Les archives des Bulles

Liège 2015, quelques leçons prises au vol

jeudi 29 mai 2008, par François Schreuer

Vous allez bien sûr me trouver naïf, mais je m’étonne encore et toujours du pouvoir des mots. De quelques paragraphes hâtivement rédigés avec Alain De Clerck et mis en ligne tout aussi hâtivement peuvent naître bien des choses contradictoires, en bonne partie imprévisibles et surtout terriblement puissantes. C’est ce qui s’est passé ces dernières semaines avec l’appel pour que Liège remette une candidature au titre de capitale européenne de la culture. Signé ce soir par plus de 8000 personnes [1], dont bon nombre de personnalités du monde culturel, cet appel a donné lieu à un authentique emballement médiatique dans la presse écrite régionale puis, lundi soir, à un débat assez tendu au conseil communal de Liège qui a vu la majorité — sous les huées de 150 personnes mobilisées pour l’occasion et affublées d’un noeud papillon rouge en guise de protestation (photo) — repousser, pour des motifs qui me semblent mauvais et d’une manière dont je reste profondément insatisfait, la motion déposée par Ecolo et soutenue par le MR en faveur de la candidature. Depuis lors, nous avons reçu plusieurs centaines de réactions, très majoritairement favorables à la poursuite de ce mouvement qui est né entre-temps — la question qui se pose à présent est celle de l’organisation d’une éventuelle consultation populaire. Nous avons aussi reçu quelques réactions plus nuancées voire très critiques, comme celle de l’avocat Firass Abu Dalu, de la dérive « poujadiste » ou « antipolitique » dans laquelle nous serions tombés. A aussi été pointée — par exemple par Jean-Pierre Rousseau, directeur de l’OPL, ici et ici — la récupération dont nous aurions paraît-il fait l’objet.

Il est vrai que l’appel et ses suites ont manifestement d’ores et déjà fait des dégâts dans l’image de la majorité liégeoise qui apparaît depuis lundi sous un jour assez peu favorable. Il faut dire que ladite majorité a, de mon point de vue, extrêmement mal géré la crise, le bourgmestre Demeyer prenant de façon cassante le contrepied de la proposition quasiment dès qu’elle a été émise. Croyez-moi ou pas : cette réaction fébrile de la majorité liégeoise — qui lui coûte aujourd’hui — m’a surpris.

Ce mercredi, j’ai rencontré, à son invitation, l’échevin de la culture de la ville de Liège, Jean-Pierre Hupkens. L’échange a été intéressant à défaut d’être en phase avec le déroulement des évènements. Au moins avons-nous pu discuter calmement de tout cela. J’aimerais dire que j’ai rencontré un interlocuteur de qualité qui, même si je suis loin d’être d’accord avec lui dans le présent débat, s’est montré désireux de prendre en compte ce qui s’exprime ici de manière, il faut bien le dire, confuse. J’ai pu, à cette occasion, identifier un élément explicatif de notre divergence, trop peu mis en avant dans les comptes-rendus du contentieux : contrairement à lui — et, sans doute, au PS tout entier — je ne me reconnais nullement dans le discours régionaliste wallon. Je ne vois fondamentalement pas de raison de préférer, en l’occurrence, Mons à Malines. La Wallonie est une entité qui ne fait pas particulièrement sens pour moi. Il découle de cela que l’argument de la « solidarité wallonne » — qui a, je pense, beaucoup joué dans le vote de lundi, quoiqu’en vertu d’un raisonnement éronné, à mon avis — a peu de prise sur moi.

Mais venons-en au fait. Je ne vais pas refaire ici la revue des arguments avancés par les uns et les autres. Si j’écris ce billet, c’est que j’ai envie de faire dans cette affaire un pas de côté, au moins provisoire. Non seulement parce que des circonstances personnelles m’y incitent mais aussi parce que j’estime que j’arrive au bout de ce que je pouvais faire et que je n’ai pas envie de me transformer en chevalier blanc. Si le mouvement doit continuer — et j’espère qu’il le fera sous une forme constructive et néanmoins subversive, que ce soit par une consultation populaire ou autrement — je préfère, tout bien pesé, que d’autres que moi en prennent le relai.

