Les archives des Bulles

CCC : quel traitement journalistique ?

vendredi 6 juin 2008, par François Schreuer

Quatre personnes ont été placées sous mandat d’arrêt, la nuit passée « dans le cadre d’une enquête sur des faits de terrorisme ». Il leur serait reproché, selon le parquet fédéral, d’avoir pris part aux activités du « Partito Comunista Politico-Militare » italien, considéré comme une organisation terroriste.

Une d’entre elle est un ancien membre des « Cellules communistes combattantes » (CCC), lesquelles se sont rendues tristement célèbres en professant des idées déplaisantes et en perpétrant une vingtaine d’attentats en Belgique dans les années ’80. Leurs membres ont ensuite passé une bonne partie des deux décennies suivantes en prison. Parmi ces personnes se trouve également une jeune journaliste de la RTBF [1].

Je ne suis bien sûr pas en mesure d’apporter la moindre appréciation sur le fond du dossier, mais c’est précisément pour cette raison que je m’étonne du traitement journalistique fort peu prudent à mon sens qu’il est fait de cette affaire depuis 24 heures :

— On sait que le parquet fédéral, qui semble à la manoeuvre ici, s’est illustré dans un passé récent par des prises de positions suffisamment fantaisistes que pour provoquer la cassation du procès Kimyongür, puis l’acquittement de ce dernier lors du nouveau procès (en degré d’appel) [2]. On sait que jusqu’à ce que Kimyongür soit blanchi, une campagne de presse ordurière, alimentée par les délires du parquet, l’a visé, notamment dans la presse flamande, qui faisait de lui de chef d’une organisation terroriste et tutti quanti — préventions nettement rejetées par la cour d’Anvers (et dont chacun peut mesurer le caractère dramatique qu’elles auraient pu prendre si la cour avait suivi le parquet comme cela s’est passé lors des deux premiers procès). De sorte qu’un minimum de prudence s’impose au sujet des allégations avancées par le parquet.

— Cela étant dit, on ne peut que constater que les chefs d’inculpation sont pour le moins flous voire inconsistants dans l’état actuel de ce qui a été communiqué par le parquet. On aimerait savoir rapidement quels actes sont reprochés à qui ; ce qui justifie la résurrection du sigle « CCC » (qui semble a priori une ficelle un peu grosse), etc. Il est pour le moins étonnant que ces questions, pourtant essentielles, soient dans l’état actuel des choses, passées au bleu. Admettons que le caractère sensible de certains dossiers et la menace qui pèserait le cas échéant sur la sécurité publique puissent justifier que les autorités louvoient quelque peu. Cette attitude exige cependant par la suite une reddition de compte — et en cas d’abus, des sanctions. On espère qu’il en ira ainsi.

— Concernant la journaliste de la RTBF, je remarque que son nom (que je ne citerai pas ici) a été jeté en pâture (je ne sais pas exactement qui a lancé l’hallali mais toute la presse semble avoir repris cette information sans vergogne) à une opinion publique qui n’en demandait pas tant. On a appris aujourd’hui que son contrat de travail avait été « juridiquement suspendu de fait » par la RTBF. Autant dire que, quoi qu’il advienne par la suite, sa carrière est brisée. Il me semble que la mesure du préjudice — éventuellement injustifié : mandat d’arrêt ne signifie pas condamnation et encore moins culpabilité, surtout en matière de terrorisme — subi par cette dame aurait dû inciter à la plus grande réserve.

— Toujours à propos de la RTBF, on peut lire ce soir, dans les forums des sites de presse, d’abondants commentaires fascistoïdes de courageux anonymes déclarant en substance « La RTBF est un repère de dangereux gauchistes financé par mes impôts, faisons cesser ce scandale » — ignorant, ça va sans dire, le fait qu’aucun reproche ne semble avoir été formulé tant qu’à présent quant à la pratique professionnelle de cette journaliste qui est donc sans doute capable de faire la part des choses entre ses opinions politiques et sa pratique journalistique. La tolérance accordée par lesdits sites de presse à ce genre de commentaire est inacceptable pour deux raisons. D’abord, ces commentaires considèrent que l’affaire est déjà jugée, ce qui n’est pas le cas, bien évidemment. L’usage de l’indicatif en lieu et place du conditionnel ne doit pas être autorisé et permettrait, à la rigueur, l’inculpation des éditeurs de ces sites pour calomnie. Mais surtout, sur un plan plus moral que juridique, ces commentaires affirment implicitement qu’il serait du devoir de la RTBF de « screener » ses journalistes et d’en éliminer les « gauchistes », perspective qui relève ni plus ni moins que du fascisme.

