Les archives des Bulles

CCC : quel traitement journalistique ?

vendredi 6 juin 2008, par François Schreuer

Quatre personnes ont été placées sous mandat d’arrêt, la nuit passée « dans le cadre d’une enquête sur des faits de terrorisme ». Il leur serait reproché, selon le parquet fédéral, d’avoir pris part aux activités du « Partito Comunista Politico-Militare » italien, considéré comme une organisation terroriste.

Une d’entre elle est un ancien membre des « Cellules communistes combattantes » (CCC), lesquelles se sont rendues tristement célèbres en professant des idées déplaisantes et en perpétrant une vingtaine d’attentats en Belgique dans les années ’80. Leurs membres ont ensuite passé une bonne partie des deux décennies suivantes en prison. Parmi ces personnes se trouve également une jeune journaliste de la RTBF [1].

Je ne suis bien sûr pas en mesure d’apporter la moindre appréciation sur le fond du dossier, mais c’est précisément pour cette raison que je m’étonne du traitement journalistique fort peu prudent à mon sens qu’il est fait de cette affaire depuis 24 heures :

— On sait que le parquet fédéral, qui semble à la manoeuvre ici, s’est illustré dans un passé récent par des prises de positions suffisamment fantaisistes que pour provoquer la cassation du procès Kimyongür, puis l’acquittement de ce dernier lors du nouveau procès (en degré d’appel) [2]. On sait que jusqu’à ce que Kimyongür soit blanchi, une campagne de presse ordurière, alimentée par les délires du parquet, l’a visé, notamment dans la presse flamande, qui faisait de lui de chef d’une organisation terroriste et tutti quanti — préventions nettement rejetées par la cour d’Anvers (et dont chacun peut mesurer le caractère dramatique qu’elles auraient pu prendre si la cour avait suivi le parquet comme cela s’est passé lors des deux premiers procès). De sorte qu’un minimum de prudence s’impose au sujet des allégations avancées par le parquet.

— Cela étant dit, on ne peut que constater que les chefs d’inculpation sont pour le moins flous voire inconsistants dans l’état actuel de ce qui a été communiqué par le parquet. On aimerait savoir rapidement quels actes sont reprochés à qui ; ce qui justifie la résurrection du sigle « CCC » (qui semble a priori une ficelle un peu grosse), etc. Il est pour le moins étonnant que ces questions, pourtant essentielles, soient dans l’état actuel des choses, passées au bleu. Admettons que le caractère sensible de certains dossiers et la menace qui pèserait le cas échéant sur la sécurité publique puissent justifier que les autorités louvoient quelque peu. Cette attitude exige cependant par la suite une reddition de compte — et en cas d’abus, des sanctions. On espère qu’il en ira ainsi.

— Concernant la journaliste de la RTBF, je remarque que son nom (que je ne citerai pas ici) a été jeté en pâture (je ne sais pas exactement qui a lancé l’hallali mais toute la presse semble avoir repris cette information sans vergogne) à une opinion publique qui n’en demandait pas tant. On a appris aujourd’hui que son contrat de travail avait été « juridiquement suspendu de fait » par la RTBF. Autant dire que, quoi qu’il advienne par la suite, sa carrière est brisée. Il me semble que la mesure du préjudice — éventuellement injustifié : mandat d’arrêt ne signifie pas condamnation et encore moins culpabilité, surtout en matière de terrorisme — subi par cette dame aurait dû inciter à la plus grande réserve.

— Toujours à propos de la RTBF, on peut lire ce soir, dans les forums des sites de presse, d’abondants commentaires fascistoïdes de courageux anonymes déclarant en substance « La RTBF est un repère de dangereux gauchistes financé par mes impôts, faisons cesser ce scandale » — ignorant, ça va sans dire, le fait qu’aucun reproche ne semble avoir été formulé tant qu’à présent quant à la pratique professionnelle de cette journaliste qui est donc sans doute capable de faire la part des choses entre ses opinions politiques et sa pratique journalistique. La tolérance accordée par lesdits sites de presse à ce genre de commentaire est inacceptable pour deux raisons. D’abord, ces commentaires considèrent que l’affaire est déjà jugée, ce qui n’est pas le cas, bien évidemment. L’usage de l’indicatif en lieu et place du conditionnel ne doit pas être autorisé et permettrait, à la rigueur, l’inculpation des éditeurs de ces sites pour calomnie. Mais surtout, sur un plan plus moral que juridique, ces commentaires affirment implicitement qu’il serait du devoir de la RTBF de « screener » ses journalistes et d’en éliminer les « gauchistes », perspective qui relève ni plus ni moins que du fascisme.

— Enfin et surtout, la législation anti-terroriste — et de manière générale la psychose idoine activement développée et propagée par la propagande bushiste (avec une efficacité surprenante, il faut bien le dire) — étant ce qu’elle est (abusive, liberticide, scandaleuse sont des mots faibles), son usage par la justice ne peut être considéré comme un fait neutre par un démocrate. En particulier, la création du délit d’association (dont j’ignore à ce stade s’il est invoqué dans la présente affaire, mais cela semble fort possible d’après les comptes-rendus des journaux) doit être considéré comme une infamie qui outrage les principes les plus fondamentaux du libéralisme politique, à commencer par celui de l’individualité de la responsabilité (on n’est pas responsable des actes que l’on n’a pas posé et que l’on n’avait pas l’intention de poser).

Bref, il est beaucoup trop tôt, je le répète, pour porter une quelconque appréciation sur le fond du dossier. Il apparaît cependant que les médias ont d’ores et déjà, en manquant gravement de prudence, dérapé dans la couverture qu’il en ont fait.

Update — à lire ailleurs :
— CCC : flou judiciaire et emballement médiatique, Hugues Le Paige, 7 juin
— L’antiterrorisme ne peut être un secret d’état, Marc Metdepenningen, 7 juin
— Le dossier sur mouvements.be

Notes

[1Dont je précise que, même si je l’avais perdu de vue depuis quelques années, je la connais assez bien, puisqu’elle était en quelque sorte la « cheffe de groupe de l’opposition » dans le conseil de la FEF à l’époque où j’en étais le président.

[2Même si ledit parquet fédéral, faisant preuve d’un rare acharnement, s’est depuis lors lui-même pourvu en cassation contre l’arrêt, trop clément à ses yeux, de la cour d’appel d’Anvers. L’affaire sera donc examinée en cassation pas plus tard que ce mardi 10 juin.