Permettez-moi cependant de vous livrer les quelques réflexions et constatations suivantes.

1. S’il y a une chose dont nous avons fait la preuve avec cet appel, c’est à mon avis qu’il existe un désir, un ras-le-bol, un espoir,... — un peu de tout ça sans doute — dans le monde culturel liégeois et plus largement dans la population liégeoise. Je ne pense pas que cette demande soit réellement unifiée ; sans doute même certaines de ses expressions sont-elles carrément antagonistes : entre les cultureux pointus qui critiquent — avec beaucoup d’à-propos — le projet du nouveau MAMAC et les afficionados du Standard qui n’ont que deux mots à la bouche, il y a bien sûr plus que de la distance. Pourtant, tout cela exprime le désir de renaissance d’une ville qui sort d’en prendre pendant un sacré paquet d’années. Comme le disait Bouli Lanners au Soir vendredi dernier, « la ville sort la tête hors de l’eau, il se passe quelque chose de l’ordre du renouveau ». C’est là quelque chose de très précieux mais aussi de fragile et je regrette amèrement que le collège ait sabré dans ce désir avec autant de désinvolture. Quoi qu’il en soit, de tout cela je ne m’estime pas être le porte-parole qu’on a fait de moi ces dernières semaines. Et je pense que l’éructation en partie incontrôlée à laquelle on assiste est le signe d’un déficit de démocratie plus que d’un « poujadisme » supputé, donc, par certains. C’est pour cette dernière raison que je suis favorable — sans être pourtant à même de mettre sur pieds la campagne de signatures y nécessaire — à l’organisation d’une consultation populaire. Je pense que parfois certaines digues doivent pouvoir céder...

2. La médiatisation importante dont notre appel a bénéficié m’a permis d’observer avec plus de précision que jamais auparavant en ce qui me concerne le caractère déformateur du fonctionnement des médias. Bien que je sois convaincu que les journalistes qui ont jour après jour rendu compte de notre discours soient de bons professionnels soucieux de traduire fidèlement l’expression de leurs interlocuteurs,... il n’y a rien à faire : il y a entre ce qu’on voulait dire et ce qu’on lit dans les médias plus qu’une nuance une véritable divergence. Je ne parle pas ici des erreurs grossières ou des manipulations délibérées de l’information (qui existent aussi, quoique plus rarement que l’on pense) mais simplement de la pratique courante, déontologique et professionnelle du journalisme. Et quand je vois comme les articles de presse sont, en situation de crise, disséqués et surinterprétés, cela peut donner lieu à des malentendus sérieux, voire pire que cela. J’ai eu plusieurs exemples de ce type ces derniers jours où une légère variation dans la retranscription a donné lieu à de réelles tensions. Bref, je souhaite ardemment retrouver un mode d’expression direct, c’est-à-dire l’écriture, laquelle permet, comme ici, des développements et des nuances impossibles dans les formats usités par les médias, et surtout une relecture et un dialogue qui n’existent en aucune manière dans le discours médiatique saccadé et toujours urgent.

3. Nous avons également contribué à apporter dans cette affaire une démonstration cinglante des petits arrangements minables qui peuvent prévaloir dans la gestion des affaires publiques. Outre que nous montré que l’attitude de la Communauté française dans ce dossier est partiale et ouvertement contraire au réglement européen, on a surtout eu droit à une déclaration hallucinante d’un Jean-Pierre Grafé qui en a de toute évidence trop dit en déclarant au Soir, je cite : « Nous avons promis à Elio Di Rupo de respecter l’accord de 2004 sur Mons 2015 en lui demandant de respecter l’accord sur la réalisation de la liaison autoroutière CHB ». Autrement dit, les responsables liégeois auraient vendu la culture en échange du béton. Autrement dit encore, pour reprendre les mots d’un intervenant lu sur un forum, M. Grafé est parvenu à choisir en notre nom la peste et le choléra [2].

