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Kosovo, l’autodétermination contre la souveraineté démocratique

samedi 23 février 2008, par François Schreuer

Les autorités de la province serbe du Kosovo, jusqu’alors sous administration de l’ONU, ont donc proclamé unilatéralement son indépendance, il y a maintenant une petite semaine.

Face à cet événement attendu et rendu possible par eux, la réaction des gouvernements occidentaux, largement favorable à la reconnaissance du nouvel Etat, n’a bien sûr guère surpris. Si dans le cas de l’administration étatsunienne, les choses semblent claires, elles sont pourtant sans doute un rien plus complexes en ce qui concerne l’Union européenne. Selon DeDefensa : « S’il y a un sujet qui fait l’unanimité dans les institutions européennes, principales machinatrices avec les USA de l’indépendance, c’est bien le Kosovo. “Il est impressionnant de constater combien tous les dirigeants européens, Solana, les Commissaires à la Commission, etc., combien tous sont persuadés que l’indépendance du Kosovo est une catastrophe absolue, nous dit une source à la Commission européenne. En plus des événements en cours, de l’attitude de la Russie, il y a la réalisation complète que le Kosovo n’a aucune structure étatique, que sa direction est un rassemblement de groupes mafieux et autres, que ce “pays” va devenir un trou sans fond pour les subsides européens qui serviront à alimenter toutes les activités illégales possibles. Pourtant, pas un seul de ces dirigeants européens n’a élevé la moindre objection publique devant la marche vers l’indépendance, appuyée par les pressions US. L’indépendance du Kosovo, c’est une cause sacrée de l’idéologie libérale et de l’opinion médiatique des élites moralistes européennes.” »

Du côté serbe et russe, il y a moins d’équivoque. La réaction est franchement et ouvertement hostile — une énorme manifestation aux relents non moins nationalistes que ceux qui nous arrivent du Kosovo a protesté jeudi à Belgrade contre l’indépendance du Kosovo, donnant lieu à des incidents —, laissant craindre des réactions autres que diplomatiques.

Dans le discours médiatique, c’est globalement l’appel à un imaginaire vaguement romantique qui a dominé.

Et pour le coup, c’est donc du côté de Belgrade et de Moscou — malgré leur mauvaise réputation — que se trouve la position la plus défendable à mon avis.

Car non, l’indépendance du Kosovo n’est pas une bonne chose.

1. Une ethnicisation du débat institutionnel mondial. Le nouvel Etat kosovar tire, in fine, sa légitimité de la relative homogénéité ethnique ou culturelle (albanaise ou albanophone) du territoire qu’elle revendique. Cette seule option — qui n’a, soit en passant, pas manqué de donner quelques bouffées d’euphorie à Bart de Wever — rend à elle seule la scission réfutable. Pour une raison pratique simple : dès lors que les autorités kosovares s’arrogent le droit de faire scission d’un pays pour des motifs ethniques, on voit mal comment elles pourront refuser que les propres minorités ethniques du nouvel Etat fassent de même et ainsi de suite jusqu’à avoir couvert le monde de frontières séparant des milliers de micro-territoires et l’avoir rempli des conflits frontaliers qui vont avec. Il y aussi une raison plus abstraite de refuser cet argumentaire : au risque de me répéter, en effet, les peuples n’existent pas. Les identités sont complexes, multiples ; elles doivent pouvoir être mutantes, ce qui est définitivement incompatible avec l’ethnicisation du territoire.

La tentation est pourtant bien réelle, dans certains milieux européens, d’entériner cette ethnicisation du débat. On peut ainsi lire dans un éditorial du Figaro ce passage significatif : « Certains experts, qui travaillent dans la région de­puis des années, reconnaissent, en privé, que la meilleure solution pour résoudre les problèmes dans les Balkans serait sans doute d’organiser une grande conférence internationale et de changer une fois pour toutes les frontières sur des bases ethniques. Mais ils savent que cette solution est politiquement incorrecte. Car elle signifierait que la communauté internationale a investi pour rien des millions de dollars dans la région. » Pas « politiquement correcte » [1], voici tout ce qu’inspire à Mme Lasserre, grand reporter au Figaro de son état, cette perspective déplaisante.

