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Le Grand Curtius va « affirmer sa dimension internationale »

dimanche 27 avril 2008, par François Schreuer

Dans le cadre d’une opération nationale, il était possible ce dimanche de visiter les travaux, en voie d’achèvement, du « Grand Curtius ». Je veux parler de cet ensemble muséal — connu également sous les noms d’« EMAHL » ou de « Mégamusée » — qui devrait ouvrir à Liège au printemps 2009 une quinzaine d’années après le lancement du projet.

Ce musée, qui réunira une série de collections qui étaient auparavant éparpillées en divers lieux, devrait, à en croire les autorités, draîner bon an mal an quelques 150.000 visiteurs [1] et constituer une attraction majeure à l’échelle internationale.

Autant le dire tout de suite : même si l’objectif affiché n’est pas démesurément ambitieux (la fréquentation des grands musées internationaux se compte en millions de visiteurs par an) on a un peu de mal à croire qu’il sera atteint. Pour trois raisons :

1. Le contenant, d’abord — presque un îlot entier, située entre Feronstrée et le quai de Maastricht (périmètre en bleu sur l’illustration ci-dessous) —, se signale certes par la rénovation à grands frais [2] et plutôt réussie de quelques immeubles remarquables du cœur historique liégeois, à commencer par le palais Curtius, dont tous les habitués de la Batte connaissent la silhouette massive et les tons flamboyants [3].

Pour autant, au-delà de l’opération de sauvergarde patrimoniale, on peine à distinguer la cohérence de lieux qui se présentent comme une succession de cours très petites, que viennent encore segmenter des passages (bientôt) vitrés quelque peu incongrus (photo ci-dessous). Ajoutons à cela que l’entrée principale du musée, qui sera située sur la place Saint-Barthélemy [4] n’est guère avenante et ne marque en tout cas pas nettement l’existence du musée dans l’espace urbain pas plus qu’elle ne le fait communiquer avec lui. Bref, l’ensemble ne dégage pas l’identité architecturale qu’on aurait pu attendre du « grand » musée.

En outre, il est fortement regrettable que le musée d’Ansembourg (cadre rouge sur le plan ci-dessus) n’ait pas été inclus dans la périmètre du musée, pas plus que ne semble l’être (bien que cela ait été envisagé) la collégiale Saint-Barthélemy (cadre vert sur le plan).

Plus généralement, dès lors que le Palais des Princes n’est pas encore affecté à une fonction culturelle, on peut regretter que le musée d’histoire liégeoise n’ait pas trouvé là une implantation qui eut été naturelle.

2. Le contenu, ensuite et surtout, s’annonce parfaitement hétéroclite. On retrouvera en premier lieu dans ce musée une partie des collections des anciens musées d’armes et du verre (qui tous deux jouissaient d’une réputation internationale auparavant, on verra ce qu’il en sera du nouveau musée) ainsi que le bric-à-brac du Curtius (en ce compris... une momie [5]) et jusqu’à une donation de... pendules dûs à la générosité du baron François Duesberg. Il s’y trouvera bien quelques pièces remarquables (l’évangéliaire de Notger, notamment) mais pas suffisamment, à mon avis, pour justifier d’un intérêt populaire permettant d’atteindre les chiffres de fréquentation annoncés. Bien sûr, la muséographie peut faire beaucoup [6]. On attendra de voir.

Mais surtout, on perçoit mal quelle sera l’identité de ce nouveau musée. A priori, il s’agira d’un musée d’histoire liégeoise. Dans ce cas, pourquoi y placer aussi des galeries thématiques très éloignées (égyptologie, verre, armes,...) qui perturberont la perception par le public de l’identité du musée ? Mais surtout quelle relation ce musée aura-t-il avec ses voisins de l’art wallon (situé dans l’îlot St Georges) et de la vie wallonne (Cour des mineurs) ou encore avec l’archéoforum (sous la place St Lambert) voire avec la maison de la métallurgie (Bld Poincaré), tous lieux dont les contenus sont pour partie très proches ou complémentaires à la thématique d’un musée d’histoire liégeoise ?

3. Autant dire que le contexte, enfin, reste manifestement celui d’un déficit global de cohérence des (trop) nombreux musées liégeois. À commencer par le fait que les pièces les plus marquantes du patrimoine historique local restent, pour la plupart, disséminées en divers lieux alentours : les fonds baptismaux de Renier de Huy, par exemple, resteront à la collégiale Saint-Barthélemy (toute proche, donc), les principales pièces d’orfèvrerie se trouvent au trésor de la Cathédrale, et ainsi de suite.

Bref, le sentiment qui domine à la vue de ce projet qui se met en place est celui d’un certain flou. Avant "d’affirmer sa dimension internationale", comme le proclame le dépliant distribué aux visiteurs de ce jour, il serait peut-être nécessaire de réfléchir à la cohérence du projet s’il en est encore temps.

Update 3/5 : Je signale cet article plein de verdeur de Dominique Nahoé, paru ce jour dans LLB.