4. Je constate encore que s’est posée avec une vigueur renouvellée la question de la particratie. Les lecteurs de ces pages savent que je ne suis pas loin d’être favorable, avec Simone Weil [3], à la dissolution des partis politiques. Je suis favorable à des institutions démocratiques permettant l’expression d’une beaucoup plus grande singularité des élus (et donc d’un pouvoir beaucoup moins grand des exécutifs et des partis). J’abomine l’endogamie qui sévit encore et toujours dans la sélection des élus et, plus généralement, dans le fonctionnement des partis politiques, lesquels servent systématiquement leur intérêt partisan avant l’intérêt général et/ou la lutte des classes [4]. Et j’ai le net sentiment que le vote de lundi a été un vote particratique. Je sais avec certitude que de nombreux élus de la majorité étaient favorables à notre proposition — laquelle, sans consigne de vote, aurait été majoritaire sans discussion. J’ai constaté qu’ils ont voté avec la majorité sur un argumentaire dont je peine sérieusement à recevoir la validité. Je suis aussi convaincu, pour avoir été informé par des personnes à bonne source mais sans disposer de preuves formelles de cela, que le PS liégeois a subi des pressions de la part du PS national, que l’éventuelle candidature liégeoise est très rapidement devenue un enjeu national qui a fait chauffer les téléphones à Bruxelles, Mons ou Namur. Jean-Pierre Hupkens m’assure du contraire et je ne peux, bien qu’extrêmement dubitatif, qu’en rendre compte ici.

5. Enfin et surtout, j’observe un double paradoxe dès lors qu’on nous a pas mal reproché d’avoir lancé cet appel « tête baissée », « sans réfléchir », plutôt que d’être venu « discuter ». Il est pourtant bien évident que chaque fois qu’on adopte ce comportement (et je l’ai fait un certain nombre de fois), on n’est pas écouté, précisément. Ces derniers mois, à plusieurs reprises, dans le cadre d’autres dossiers sur lesquels je suis actif, j’avais convenu avec le bourgmestre Demeyer de prendre le temps de discuter. Téléphonant pour obtenir les rendez-vous promis, je me suis systématiquement heurté à un imperméable secrétariat. La semaine dernière, la situation avait changé et c’est le bourgmestre qui a appelé pour discuter. Je ne dis pas que ceci est bien ou mal, mais que c’est comme ça que ça fonctionne, en partie par la force des choses (le bourgmestre d’une grande ville n’a matériellement pas le temps de discuter une heure avec chacun de ses concitoyens) et en partie aussi en raison d’une certaine culture du pouvoir qui ne prête aucune attention aux voix discordantes tant qu’elles ne sont pas menaçantes. L’expérience que j’ai du système politique est qu’il ne comprend que le rapport de force. Le dossier de l’autoroute CHB, par exemple, évoqué plus haut, en est un exemple parfait : le déploiement d’un argumentaire extrêmement solide contre la construction de cette autoroute laisse les majorités politiques de marbre (en ce compris MM. Demeyer ou Firket). Qu’on obtienne par contre le soutien de l’Europe sur un point de procédure et les lignes se mettent à bouger... Le second paradoxe est qu’en recourant au rapport de force, on renforce la solidarité grégaire des organisations politiques qui ont naturellement tendance à faire corps dans les situations de tension, c’est-à-dire qu’on renforce la particratie.

On n’a bien sûr pas fini de parler de tout cela...

Notes

[1Sans compter environ 2000 personnes qui n’ont pas réussi à valider leur signature ou les 2300 membres du groupe Facebook, pas entièrement redondants avec les signataires.

[3Dont on lira avec profit la Note sur la suppression générale des partis politiques (Ed. Climats).

[4Puisque l’intérêt général est, nous sommes bien d’accord, une formulation un peu trop pacifiée du problème de la politique.