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Soufflets pour l’éolien ?

vendredi 15 février 2008, par François Schreuer

Les critiques se sont multipliées, dernièrement, à l’encontre de l’énergie éolienne, désormais ouvertement vilipendée par des associations organisées à cette seule fin. Jusqu’à l’éminent Hervé Kempf y est allé, ce jeudi, d’une saillie attérante dans Le Monde après que Martine Betti-Cusso ait fait de même dans un kilométrique et alarmiste papier dans Le Figaro Magazine.
Ceci m’incite à dire deux mots de la question.

Actons tout d’abord avec Kempf que, bien évidemment, la première chose à faire lorsqu’on parle d’énergie, c’est de se préoccuper de la réduction de la consommation. Le principal gisement d’énergie se trouve, ainsi que l’explique l’association Negawatt, dans notre propre — et excessive — consommation d’énergie. Il devrait y avoir consensus sur ce point. Reste que, cela acquis, même dans une société post-carbone et post-nucléaire où l’on ne consommera plus d’énergies fossiles, nous aurons toujours besoin d’énergie. L’éolien et les autres formes d’énergie renouvelable seront alors indispensables.

Si jusqu’il y a peu, l’atteinte aux paysages — éminemment subjective, donc discutable à l’infini ; et accessoirement reléguée au second plan dans le cas des parcs off-shore (photo) — constituait le fer de lance de la fronde contre l’énergie éolienne, c’est désormais au bilan énergétique de l’éolien qu’on s’attaque, ce qui risque de toute évidence de faire nettement plus mal. En cause, principalement, l’irrégularité de la fourniture en électricité des éoliennes, dont la conséquence, lorsqu’on injecte l’électricité venant d’elles sur le réseau, est l’obligation de maintenir en fonctionnement des centrales thermiques capables de pallier à leur baisse de régime lorsque le vent faiblit. Ces centrales thermiques à usage intermittent plombent le bilan carbone actuel de l’ensemble. On souligne en outre qu’une telle situation est particulièrement probable dans les périodes de grands froids, lors desquelles on observe à la fois une demande (très) élevée en énergie de la part des consommateurs et une faiblesse des vents. Autrement dit : c’est au moment où l’on aurait le plus besoin d’elles que les éoliennes feraient défaut.

Sans être nullement spécialiste de la chose, il me semble que l’étude en question est particulièrement litigieuse (en particulier, l’exploitation qui est faite de données agrégées par pays pour extrapoler des conclusions me semble extrêmement contestable sur le plan méthodologique), pour ne pas dire purement pamphlétaire. Et je m’étonne en particulier dans cette discussion de l’absence d’une pièce pourtant significative dans le dossier : la question du stockage de l’énergie. Certes, l’énergie sous forme électrique ne se stocke pas et toute conversion vers une autre forme d’énergie est réputée exagérément coûteuse.

Il serait cependant utile de le démontrer aussi dans le cas de l’énergie éolienne (ce qu’aucun article que j’ai lu sur le sujet ne prenait la peine de faire). On peut en effet facilement imaginer d’adjoindre aux parcs éoliens des réservoirs situés en hauteur dans lesquels on pomperait de l’eau lorsque les vents sont généreux, avant de produire du courant par gravité à partir de ce réservoir lorsque le besoin s’en ferait sentir. Cela réduirait substantiellement l’irrégularité de la fourniture électrique de l’éolien, voire en ferait un réservoir d’énergie permettant d’affronter les pics de consommation.

Il y a aussi et surtout — ainsi que l’idée en a été popularisée par l’omnispécialiste Jeremy Rifkin — l’hypothèse forte de la mutation vers une économie de l’hydrogène, basée sur des micro-productions locales. Plutôt que de consommer de l’énergie convoyée sur des centaines ou des milliers de kilomètres dans des réseaux énergivores depuis des gigantesques centrales, une éolienne gérée par une collectivité locale, des installations solaires sur le toît, etc fourniraient en permanence de l’hydrogène (qui, à la différence de l’électricité, est stockable) alimentant des piles à combustible (y compris pour faire rouler des véhicules) ; la perte de rendement dans l’électrolyse (ou d’autres formes de génération d’hydrogène) étant partiellement compensée par le caractère local de la production et le gain que cela entraîne dans le transport de l’énergie.

Cette hypothèse est passionnante, non seulement parce qu’elle ouvre une éventuelle porte de sortie au suicide collectif dans lequel nous sommes désormais bien engagés mais aussi parce qu’elle permet d’imaginer une sérieuse redistribution du pouvoir avec la mise à bas des oligopoles capitalistes qui ont aujourd’hui une mainmise totale sur la production et la distribution d’énergie, ponctionnant au passage tous les citoyens de la planète d’une rente aussi insoutenable qu’injuste.

Bref, on a guère de mal à imaginer que l’éolien (et sans doute encore plus le solaire) — dont les nuisances, la complexité de gestion ou le danger de manipulation sont insignifiants par rapport aux formes centralisées de production d’énergie comme les centrales thermiques et a fortiori les centrales nucléaires — pourrait, au contraire des énergies fossiles, donc, faciliter la mutation, permettre la transition vers une nouvelle ère énergétique.

Il serait bon, je pense, d’examiner en détail qui sont ces gens qui montent des associations pour casser la montée en puissance de l’énergie éolienne...

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