— Enfin et surtout, la législation anti-terroriste — et de manière générale la psychose idoine activement développée et propagée par la propagande bushiste (avec une efficacité surprenante, il faut bien le dire) — étant ce qu’elle est (abusive, liberticide, scandaleuse sont des mots faibles), son usage par la justice ne peut être considéré comme un fait neutre par un démocrate. En particulier, la création du délit d’association (dont j’ignore à ce stade s’il est invoqué dans la présente affaire, mais cela semble fort possible d’après les comptes-rendus des journaux) doit être considéré comme une infamie qui outrage les principes les plus fondamentaux du libéralisme politique, à commencer par celui de l’individualité de la responsabilité (on n’est pas responsable des actes que l’on n’a pas posé et que l’on n’avait pas l’intention de poser).

Bref, il est beaucoup trop tôt, je le répète, pour porter une quelconque appréciation sur le fond du dossier. Il apparaît cependant que les médias ont d’ores et déjà, en manquant gravement de prudence, dérapé dans la couverture qu’il en ont fait.

Update — à lire ailleurs :
— CCC : flou judiciaire et emballement médiatique, Hugues Le Paige, 7 juin
— L’antiterrorisme ne peut être un secret d’état, Marc Metdepenningen, 7 juin
— Le dossier sur mouvements.be

Notes

[1Dont je précise que, même si je l’avais perdu de vue depuis quelques années, je la connais assez bien, puisqu’elle était en quelque sorte la « cheffe de groupe de l’opposition » dans le conseil de la FEF à l’époque où j’en étais le président.

[2Même si ledit parquet fédéral, faisant preuve d’un rare acharnement, s’est depuis lors lui-même pourvu en cassation contre l’arrêt, trop clément à ses yeux, de la cour d’appel d’Anvers. L’affaire sera donc examinée en cassation pas plus tard que ce mardi 10 juin.

Messages

  • He bien pour une fois, je suis tout à fait d’accord avec toi :) Et j’en profite pour rebondir sur ce phénomène des commentaires fascisants ou carrément racistes sur les sites Internet des médias mainstream. Il se trouve qu’il y a plus ou moins une semaine j’ai envoyé un mail au Soir pour leur faire remarquer qu’il était inacceptable que ce genre de commentaires s’étalent sous certains de leurs articles (particulièrement ceux concernant d’une manière des immigrés). J’ai reçu une longue réponse mettant en avant les "outils de contrôle" utilisés et le gros travail de modération, et m’invitant à utiliser tant et plus le bouton "signaler un abus". En bref, une manière élégante de me dire que rien ne va changer... Du coup, qu’est-ce qui vaudrait la peine d’être fait ? S’adresser au centre pour l’égalité des chances, au mrax ? à des instances centrées sur le net ?

    • Même si cela dévie un peu du sujet initial, je me permets de rebondir aussi sur le sujet des forums. J’ai été récemment étonné par la modération réalisée sur les forums du Soir. Des messages sans aucun intérêt (interventions du type "je suis d’accord") sont validés, alors que d’autres à mon sens plus construits sont rejetés et le compte désactivé, j’en ai fait les frais. Je ne généraliserai pas car cela ne s’est produit qu’une seule fois jusqu’à présent, mais je commence à me demander qui valide les messages et si certains modérateurs ne favorisent pas un peu les débats vers des opinions franchement douteuses. Témoignez si vous avez des cas similaires...

    • C’est vrai que les commentaires sous les articles sont une source de visibilité importante. J’imagine que les médias mettent du temps à s’en rendre compte et ne réalisent pas bien ce qui est en jeu ; je me suis souvent imaginé les modérateurs de forum comme des stagiaires ou des précaires surnuméraires. Pour le savoir, il faudrait au minimum que soit rendu public le nom/pseudo/contact de la personne en charge de la modération, que l’on sache qui manie les ciseaux, pourquoi et comment. Peut-être cela la pousserait-il à être plus responsable dans ses choix (et que cette fonction gagnerait en prestige au sein des rédactions).

