Les archives des Bulles

XXI

dimanche 24 février 2008

Tout le monde en a déjà parlé, je sais — lire par exemple ce qu’en écrit The Mole (faut dire, un succès éditorial dans la presse, c’est pas banal banal vu la morosité des temps). Je voulais quand même ajouter mes deux sous pour vous dire moi aussi tout le bien que je pense de l’objet après l’avoir lu de bout en bout (déjà, rien que ça, ça dénote pas mal par rapport à la manière courante et survolante de « consommer » les médias).

XXI, donc, est un nouveau trimestriel. 200 pages de « narrative journalism » haut de gamme vendues exclusivement en librairies (au sens français du terme ; au grand dam des marchands de journeaux) et qui s’arrachent comme des petits pains, malgré les 15 euros qu’il en coûte. Et si la campagne de promotion du nouveau venu — il y a du beau monde à l’orchestration [1] — a manifestement été très soignée, elle n’explique pas à elle seule un engouement qui semble principalement lié à la qualité des plumes qui s’y expriment.

Ce qui est étonnant avec cet authentique ovni médiatique, c’est que, me semble-t-il, la recette du succès prend méchamment à rebrousse-poil les idées reçues généralement admises parmi les éditeurs de presse, dont le moutonisme un peu pathologique est pour le coup nettement mis en lumière.

Alors que la tendance est au raccourcissement forcené des articles (comptez donc le nombre de phrases d’un article de La Meuse ou de la DH,..), XXI nous livre des articles de dix pages, dans lesquels on a le temps de s’immerger. Face à la profusion des flux d’informations de plus en plus accessibles, XXI renonce d’emblée à toute espèce d’exhaustivité, faisant le choix de la sobriété pour approcher les choses par quelques points d’appui bien choisis.

Alors que la disponibilité gratuite des articles sur le web est plus ou moins redevenue la norme dans la presse francophone après quelques années de fermeture relative, les articles de XXI ne sont disponibles qu’en papier — le site du magazine de contentant de compléter l’offre éditoriale. Ceci reste sans doute une question largement ouverte (on me sait par ailleurs plus chaud partisan du libre accès à l’informaion) — particulièrement en ce qui concerne la contradiction entre rémunération des journalistes et accès à l’information du plus grand nombre.

Alors que la tendance est à la chronique des insignifiantes trépidations du pouvoir, au journalisme de cour, à la starification gratuite de petits roitelets vulgaires dans leurs habits trop grands de représentants du peuple, XXI prend le large, sans façon. On peut par exemple lire dans ce premier numéro un article époustouflant d’Emmanuel Carrère sur Edouard Limonov, écrivain protéiforme et opposant baroque au poutinisme, un article dont j’aimerais vraiment beaucoup que vous ne vous dispensassiez pas de la lecture.

Alors que, parallèlement à sa prolétarisation accélérée, la gent journalistique est loin de faire systématiquement honneur à son statut putatif d’élite culturelle, les journalistes de XXI nous donnent du « lourd ». Il y a de la plume et du fond, du style et pas mal de kilomètres au compteur. Faut dire qu’on leur a vraisemblablement laissé le temps et les moyens de mijoter tranquillement leur papier... Ça aussi, c’est pas spécialement banal.

Même sur le plan des illustrations, XXI détonne. Passée la couverture « à l’italienne » un peu criarde, on découvre de la photo, du dessin, du graphisme cohabitant sans mal avec des pages entières de texte nu, le tout dans un style assez éloigné de l’imagerie d’agence ou de la photo illustrative qu’on retrouve le plus souvent dans la presse. Cerise sur le gâteau, un reportage en bande dessinée (j’avais jamais vu ça, moi) du très délicat Jean-Philippe Stassen — dans lequel les Liégeois reconnaîtront la Casa Ponton, sur la première planche — clôture en beauté ce premier numéro.

Alors que les patrons de presse semblent généralement persuadés que leur métier consiste à répéter veulement aux lecteurs ce qu’ils veulent entendre, XXI s’offre et nous offre le luxe rare de nous surprendre, voire de nous dérouter.

Alors que la tendance est au gratuit-papier-chiotte, à l’omniprésence de la pub, XXI nous épargne tout ça, nous demande quinze euros pour 200 pages denses. Autant dire que ça les vaut. De quoi donner quelques idées aux éditeurs de presse ?

Notes

[1Laurent Beccaria, fondateur et directeur des éditions des Arènes, est directeur de la publication. Patrick de Saint-Exupéry, ancien grand reporter au Figaro et ancien récipiendaire du prix Albert Londres, est rédacteur en chef. Parmi les actionnaires, outre ces deux personnes, on retrouve notamment Gallimard et Charles-Henri Flammarion.