Les archives des Bulles

Le nouveau protocole

vendredi 20 juin 2008, par François Schreuer

Attention, ce post révèle l’intrigue du film.

J’ai vu hier (enfin, mercredi) Le nouveau protocole, de Thomas Vincent. Ce film, massacré par la critique [1], raconte l’histoire d’un homme, Raoul, exploitant forestier (joué par Clovis Cornillac), dont le fils meurt dans un accident de voiture. Suite à une rencontre avec une jeune femme, Diane (Marie-Josée Croze), plus ou moins journaliste, qui lui affirme que son fils est mort en raison des effets secondaires d’un médicament qu’il testait dans le cadre d’essais cliniques, cet homme taciturne et réservé va, après quelques hésitations, se lancer dans une enquête éperdue dans le monde des multinationales pharmaceutiques. Son domicile sera cambriolé, la jeune femme, avec laquelle il commence à travailler, semble harcelée par les barbouzes de la société pharmaceutique sur laquelle se portent les soupçons de notre duo de choc. Le bûcheron, qui monte un peu trop dans les tours, va tuer l’un d’eux et assommer l’autre, puis cambrioler les locaux de la boîte pharmaceutique, puis agresser le responsable de celle-ci, dans l’espoir d’obtenir la vérité sur la mort de son fils. Le thriller prend petit à petit, mais retombe vite : après quelques péripéties dont je vous passe le détail, on affirme à Raoul que le médoc de son fils était un placebo et il apparaîtra que le fils, selon toute vraisemblance, s’est simplement suicidé, que la passionnaria était parano, que c’est elle qui avait cambriolé le domicile du bûcheron, tandis que les barbouzes étaient des flics.

Bref, la quête s’est transformée en une cavale qui dégénère. La jeune femme est abattue lors d’une fusillade, et Raoul, groggy debout de ce qui lui arrive, poursuit sa trajectoire, sur son erre, pour aboutir en mode automatique au sommet de Davos, où la PDG du groupe pharmaceutique incriminé fait une conférence. Échappant aux contrôles (il est doué pour les cavales, notre bûcheron), il parvient à entrer dans ce sanctuaire ultra-sécurisé du capitalisme mondial où il coince ladite PDG dans sa chambre d’hôtel, pour lui faire avouer on ne sait plus trop quoi. C’est là que lui apparaît la vérité sur le suicide de son fils, qui le laisse abasourdi. Avant de s’éclipser, son interlocutrice lui explique — dans une bouffée de cette sincérité cynique qui tient lieu d’honnêteté aux puissants — qu’effectivement, des millions de personnes meurent, mais que ce « protocole », le vrai, est celui de l’injustice mondiale, qui préfère soigner les bobos des riches plutôt que les graves maladies des pauvres, mais que ce protocole, chaque occidental en est responsable. Quoi qu’il en soit, abusé par des images qu’il comprend mal qui passent sur une télé, notre bûcheron finira néanmoins par abattre la PDG, à bout portant, alors que celle-ci s’exprime devant quelques milliers de personnes. Son procès, explique un altermondialiste à la radio en conclusion du film, sera en fait le procès de la multinationale — évoquant là un dialogue au début du film dans lequel Diane expliquait à Raoul que la seule manière de faire le procès d’un criminel protégé par le système était d’aller l’assassiner là où il se trouvait pour finalement obtenir que le procès de l’assassin soit celui de sa victime.

Triste histoire, en somme, celle d’un égarement, qui voit la douleur se transformer en pulsion de mort, la victime putative se transformer en criminel bien réel, sous l’œil condescendant et compréhensif d’un capitalisme-pas-si-méchant-que-ça-finalement et de forces de l’ordre qui doivent bien mettre de l’ordre, vous comprenez.

Sauf que ce n’est pas si simple, que le film s’ouvre et se termine par des scènes n’ayant aucun rapport avec l’histoire et laissant entendre que l’industrie pharmaceutique est bel et bien coupable de crimes atroces en testant des médicaments sur des personnes sans défense dans le Tiers-Monde. Sauf que la passionaria parano semble bel et bien avoir été victime de la multinationale et semble avoir précisément mis au jour ces agissements. Sauf que les manœuvres des flics sont quand même franchement bizarres. Sauf que quelques bribes de conversation, ici et là, jettent un doute sur la version officielle : la thèse du placebo n’apparaît que tardivement, alors que la boîte pharmaceutique aurait dû sortir l’info beaucoup plus tôt ; le chimiste indépendant à qui Raoul et Diane confient l’analyse des pilules prises par le fils décédé semble de mèche avec la police, laquelle semble fort proche du patron de la boîte, etc. On n’en saura pas plus, cependant.

La raison pour laquelle j’ai aimé ce film bizarre, un peu maladroit mais pas autant que ça, c’est qu’il pose — ou donne à poser — une question terrible, difficile, indispensable : celle de l’autodestruction qu’encourt quiconque entre en résistance. Car, tout le monde est devrait être d’accord, finalement, le système économique est inique, ravageur, mangeur d’hommes et les multinationales agro-bio-nécro-pharmaceutiques en sont peut-être bien le fer de lance. Qui pourrait nier cela quand 18.000 enfants meurent de faim chaque jour ? Il y a donc tout lieu de se révolter.

Toute révolte est-elle pour autant bonne à prendre ? Et à quelles conditions ? C’est cette interrogation importante, actuelle, qu’exprime le personnage de Diane. Quiconque se sent de taille à se mesurer de front à l’appareil de domination du monde s’expose en effet à trois dangers, à commencer par celui de se faire broyer, matériellement, physiquement, par les rouages bien huilés de la machinerie qui peut, de la manière la plus légale du monde, faire de votre vie un enfer juste en enfilant les procès où vous ne ferez jamais le poids contre les escouades d’avocats qui vous seront opposés. Je pense ici, avec respect, tendresse et remord de n’avoir pas su lui apporter le soutien dont il avait besoin, au brillant journaliste Denis Robert qui a récemment annoncé sa décision de se retirer du dossier Clearstream, vaincu par l’acharnement judiciaire de cette multinationale qui est au coeur de la finance mondiale et dont Denis Robert a montré, démontré et redémontré les malversations.

Le second danger, qui peut facilement s’enchaîner au premier, est de perdre son discernement, de porter des accusations à tort et à travers, de perdre toute crédibilité et de s’enfoncer dans la spirale paranoïaque qui est d’abord celle d’une infinie solitude.

Enfin, il y a le risque est de se perdre totalement en recourant soi-même à des méthodes violentes qui feront perdre toute légitimité à un combat pourtant juste à son début.

À sa manière, infiniment perverse, avec ses lois d’exception anti-terroristes, avec le retour insidieux de la torture, avec la mainmise capitaliste sur les médias, avec la casse sociale quotidienne qui ôte à une bonne partie de la population toute envie de contester, le monde d’aujourd’hui actualise la notion de totalitarisme. Mais au-delà du constat, on vacille très vite, car la mise en cause de cet amoncellement d’injustices est un travail de titan, dans lequel on se noie très facilement. L’ébranlement de l’édifice, pourtant, est du domaine du possible. Le nouveau protocole nous indique que cela exige de la prudence, de la persévérance et beaucoup de discernement, non seulement à l’égard des éléments qui pourraient nous entraîner dans la folle spirale de la perte de soi mais aussi et peut-être surtout à l’égard de ceux qui nous incitent à renoncer ou nous font voir le monde sous des dehors trop lisses.

Notes

[1Lire par exemple celle du Monde.