisée entre les acteurs liégeois du dossier. Ils campaient chacun sur « leur » projet, ils parlent tous désormais de « compromis ». Calatrava les laisse dire, mais glisse : « Il faut qu’ils ne se perdent pas dans les petites thèses du quotidien, les petits discours. Pour Liège, c’est le moment où jamais de penser grand : leur décision doit être prise en pensant aux générations futures. » Il retourne à sa maquette valencienne et dessine du doigt une rue disparue, désormais remplacée par un plan d’eau : « Là aussi, il a fallu exproprier. Vous imaginez la cité des Arts et des Sciences avec cette rue en plein milieu ? »

Outre le mépris parfaitement inapproprié de l’architecte ibère, il faut surtout relever sa mégalomanie typique. C’est précisément ce que Liège a trop connu et qu’il faut absolument éviter. J’imagine volontiers la scène lors de laquelle je ne sais quel connard héroïque a déclaré, plein de pompe — le jour où on a décidé de construire la cité administrative de la ville en plein coeur du quartier historique ou de raser la moitié du quartier Sainte Marguerite pour y faire passer une voie rapide — « c’est le moment où jamais de penser grand ».

Le travers historique, le vieux démon qui ne demande qu’à resurgir est là, devant nous. Comme l’écrit — avec beaucoup d’à-propos — Eric Renette dans Le Soir de ce jour, « gare (TGV) au syndrome place Saint-Lambert ». C’est exactement ça : si l’on n’y prend garde, vont se déchaîner, comme pour Saint-Lambert, le mépris pour ce qui existe, la destruction de tout un quartier, la fatuité de croire que le grandiose tiendra lieu d’art de vivre — et, pour finir, trente ans de travaux pour un résultat mitigé après trois ou quatre changements de cap.

J’espère que la SNCB pourra comprendre que la décision d’aménagement d’un quartier urbain ne relève pas d’elle mais de la démocratie locale — et admettre en conséquence que la décision doit être prises par les autorités communales en concertation avec les riverains. J’espère que la ville pourra trouver les ressources nécessaires pour réaliser le projet de Daniel Dethier, incontestablement meilleur que le projet mégalomane de Calatrava.

Source des illustrations : Proxi-Liège. Si quelqu’un dispose de vues complémentaires ou de meilleure qualité, je suis intéressé.