2. L’indépendance du Kosovo est factice, nominale. Le Kosovo n’a pas les attributs de la puissance souveraine. Au plan économique, en particulier, les choses ne sont pas brillantes, ainsi que le décrit Christophe Châtelot dans Le Monde : « Ce pays enclavé entre la Serbie, la Macédoine, l’Albanie et le Monténégro, doté d’un réseau d’infrastructures calamiteux, est l’une des régions les plus pauvres d’Europe. En 2006, selon le Fonds monétaire international, son produit national brut (PNB) ne dépassait pas les 1 500 dollars (1 017 euros) par habitant. Le chiffre est peut-être sous-évalué. Mais en l’absence de données fiables, c’est comparable à la Moldavie (2 200 dollars) et largement inférieur à la Macédoine voisine (8 400 dollars) ou à la Bulgarie (11 800 dollars). Faute du moindre tissu industriel ou presque, la richesse nationale (3,4 milliards de dollars en 2006) résulte pour un tiers des transferts d’argent envoyés par la diaspora ou les travailleurs émigrés, ainsi que de l’aide internationale. L’essentiel de l’économie s’appuie sur les secteurs de la construction et des services de base (transport, restauration...). Quant aux exportations, elles se résument principalement à la vente de ferrailles. Personne n’a vu, non plus, de cohortes d’investisseurs étrangers piétinant à la frontière. »

Selon Jean-Arnault Dérens, dans Le Monde diplomatique, « Sur le plan économique, ce Kosovo a virtuellement renoncé à toute activité productive. Les entreprises de la région ne fonctionnent plus depuis longtemps, et l’économie du territoire ne repose que sur le commerce et les services. L’indépendance ne changera rien. Les projets de relance des activités minières demeurent très aléatoires, et la Serbie ne renoncera pas à ses droits de propriété sur la plupart des entreprises du Kosovo. Même après l’indépendance, la défense de ces droits de propriété se plaidera devant les tribunaux de commerce internationaux. »

3. La reconnaissance est illégale. Le droit à l’« autodétermination des peuples » n’est pas d’application ici. Comme l’indique Olivier Corten dans Le Soir : « [...] le peuple kosovar ne bénéficie pas, en droit international, du droit à l’autodétermination. Celui-ci est en effet limité aux situations coloniales ou postcoloniales, c’est-à-dire celles de peuples vivant sur un territoire géographiquement séparé de celui de la Métropole. A contrario, il n’existe aucun droit à la sécession pour les minorités vivant sur le territoire d’un Etat. Il est intéressant de souligner que ce premier principe n’est remis en cause par personne, pas même par ceux qui ont déjà reconnu le Kosovo. Mais sur quoi, alors, fonder cette reconnaissance ? ».

Rappelons en outre, avec Jean-Pierre Chevènement, qu’« Il y eut guerre, déclenchée en 1999 par l’Otan en ignorant les principes du droit international, pour mater les Serbes coupables d’avoir réprimé durement trop durement un mouvement d’indépendance qu’ils qualifiaient de terroriste. Mais la guerre aérienne de l’Otan n’a rien réglé. Pour vaincre, l’Otan devait aller à terre, ce que les Alliés, pas fous et se rappelant la manière dont les divisions nazies furent accrochées, ne voulaient pas. On négocia donc un nouvel accord Serbes-Russes-Américains-Européens qui déboucha sur une résolution des Nations unies, celle dont on voudra bientôt nous faire oublier l’existence, mais qui est le seul droit applicable : la résolution 1244, du 10 juin 1999 : réaffirmation de l’attachement de tous les États membres à la “souveraineté et à l’intégrité territoriale de la République fédérale de la Yougoslavie”. Appel en vue d’une “autonomie substantielle et d’une véritable auto-administration du Kosovo”. »