    • Bonjour.
      J’ai également signalé au Soir les contenus infames de leurs forums. Je n’ai quant à moi reçu aucune réponse et les contenus n’ont pas varié énormément depuis.
      Je pense qu’il faudrait déposer une plainte au centre pour l’égalité des chances.

    • Et les pilous, vous êtes au courant que la presse n’a plus vraiment de thune... Il faut remplir trois formulaires pour avoir un bic. Alors, la modération des forums...

    • Quand on a pas les moyens de les gérer, on les ferme, les forums... n’est pas 2.0 qui veut :)

  • La Cour de Cassation ne va pas "rejuger" l’affaire Kimyongür. Elle se prononcera sur la validité du dernier jugement rendu dans cette affaire au regard des règles de forme. Elle examinera si des vices de procédures ont été commis.

    Le cas échéant, elle prononcera l’invalidité de l’arrêt attaqué, ce qui aura pour effet non pas d’entraîner une condamnation quelconque mais bien de renvoyer l’affaire devant une instance compétente de même niveau (une cour d’appel).

  • Je suis d’accord sur l’essentiel, mais (il y a toujours un "mais", sinon c’est pas drôle) sur la question de l’anonymat de la journaliste de la RTBF, il me semble qu’il y a matière à discussion.

    En effet, s’il est exact que son nom a été "jeté en pâture", je ne suis pas convaincu qu’il soit souhaitable d’ériger en règle l’anonymat des personnes arrêtées. Après tout, c’est aussi une forme de contrôle démocratique sur les arrestations. Je ne trouve pas rassurante l’idée qu’on puisse arrêter des gens sans que cela soit connu.
    Certes des média à sensations en font leur miel, de manière assez dégueulasse, mais c’est peut-être un moindre mal par rapport aux abus qu’entraînerait un système où les arrestations seraient tenues secrètes. Enfin, pourquoi y aurait-il un traitement différent selon qu’il s’agit d’un chauffeur de bus arrêté après une agression ou d’une journaliste ?

  • Bravo ! Belle analyse. Qui a lancé le nom de Mme ***** ? Côté francophone, Le Soir à mon avis. Quand on écrit ***** *. journaliste à la RTBF, il y a peu de chance, à l’ère d’Internet, de se tromper...

  • Screener les journalistes ? Mais ils sont screené ! En l’occurence la journaliste, et d’autres, ont été convoqués par Yves Thiran pour se voir reprocher leurs activités à l’époque où ils étaient étudiants, et dans le cas de la journaliste, reprocher son engagement dans le mouvement pour la régularisation des "sans-papiers".

    La LLB et la DH sont les porte-parole de la police. Cela permet de connaître l’état d’esprit des services "antiterroristes" et du Parquet fédéral.

    C’est bien la criminalisation de la solidarité à l’égard des prisonniers politiques que l’on organise. Qu’ont en commun les personnes arrêtées ou interpellées ? D’être membres ou sympathisants du SECOURS ROUGE. Nullement d’avoir ressuscité de pseudo "CCC".

    Il faut aussi rappeler que dans les procédures judiciaires "antiterroristes" l’intégralité du dossier n’est communiqué ni à la défense ni au juge.

    • Screener les journalistes ? Mais ils sont screené !

      Il faut s’entendre sur les termes. Notre journaliste, réputée « gauchiste », continuait à exercer... c’est quand même pas négligeable comme élément dans la discussion.

      On peut longuement débattre de la question des engagements sociaux des journalistes (c’est pour ma part une question permanente puisque j’essaie de concilier les deux). Mais il faut quand même faire une différence nette entre opinion et engagement : un journaliste, comme n’importe quel citoyen, a le droit d’avoir une opinion ; par contre on peut admettre que la pratique journalistique — particulièrement sur le service public dont l’exigence d’impartialité est plus élevée que celle des autres médias — ne soit pas compatible avec tous les engagements : être à la fois juge et partie, à la fois acteur social et journaliste rendant compte de son action est une posture extrêmement problématique.

    • Howard Zinn (certes historien et non journaliste) te répondrait certainement : "You can’t be neutral on a moving train" ;)

    • Et il est effectivement impossible d’être neutre, aussi bien lorsqu’on est journaliste que lorsqu’on est historien. Ce n’est d’ailleurs jamais le but, ou alors c’est de l’hypocrisie. Les faits humains étant toujours motivés par leurs idéologies (qui, non, ne sont pas mortes, camarade), leurs analyses sont forcément dirigées.

