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Le boycott des jeux olympiques de Pékin, une asymétrie tristement révélatrice

lundi 7 avril 2008, par François Schreuer

Alors que se multiplient les appels au boycott des prochains jeux olympiques d’été, prévus pour cet été en Chine, permettez-moi de poser bièvement les trois questions suivantes et d’en tirer trois conclusions.

1. Pourquoi boycotter le pouvoir chinois et pas, par exemple, le pouvoir russe ou étatsunien ? Si la répression dont fait l’objet en Chine la liberté d’expression — et d’autres libertés fondamentales avec elle — m’indigne sans équivoque, je ne suis pas certain que les outrages aux droits de l’homme dont est responsable le pouvoir chinois soient tellement plus considérables que ceux que commettent d’autres puissances. Au risque d’encourir le terrible risque de passer pour anti-américain (brr, j’en frémis), puis-je par exemple rappeler que c’est aux Etats-Unis qu’on légalise aujourd’hui même la torture [1] ? Il n’est pas non plus inutile de souligner que la Chine n’a pas engagé la moindre guerre, a fortiori illégale, depuis que le régime en place est installé, ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut, très loin s’en faut, très très loin s’en faut, d’autres puissances dont pas grand monde, pourtant, ne semble réclamer qu’on boycotte les évènements mondiaux qui se tiennent sur leur sol. Etc.

2. Pourquoi les jeux olympiques sont-ils tellement importants ? Ce n’est qu’un symbole, après tout... Si l’on est vraiment déterminé, pourquoi, tant qu’à faire, ne pas plutôt boycotter les importations chinoises ? À tout prendre, il n’est même pas exclus que la chose serait plus efficace pour faire pression sur le régime post-post-maoïste en place. Certes, c’est peu évident dès lors que certains bien de grande consommation ne sont désormais plus produits qu’en Chine. Ce que je veux dire, c’est que le surinvestissement symbolique que manifestent toutes sortes de personnes à l’égard des JO est passablement étonnant quand ces mêmes personnes se font sans doute d’elles-mêmes une image largement composée de « sens critique » et de « valeurs citoyennes ». C’est se contenter de creuser bien peu...

Car les jeux olympiques ne sont somme toute qu’un méga-événement commercial et médiatique. La morale qu’ils sont censés véhiculés semble — si tant est qu’elle ait jamais réellement prévalu — enfouie sous les kilotonnes des flonflons du grand spectacle planétaire, sans oublier le béton et les dollars qui ne sont jamais loin. Curieusement, dans ces circonstances, ce sont les seuls pour qui ces jeux représentent probablement quelque chose d’important — je veux parler des athlètes qui s’entraînent pendant des années pour y participer — à qui l’ont demande de sacrifier le rêve d’une vie (hum, détecteur à clichés activé) pour satisfaire aux envies d’une sanction diplomatique qui pourrait, de toute évidence, prendre d’autres formes. Sauf que ce n’est pas si simple, dès lors que la Chine est surtout une puissance commerciale avec qui il ne fait bon se brouiller. Dès lors, on danse d’un pied à l’autre.

Notez à cet égard combien sont comiques les virevoltantes autant qu’indécises tergiversations de gouvernements occidentaux littéralement écartelés entre leur envie d’envoyer une bonne talmouse à ces odieux Chinois et leur dépendance commerciale à l’égard des mêmes. Le gouvernement de M. Sarkozy mérite sans aucune doute sur ce plan une mention particulière tant la fine équipe constituée de la secrétaire d’état aux droits de l’homme Rama Yade, du ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner et du président en personne — probablement tous trois profondément pénétrés de la juste grandeur de leur action internationale — nous offre un spectacle burlesque (voir ici pour le dernier épisode) fort divertissant — le tout évidemment étant de ne pas se laisser prendre à leur jeu.

3. Pourquoi le Tibet a-t-il droit à l’indépendance et pas la Palestine ? Je pose la question à ceux qui prennent fait et cause pour un pays — indéniablement servi, il est vrai, par un meilleur ambassadeur que ne le sont le couple Fatah/Hamas et ses différents porte-parole. La question est bien entendu celle des critères présidant à la reconnaissance de tout nouvel état indépendant (ce dont il était question récemment dans ces pages au sujet du Kosovo). La moindre des choses en la matière est d’exiger que les mêmes critères s’appliquent à tous. C’est manifestement loin d’être le cas quand prévaut grosso modo la loi des amitiés voulant qu’on trouvera bien souvent odieuses — ou au moins « irréalistes » — les ambitions séparatistes ou autonomistes basques, palestiniennes ou même, pour peu qu’on soit francophone, flamandes tandis que les mêmes venant du Kosovo ou, dans ce cas-ci, du Tibet seront trop facilement considérées comme allant absolument de soi. Bien entendu, chacune de ces régions connaît une situation particulière méritant d’être étudiée en détail et je ne voudrais pas ici faire de généralité autrement que pour dire qu’un minimum d’impartialité se doit de fonder le jugement si l’on a le désir de le proposer comme loi mondiale — car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Conclusion : de l’épisode actuel d’effervescence médiatique, il faut retenir trois choses.