De quoi il résulte que les Occidentaux se sont mis dans la curieuse et déplaisante situation de recevoir un cours de droit de Vladimir Poutine, qui vient de faire la déclaration suivante, accentuant sérieusement au passage la tension internationale. « Le précédent du Kosovo est un précédent horrible. De facto, il fait voler en éclats tout le système des relations internationales existant, pas seulement depuis plusieurs dizaines d’années, mais depuis des centaines d’années » ; le représentant de la Russie à l’Otan, Dmitri Rogozine, ajoutant même que « Si aujourd’hui l’Union européenne adopte une position unie ou si l’Otan dépasse son mandat au Kosovo, ces organisations vont défier l’ONU et nous allons alors nous aussi partir du fait que nous devons utiliser une force brutale qu’on appelle une force armée, pour qu’on nous respecte ».

La tendance est donc à la balkanisation, c’est-à-dire au renforcement du pouvoir impérial. Comme l’écrit Jean-Luc Mélenchon, « L’empire a besoin d’un monde en confettis pour dominer. Dans ce contexte chacun est prié de regarder ailleurs quand ressurgissent des clivages qui nous ramènent aux temps de coalitions de la première et de la deuxième guerre mondiale, aux antiques découpes entre catholiques et orthodoxes, au tracé des pipe line qui font saliver les lobbies maîtres en Amérique. ». Là est toute la tragédie d’une Europe qui semble avoir renoncé à se construire comme contre-pouvoir ou instrument démocratique.

Conclusion ; si les peuples n’existent pas, le peuple existe bien — je veux dire par cette formule lourdaude que les classes sociales sont une catégorie conceptuelle normativement recevable, au contraire des différentes déclinaisons de la nation ethnique. Et l’intérêt du peuple est précisément, si je puis dire avec beaucoup de raccourcis, la démocratie ; laquelle exige pour exister la souveraineté, l’existence d’un bras armé, d’un pouvoir effectif susceptible de transformer la volonté populaire d’une manière ou d’une autre. Autrement dit, il y a dans la réflexion politique un mouvement primal qui doit faire fi de l’approche formelle dans laquelle nous avons le réflexe de fonctionner, pour raisonner « en masses », seule manière d’appréhender la réalité du pouvoir, son immanence.

Or l’ethnicisation des institutions est précisément la ruine de la démocratie — par l’émiettement de la souveraineté et par la diversion permanente qu’elle représente vers des thématiques nationalistes parfaitement dérisoires malgré leur puissant potentiel explosif. Il est inadmissible, suicidaire de créer des institutions politiques organisées sur une base ethnique. À cet égard, les vieux démons bien sûrs profondément ancrés dans l’histoire européenne, semblent pour le moment resurgir.

Au contraire, la république laïque et effectivement souveraine est le seul modèle politique susceptible de faire contrepoids à la mondialisation du capital, de permettre la multiplicité, la complexité et l’ouverture des appartenances identitaires. Et dans un mouvement de retour vers le champ du droit et de la réflexion formelle libérale, elle rend possible l’exercice des libertés fondamentales, gravement compromis dans tout modèle ethnique, c’est-à-dire féodal.

Bref, à rebours à l’analyse que proposait l’anonyme intervenant cité par DeDefensa et repris en amorce de cet article, un libéralisme politique conséquent devrait à mon avis reconnaître des limites aux tendances centrifuges et relativiser les aspirations « nationales ». Il devrait aussi, pour les mêmes raisons, contester le capitalisme, mais c’est là une autre histoire...

Notes

[1Expression qu’on se hasardera à interpréter, au temps du sarkozysme et dans un journal possédé par un marchand de canons, par quelque comme ceci : profondément souhaitable même si on est un peu gêné de le dire.