      Neutre, non. Objectif, probablement jamais. Indépendant, lorsqu’on est professionnel... non !

  • Fallait-il citer le nom de la journaliste de la RTBF ? Question délicate... Dans un premier temps, les médias n’ont cité que son prénom et la première lettre de son nom de famille. Ensuite, tout le monde a effectivement "laché en pature" le nom de la journaliste.

    Mais je constate que, sur son blog, Hugues Le Paige livre lui aussi le nom de cette journaliste. On peut estimer que, meme si son nom n’avait pas été cité dans les journaux, cette affaire aurait de toute façon constitué un sale coup pour sa carrière. Si préjudice il y a pour elle, celui-ci me semble surtout causé par la légèreté de la justice, davantage que par l’emballement médiatique.

  • Je suis totalement d’accord avec toi, le traitement journalistique ne met pas en lumière les vrais problèmes. Il suffit d’utiliser le mot magique de "terroriste" et la presse comme un seul homme reprend les arguments de la police. J’aime pas cette dérive sécuritaire. Et comme toi j’ignore tout du fond du dossier mais arrêter une journaliste sous prétexte qu’elle a des contacts... euh c’est comment dire léger.

  • Juste un détail, camarade : bien que je n’aie aucune sympathie pour la RETEBEF, la procédure de suspension de fait du contrat n’est dû qu’à l’arrestation de la journaliste (qui est une amie, par ailleurs) ; il semble d’après quelqu’un qui cite la loi ici : A propos de la suspension d’un contrat de travail en cas de privation de liberté : ce n’est pas une sanction, ou une faveur, c’est le régime légal : "l’exécution du contrat de travail est suspendue pendant la durée de l’absence du travailleur qui fait l’objet de mesures privatives de liberté à caractère préventif" (loi du 3 /07/1978, art. 28, 5°) . J’espère, mais pas trop, que lorsqu’elle sortira de taule, l’administration erretébéenne la réintégrera, mais c’est un phénomène à observer : que va faire la télé publique au service du pouvoir en place face à une jeune et intelligente journaliste engagée -ni au PS, ni au CDH, ni au MR, ni à Ecolo...

    Je répète que je ne me fais pas l’avocat de la RTBF (que je nomme enfin).

    • C’est bien comme ça que je l’avais compris. Simplement, la première chose dont dépend un(e) journaliste dans sa pratique professionnelle, c’est sa crédibilité, c’est-à-dire le fait que ses interlocuteurs pensent qu’il/elle est capable d’impartialité. Malheureusement, avec cette affaire, notre journaliste ertébéenne aura bien du mal, quand bien même elle serait réintégrée par sa hiérarchie, a regagner ce crédit auprès de l’interlocuteur moyen. C’est en cela que le préjudice porté par l’attitude du parquet (et celle des médias qui ont relayé son nom dans tous les sens) est immense (et c’est pour ça que, même si on peut lire son nom un peu partout, je ne l’ai pas cité ici).

    • tu as sûrement raison -malheureusement. Mais c’est la publicité autour de son nom, et non la suspension de fait de son contrat, qui sera cause de son discrédit.
      Ça ne change rien ; je voulais juste apporter une pierre à ton article, auquel, tristement, je n’ai rien d’autre à ajouter...

  • Tout d’abord, une précaution d’usage : attention lecteur, je crains que les propos qui suivront déplairont à la plupart d’entre vous mais bon, François Schreuer m’a proposé d’intervenir sur son blog et je n’ai pas pour habitude de me dérober. Cette précision étant faite, voici pourquoi je ne partage pas son opinion.

    Comme je le disais sur un autre blog, je ne comprends pas qu’il s’étonne de la médiatisation de la nouvelle affaire « CCC & associés » (je l’appelle ainsi à défaut de mieux).

    Avant d’en arriver au fond, et de répondre à ses arguments, je me permets de poser la question centrale qui me taraude : la réaction d’une partie de la blogosphère de gauche (voire d’extrême-gauche) est-elle dictée par le noble souci de la défense de la présomption d’innocence et des droits de la défense (auquel cas, pourquoi ne pas s’être ému d’un traitement similaire dans d’autres affaires ?), ou ces réactions virulentes ne se justifient-elles que par l’appartenance idéologique des inculpés (de gauche, voire d’extrême-gauche, eux aussi) ?