— D’abord, sur le plan des effets concrets immédiats à attendre, tout ceci n’est qu’un léger souffle. Personne ne boycottera sérieusement la Chine et si on le fait — en n’assistant pas, mettons, Ô folie, à quelque cérémonie —, on se répandra par ailleurs en excuses et en explications confuses dans les salons feutrés de la diplomatie. Et l’interventionnisme « humanitaire » de Bernard Kouchner pourra continuer à s’appliquer en Afrique, dont la puissance économique plus congrue fait un terrain de jeu acceptable.

— Ensuite, il faut noter la dissymétrie particulièrement injuste dans le traitement que nous réservons aux pays étrangers en fonction de leur affiliation à « notre » camp [2]. Cette dissymétrie fonde à mon avis une bonne part du ressentiment que d’aucuns ont pu, avec tant d’acuité qu’ils en sont devenus célèbres, analyser comme un « choc des civilisations ». Que seulement le tiers des beaux principes affichés aujourd’hui soient appliqués de façon homogène dans la politique internationale européenne et les pays de l’Union sortiraient de l’OTAN, retireraient au passage les armes nucléaires illégalement stockées sur leur territoire par celui-ci, exigeraient le déménagement du siège des Nations Unies dans un pays non impérialiste, exigeraient des sanctions internationales lourdes à l’égard des fauteurs de guerres agressives et illégales, demanderaient une réduction des budgets militaires états-uniens et ainsi de suite.

On me rétorquera que ce n’est pas possible, qu’il s’agit de politique fiction, que les choses ne vont comme ça et que ce serait un cataclysme économique mondial que d’appliquer cette politique. Soit, mais alors prenons acte de notre faiblesse et tirons-en une politique étrangère modeste et intelligente, éthique mais consciente de ses limites. Et commençons pas appliquer cette maxime en relativisant le caractère référentiel de notre propre situation pour juger toute autre, ainsi que nous le faisons de façon quasi systématique.

— Enfin et surtout, cette affaire, au-delà de son caractère fortement venteux, constitue une manifestation d’un profond malaise occidental vis-à-vis de la Chine. Il y a sans doute d’une part un remugle malsain, une réminiscence essentiellement raciste du « péril jaune » ou de quelque chose d’approchant. De cela, il faut pouvoir prendre conscience et s’en débarrasser. Il y a ensuite — et c’est sans doute l’essentiel — une véritable question politique concernant la nature des relations que l’Europe doit entretenir avec la Chine. C’est le problème de la mondialisation du capital, dont l’ineffable injustice ne peut être tolérée par personne. Je veux dire que la terrible casse sociale en cours n’est que secondairement le fait de l’irruption de la Chine dans le jeu économique mondial. Elle est au contraire principalement le fait d’une prise de pouvoir — souvent d’ailleurs par la voie électorale dont le caractère démocratique s’estompe alors en proportion — oligarchique et ploutocratique sans précédent sur la politique mondiale — prise de pouvoir dont procèdent les baisses d’impôts généralisées sur les plus riches, la sanctification de la liberté de circulation des capitaux ou la protection implicite des paradis fiscaux, pour ne prendre que quelque exemples.

Cette situation appelle une réponse politique : la promotion des libertés fondamentales, en ce compris les droits sociaux, à l’échelle de la planète, l’exigence d’une répartition de la richesse, l’exigence de mesures enfin sérieuses — s’il en est encore temps — pour protéger l’environnement, c’est-à-dire des mesures égalitaires relativement radicales permettant d’enfin garantir l’accès de tous les humains aux droits élémentaires — alimentation, logement, éducation, santé, libertés politiques, etc — tout en privant les hyperriches de leur train de vie spoliateur et écologiquement suicidaire. Je ne suis pas sûr que c’est en boycottant les jeux olympiques de Pékin qu’on avancera, sur ces questions, dans la bonne direction. Ne serait-ce que parce que cela reviendrait à faire allégeance aux Etats-Unis qui sont les principaux promoteurs des injustices dénoncées ici.

Le capitalisme est tissé de contradictions dont il ne diffère le dénouement — comme dans le cas présent — qu’au moyen d’une propagande redoublée. Il est profondément regrettable que les prétendus « progressistes » — les Reporters sans frontières (photo) et autres preux chevaliers de l’humanisme à oeillères — ne soient pas capables de voir à quel point ils sont les instruments de cette manoeuvre et n’adoptent pas en conséquence une position plus équilibrée à l’égard des différents pouvoirs en place.

update À lire aussi : Quelques précisions sur la Chine (26 avril)

Notes

[1Même si des cas de torture sont rapportés en Chine également.

[2J’hésite ici, comme dans d’autres cas, sur l’utilisation de la première personne qui me semble cependant indiquée dans la mesure où je participer dans une certaine mesure au régime politique désigné par cette formule.