Les archives des Bulles

L’homme domestiqué

mardi 5 février 2008, par François Schreuer

C’est à toi, Bruno Colmant, l’homme dont le nom s’étale régulièrement dans les journaux — dans les pages « forum » du Soir de ce mardi, par exemple —, que ces lignes sont dédiées. À toi qui cherches à distraire l’attention de millions de personnes qui s’interrogent. Ce pour quoi, il faut le reconnaître, tu as un certain talent. Peut-être même de la sincérité — la belle affaire.

Je ne fais pas l’inventaire de tes interventions publiques, nous n’en sortirions pas. Au passage, excuse-moi ce tutoiement désinvolte. Je ne suis pas coutumier de telles familiarités, mais vu la manière suffisante dont tu t’adresses à un camarade, il me semble que c’est là pratique de bon aloi. Rassure-toi, la réciproque a ses limites : je n’éprouve pour ma part aucun sentiment paternaliste à ton égard.

Mais parlons-en, justement, de ce camarade. Il s’appelle Jérôme. Oui, comme l’autre, celui de la Société Générale, mais la comparaison s’arrête là — ça, au moins, tu l’as bien compris. Tu croyais ne jamais connaître son nom. Tu pensais pouvoir le maintenir dans l’anonymat. C’est raté. Te voilà démenti dès la première phrase de ton article. De quoi t’aider à relativiser la portée de tes affirmations ?

Tu as donc brièvement croisé Jérôme, il y a une dizaine de jours, après qu’il ait grimpé (photo) sur la bourse de Bruxelles — dont tu es le président — pour y déployer une banderole sur laquelle il avait écrit « Make Capitalism History ». Visiblement, cette circonstance a représenté une palpitation suffisamment significative du cours de ton existence pour que tu lui consacres un texte dans le journal de la place.

Je disais que tu as du talent. Je le pense. Ton texte affecte à gros traits la sympathie pour Jérôme, tout en cherchant à lui porter, dans le domaine des idées, des coups mortels. C’est là une façon efficace sans doute de procéder. Mais c’est une façon indigne et déloyale de mener le débat politique. Et laisse-moi te dire mon sentiment : à long terme, la déloyauté finit toujours par desservir celui qui la pratique. À moins bien sûr qu’à la bourse, le long terme soit un vain mot. À toi de voir...

Tu te gausses de l’opposition à ce système dont tu es pourtant l’un des rouages les plus intimes. Tu soutiens même qu’en se révoltant contre lui, Jérôme le « fait exister ». Mais dans ce cas, pourquoi avoir envoyé la maréchaussée déloger celui qui, donc, te « fait exister » ? Curieux paradoxe...

Car, en effet, pour en revenir aux choses pratiques, tu accuses encore Jérôme d’avoir mis en danger la vie des policiers qui sont venus l’arrêter. À te suivre, il faudrait sans doute mettre Jérôme en prison. Car mettre en danger la vie d’un policier, c’est un crime grave, non ? Il y en a – tu le sais sans doute, à moins que la pudeur t’interdise de garder l’oeil sur la chronique judiciaire — qui passent des années derrière les barreaux pour moins que ça. Quelle idée te fais-tu donc de la liberté pour tenir des propos pareils ? Mais c’est effrayant ! Je te rassure cependant : pour ma part, je pense que tu as le droit d’exprimer des idées, y compris celles que je considère comme non « réalistes » — même en déployant des banderoles, si tu devais en avoir envie — sans que cela soit « punissable ».

Mais nous nous égarons. Oui, je sais, tu ne demandes pas mieux. Quoi de plus agréable, somme toute, pour pimenter l’existence, qu’une discussion licencieuse et néanmoins courtoise sur les vertus et les méfaits du système... De quoi plaisanter lors d’un prochain dîner d’affaires, sans doute.

Ton propos, laborieusement amené par de longs paragraphes doucereux, tient en cette affirmation aussi péremptoire qu’inepte : « le capitalisme est l’ordre naturel des communautés humaines ». Quelle idée curieuse... Et quel manque de rigueur, surtout. L’histoire (de long terme, à nouveau, il est vrai) des sociétés humaines montre que cette assertion est fausse, tout simplement fausse. Non, le capitalisme n’est pas « naturel ». Le capitalisme — c’est-à-dire l’inversion de la logique de l’échange dans le but de l’accumulation privée et non de l’usage — est une forme sociale historiquement située, comme toutes les autres. N’importe quel étudiant de première année en histoire ou en sociologie pourrait te l’expliquer.

La prétendue naturalité du capitalisme — et au passage de l’économie financière — est bien entendu l’argument massue autant que de dernier recours que tu as trouvé pour l’exonérer de ses méfaits. Il est vrai que reconnaître que nous avons le choix de la manière dont nous voulons organiser notre vivre-ensemble ouvrirait sous tes pieds un abîme.

Malgré ou peut-être grâce à ce pétard mouillé lancé maladroitement à la face de ce révolté que tu ne comprends pas, on te sent perplexe. Il ne faudrait pas que trop d’homologues de Jérôme viennent envahir ton quotidien. Car ils te rappellent à ta condition d’homme domestiqué. Tu le sais, ton libre arbitre ne s’exerce plus — si tant est qu’il s’exerce encore — qu’à l’intérieur d’un raisonnement circulaire qui a toujours été celui de tous les conformismes : « si le pouvoir existe, alors mon rôle est de l’encenser ; et ce faisant je le fais exister ». Tu reproches à Jérôme de vouloir mourir pour des idées, mais c’est toi, manifestement, qui est mort, mort de ne plus penser. En cela, permets-moi de te dire que ta citation à contre-sens de Camus est obscène.

Même infondé, ton texte m’interpelle. Il exigeait ces quelques lignes.