    Reprenons les arguments les uns après les autres :

    — Sur le DHKP-C : je le concède — c’est un fait incontesté — Bahar Kimyongur a été acquitté par la Cour d’appel d’Anvers. Comme vous le dites, cet arrêt est frappé de cassation, donc la décision n’est pas définitive. Il n’en sera ainsi que si la Cour de cassation rejette le pourvoi du parquet. Si cette affaire s’est soldée par un acquittement, je rappelle aussi que le parquet fédéral a fait condamné d’autres personnes sur base des lois réprimant le terrorisme (cf. filière irakienne). Toutefois, je vous rejoins quant à la prudence nécessaire à adopter face aux accusations du ministère public : c’est la base du droit pénal, le parquet poursuit mais ne juge pas (et la prudence devrait être de mise dans toutes les affaires, ce n’est donc pas propre à l’affaire « CCC & associés ») ;

    — On a peu d’information provenant du parquet : cela s’explique par le secret de l’instruction. Prenons l’hypothèse inverse et admettons que le parquet soit trop prolixe : dans un tel cas, nous serions tous prêts, vous et moi, à condamner l’atteinte inadmissible aux droits de la défense… Du reste, le respect des procédures et des droits des inculpés est contrôlé périodiquement par la Chambre du Conseil puis par la Chambre des mises en accusations. Le propos est peut-être un peu caricatural mais l’emprisonnement en Belgique, même pour faits de terrorisme, ne s’apparente pas à un no man’s land juridique comme à Guantanamo. Il est parfois bon de le rappeler pour nuancer les critiques vis-à-vis de nos institutions ;

    — Concernant la journaliste de la RTBF, son nom a été communiqué par les autorités (n’est-ce pas dans la lignée du principe de transparence que vous défendez au deuxième tiret ?). Par la suite, il est libre à la presse de le mentionner ou non. Comme je le disais sur un autre blog, ce n’est pas la première fois que l’on jette des inculpés en pâture, que leur nom sont salis dans la presse alors, que pour certains, ils sont blanchis en fin de compte (ex. du Sergent Pirson). Le fait de communiquer le nom d’un prévenu à la presse n’est donc pas propre à cette affaire. Mais cette habitude médiatique me dérange profondément, tout comme vous. Je trouve scandaleux qu’une personne soit jugée par la population et la presse avant même qu’elle ait eu le droit de se défendre et avant même que l’on ait prouvé sa culpabilité ;

    — Sur les commentaires racistes ou fascistoïdes, ce n’est pas ma tasse de thé et je partage votre condamnation de ces propos ;

    — Sur le dernier tiret, je me garderai bien de porter un jugement trop sévère et péremptoire. Du reste, si l’on porte le débat sur le champ de la démocratie et du respect du droit, je tiens quand même à rappeler qu’une loi fédérale est soumise à la hiérarchie des normes et que parmi les normes supérieures se trouvent la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. Or, en cas de contradiction entre la loi et ces normes supérieures, ce sont ces dernières qui priment. Le respect de cette hiérarchie est contrôlé tant par les juges nationaux qu’internationaux. Une fois encore, ce débat n’est pas propre à l’affaire « CCC & associés ».

    J’en reviens à ma question initiale : auriez-vous réagi de la même manière et développé les mêmes arguments si les personnes arrêtées avaient été d’extrême-droite ? Ma conviction profonde, c’est que, derrière vos arguments, c’est plutôt l’arrestation de personnes « d’extrême-gauche » qui vous dérange. À mon sens, votre combat n’est pas celui du défenseur du droit mais celui du héraut d’une idéologie.

    http://cheneviere.skynetblog.be

    • Bonsoir Cédric,

      Bienvenue sur ces pages et merci pour cette réaction argumentée, qu’il ne me semble pas malhonnête de résumer par votre conclusion (sur le reste, nous ne sommes pas fondamentalement en désaccord, en tout cas) :

      À mon sens, votre combat n’est pas celui du défenseur du droit mais celui du héraut d’une idéologie.

      Au-delà du fait qu’un simple démenti constitue déjà un élément probant par simple cohérence interne (pour la raison que les « gauchistes », par définition, ne défendent pas le libéralisme politique), quelques précisions s’imposent face à cette accusation assez grave.