Notes

[1En 2003, on parlait plutôt de 120.000 à 140.000 visiteurs.

[246,3 millions d’euros aux dernières nouvelles, dont 21 millions venant de subsides régionaux, communautaires et européens.

[3Mais également l’hôtel de Wilde, la maison Brahy, la maison Charlier et l’hôtel Hayme de Bomal.

[4Une autre entrée est prévue quai de Maastricht, mais on imagine qu’elle sera moins utilisée tant que le quai demeurera une voie rapide.

[5Ou plus exactement un cartonnage ayant contenu une momie.

[6J’ai eu l’occasion de visiter certains musées historiques — je pense au musée historique d’Amsterdam ou au musée national d’Ecosse, à Edinburgh — qui étaient absolument remarquables sur ce plan.

Messages

  • Le milieu muséal liégeois est phagocyté par la carte rouge, à tout le moins par la politisation excessive. Nombreuses sont les édiles culturelles propulsées à la tête de fiefs culturels pour lesquels elles n’ont parfois pas une vision claire, pertinente et... authentiquement culturelle.

    Le problème en est que les incommensurables richesses patrimoniales de Liège sont gérées de manière parfaitement hétéroclite (qui a dit incohérente ?).

    Il réside dans les réserves du Musée d’Art Wallon des magnifiques primitifs flamands... Qui croupissent dans les cryptes, au motif qu’il ne fait pas toujours bon être flamand au pays des sous-régionalismes.

  • Une précision : je pense que la Ville a acheté le rez de l’immeuble contigu (la "vaissellerie") à l’hôtel Hayme de Bomal, côté Feronstrée, dans l’objectif d’établir un lien physique avec le musée d’Ansembourg qui devrait donc intégrer le complexe muséal.

    Pour le reste, une analyse intéressante, comme toujours sur ce blog, même s’il me semble qu’on ne peut à la fois regretter le caractère hétéroclite du musée ET une certaine redondance avec d’autres musées qui abordent différents thèmes sous une perspective historique

    • Bonjour Laurent,

      Une précision : je pense que la Ville a acheté le rez de l’immeuble contigu (la "vaissellerie") à l’hôtel Hayme de Bomal, côté Feronstrée, dans l’objectif d’établir un lien physique avec le musée d’Ansembourg qui devrait donc intégrer le complexe muséal.

      Ah, voilà une plutôt bonne nouvelle (mais n’y a-t-il pas deux immeubles entre Hayme de Bomal et Ansembourg ?)

      Pour le reste, une analyse intéressante, comme toujours sur ce blog, même s’il me semble qu’on ne peut à la fois regretter le caractère hétéroclite du musée ET une certaine redondance avec d’autres musées qui abordent différents thèmes sous une perspective historique

      Mm, je trouve que si. N’est-il pas possible que les collections présentées soient à la fois trop diverses (qu’est-ce qu’une momie vient faire dans un musée d’histoire liégeoise ?) et incomplètes ? La question que je me pose en filigrane du texte ci-dessus est la suivante : qui viendra visiter ce musée ? Pour y voir quoi ? Les gens qui visitent Liège, c’est certain, n’ont pas le temps ni l’envie de visiter 20 musées. Ne serait-il dès lors pas plus pertinent que les pouvoirs publics regroupent leurs collections autour de trois ou quatre pôles forts et identifiables (un musée d’art à la Boverie ou ailleurs, un musée d’histoire dans le palais des princes et dans l’archéoforum, un musée d’ethnologie à la Cour des Mineurs, un musée des sciences à Van Beneden...) auxquels s’ajouteraient évidemment la pléiade des « petits » musées (Mad, musée Tchantchès, maison du Jazz, transports en commun, etc).

      Bon, la réflexion est (très) loin d’être aboutie ici. Je trouve que ça vaudrait la peine de la mener...

      J’y reviendrai.

      François

    • A te suivre, le problème ne se pose-t-il pas dans d’autres musées ? Par exemple le musée des sciences : qu’ont en commun un aquarium, un "musée d’histoire naturelle", une maison de la science - dont l’objectif est davantage une pédagogie des sciences dures - et la maison de l’industrie (qui se trouve présente sous la même coupole "Embarcadère du savoir"), voire un musée de l’évolution des sciences (évoqué vu le patrimoine dont dispose l’université). N’est-il pas imaginable d’y trouver un fil conducteur dont s’écartent des départements ?

      Je pense justement que le Grand Curtius peut être ce musée d’histoire (évoqué pour le palais) qui l’aborderait, il est vrai, d’une manière assez large : histoire du pays de Liège, évolution des arts décoratifs, apparition de certaines industries (armes, verre) et donc raison d’être du développement important de certaines sous-sections, évolution de la pensée, et donc présence de cette momie qui peut illustrer - cfr l’expo "la caravane du caire" - la transition entre un esprit de collection (type cabinet de curiosités) et un esprit plus analytique. Mais en effet, sans doute est-il important que le fil ne puisse pas se perdre en cours de route. J’espère à ce titre que les muséologues "répudiés" en cours de route aient fait oeuvre utile.