      Tout d’abord, je suis — et je suis loin d’être le seul parmi ceux qui les défendent aujourd’hui — très éloigné politiquement de Sassoye et cie. Ces gens (les ex-« CCC » ; je ne connais pas les opinions politiques des autres inculpés) sont des staliniens revendiqués, encore plus à l’ouest que le PTB qui n’est pourtant déjà pas piqué des hannetons en matière de délire gauchiste. Je pense que les CCC [1] ont fait par leurs attentats dans les années ’80 un tort immense non seulement à leurs victimes mais aussi (et surtout, dans la discussion présente) à la gauche. Disons, pour que les choses soient claires, que je me sens plus proche de Louis Michel que de Bertrand Sassoye (et pourtant, je ne me sens vraiment pas du tout proche de Louis Michel, mais alors là pas du tout).

      Un second point déterminant de la réponse que j’aimerais vous faire concerne la dissymétrie axiologique de l’axe gauche-droite, le fait que, selon moi, la gauche et la droite sont deux postures essentiellement différentes (correspondant grosso modo au clivage qui existe entre ceux qui défendent les dominés et ceux qui défendent les dominants) et non les deux pôles d’un continuum « démocratique » [2]. Je n’entrerai cependant pas dans ce trop long débat ici, le réservant pour un prochain billet dans ces pages.

      Vous me reprochez de n’être prêt à défendre que des gauchistes et de n’être donc pas un défenseur des libertés mais bien d’une idéologie ? Peut-être mon regard est-il biaisé, peut-être suis-je mal informé,... reste que j’ai l’impression persistante que le traitement réservé, en Occident depuis un demi-siècle, aux « gauchistes » est absolument discriminatoire par rapport à celui que la justice réserve à n’importe qui d’autre et notamment aux mouvements d’extrême-droite — ce que soulignait d’ailleurs Marc Metdepenningen dans son éditorial d’hier. Pierre Carrette a fait 17 ans de prison. Quoi qu’il ait fait (et le principal qu’on ait à lui reprocher, c’est de la destruction matérielle et deux homicides involontaires), c’est énorme, disproportionné. Et les exemples abondent. À chaque fois, les conséquences sur les personnes incriminées et leurs entourages sont terribles, dévastatrices (et qui répare ensuite les dégâts ? pas le parquet fédéral en tout cas). Bref, tout en me revendiquant du libéralisme politique (et en considérant d’ailleurs avoir largement plus de légitimité à m’en revendiquer que la droite), je pense que la justice agit, dans bien des cas et notamment dans celui-ci, comme un outil de répression de classe au service du système économique injuste qui domine aujourd’hui — c’est de toute évidence le cas du parquet fédéral qui semble aujourd’hui lancé dans une authentique croisade.

      Enfin et quoi qu’il en soit, je vous invite à lire ce billet dans lequel j’ai défendu — avec une pince-à-linge sur le nez mais défendu quand même — la liberté d’expression d’un mouvement d’extrême-droite — ce texte constituant sans doute par sa seule existence un démenti plus convaincant que tout ce qui précède à votre accusation.

      Bonne fin de soirée,

      [1Oui, c’est pas vraiment le sujet et on devrait arrêter d’utiliser cet acronyme à tout bout de champ, mais bon.

      [2Et que, par extension, l’« extrême-gauche » et l’« extrême-droite » ne relèvent pas du tout du même phénomène d’« extrémisme » — lequel, à mes yeux, dénote à bien des égards plutôt de la complaisance intellectuelle et du maccarthysme à deux sous que d’une réelle réflexion philosophique sur la politique — mais bien de deux logiques foncièrement dissemblables.

    • Personnellement, ce qui me dérange le plus dans l’histoire, c’est le recours à l’incarcération.

      Que sait-on au juste ?

      Que les 4 personnes incarcérées sont inculpées "d’appartenance à un groupe terroriste" (sans préciser lequel même si l’on suppose qu’il s’agit du PCPM), que l’on n’a trouvé lors des perquisitions ni armes ni explosifs et que, de l’aveu même du parquet fédéral, il n’y a aucune indication que le groupe s’apprêtait à commettre des actions en Belgique ou à l’étranger.

      Que semble-t-on leur reprocher ?

      Des liens privilégiés avec le PCPM italien, la découverte en Italie de photos d’identités et de données biométriques et l’usage de la cryptographie en matière de communications électroniques.

      Cela justifie-t-il vraiment l’enfermement ? Il ne me semble pas qu’il y ait ici réellement de danger pour la société à laisser ces individus en liberté pendant le cours de l’action judiciaire.

      Quant à la question de savoir si l’on adopterait la même position pour la défense de militants d’extrême-droite, je citerais cet extrait de cet article sur le site du collectif Les Mots Sont Importants :

      Auriez-vous eu le même sursaut de commisération si les militants en question avait appartenu à l’extrême droite ?, lui avait demandé un journaliste.

      À quoi Miller répondit :

      Pour que je réponde à cette question, il aurait fallu que l’État vienne lui-même mettre à l’épreuve l’étendue de ma miséricorde en matière de répression antifasciste. Est-ce notre faute si l’on est obligés de constater que, depuis des lustres, les criminels d’extrême droite ont été libérés plus vite que leurs ombres ? Est-ce ma faute si je n’ai jamais eu le temps, hélas, de me mobiliser pour réclamer leur libération ?

    • Chose amusante, Noam Chomsky, en son temps, a répondu à votre question : "réagiriez-vous avec la même vigueur si c’était l’extrême-droite qui..."

      Chose amusante, parce que lorsque Chomsky a été surpris en train de défendre le simple droit à s’exprimer d’un historien (dur de lui coller cette étiquette-là) révisionniste (de l’holocauste, pas de l’affaire Dreyfus), il a été pratiquement lynché par toute -toute- l’intelligentsia française, de "gauche", comme de droite -à l’exception de personnes averties comme Pierre Carle ou Serge Halimi (le Monde Diplo en général).
      Pourquoi ? Parce qu’il avait voulu appliquer les mots d’un Français qui disait : "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire." (cette phrase pourrait faire l’objet d’un quizz mais je vous dirai quand même qu’il s’agit de Voltaire)

      Alors, oui, tous ont le droit de s’exprimer.

      Me lèverais-je cependant pour défendre le droit de cracher leur venin raciste, islamophobe ou pro-life des membres de l’extrême-droite ?

      Je vous l’avouerai : mollement. Pourquoi ? Parce que, dans le monde qui nous préoccupe -le Premier Monde-, l’extrême-droite a largement pignon sur rue. Régulièrement, ils regagnent du terrain. Certes, leurs idées sont surtout promues par des images respectables (Chirac : "Le bruit et l’odeur" ; Sarkozy : "racaille" "Kärcher" ; les camps de la honte, les expulsions, etc. sont le fait de gouvernements soc-dem ; est-il utile d’ajouter : "etc." ?) qui, histoire de regagner quelques voix, sont souvent les premiers à dénoncer les "originaux" de leurs "copiés-collés" de programmes.

      Voyez Arlette qui s’est fait incendiée parce qu’elle estimait ne pas devoir appeler à voter Chirac contre Le Pen.

      Alors, ici, oui, Wa est mon amie, Bahar est mon ami. Ça motive sec. Le jour où le pouvoir ne sera plus entre les mains de l’extrême-droite (vous confieriez vos mômes à Tobback, vous ? Notez que vous lui confiiez déjà bien votre pognon, alors...), je serai plus à l’aise pour défendre qui voudra de cracher les idées qui lui plaisent. Mais, ce jour-là, les enfants n’apprendront plus à gagner contre les autres qui, fatalement, devront perdre...

      (Hint, hint ?)

      L’extrême-droite, c’est le champ de bataille permanent, la concurrence, le struggle for life.

      L’extrême-droite n’a pas besoin d’être défendue : elle casse de l’Indien en Bolivie, elle crache contre le président métallo Lula, elle renverse Chávez, elle défend Uribe, elle se cache derrière les 8 flottes américaines dispersées sur les Sept Mers. L’esssstrême-droite, c’est, pour paraphraser Lénine, les frontières plus le libre-marché. Oxymore ? Pas du tout. Allez demander aux Latinos à la frontiÈre du Rio Grande ce qu’ils en pensent, de la plus grande démocratie du monde.

      Mais, plus près de chez vous, allez jeter un oeil au Petit Château, à Steenokkerzeel, à Zaventem...

      Rassurez-vous : l’extrême-droite est bien défendue...

  • Autant dire que, quoi qu’il advienne par la suite, sa carrière est brisée.

    carrière, carrière.... la pauvre ! quel traitement