Les archives des Bulles

Propagande ordinaire sur RTL-TVI, Julien Modave a encore frappé

mercredi 6 août 2008, par François Schreuer

Le 22 juillet dernier, urbAgora présentait à la presse un premier état des lieux de sa réflexion sur la mobilité à Liège. Cette sortie avait donné lieu à de nombreux échos dans la presse : articles de Daniel Conraads dans Le Soir, de Marie Liégeois dans La libre Belgique, de Jessica Defgnée dans la dernière heure, reportage de Eric Ortmans sur RTC, dépêche Belga, présence de la RTBF radio et télévision et de plusieurs radios et écho important par Pierre Martin dans La Meuse, avec une double page (ici et ici) et même la couverture du journal, axée sur l’idée (la plus originale sans doute des propositions avancées) de construire un téléphérique entre l’esplanade St Léonard et la Citadelle.

Parmi les groupes de presse importants, seul RTL avait choisi de ne pas couvrir cette information ; ce qui, au vu de la couverture accordée par le reste de la presse, fut sans doute considéré comme un oubli par la rédaction puisqu’un reportage sur le sujet était diffusé dès le lendemain, dû à Julien Modave.

Flash Video - 8.6 Mo

Ce reportage, sur lequel des proches eurent la gentillesse d’attirer mon attention peu de temps après sa diffusion est surprenant à bien des égards : le sujet du reportage est manifestement la conférence de presse d’urbAgora, mais la parole n’est pas donnée à l’association et son nom n’est même pas cité. Curieux, et peu courtois à mon avis, mais légitime : chaque journaliste dispose du droit de traiter ses sujets comme il l’entend.

On peut par contre remarquer que M. Modave donne sciemment des informations fausses :
— En annonçant que le téléphérique est l’objet d’une étude en cours ;
— En présentant implicitement l’idée du téléphérique comme venant des autorités publiques ;

L’erreur factuelle justifie à mon sens l’insertion d’un erratum dans le journal télévisé du lendemain. Le caractère délibéré (évident quand le sujet s’étale dans toute la presse du jour) de cette erreur qualifie quant à lui un manquement à la déontologie journalistique. Devant ce constat, j’ai envoyé le courriel suivant à la rédaction de RTL.

De: François Schreuer <francois (at) schreuer.org>
À: redaction (at) rtl.be
Cc: proussel (at) rtl.be, fgrosfilley (at) rtl.be, lhaulotte (at) rtl.be, mfmuschang (at) rtl.be, pmalherbe (at) rtl.be
Sujet: Votre reportage de ce jour sur le tram  à Liège
Date: Wed, 23 Jul 2008 22:23:18 +0200 (CEST)

À l’attention de la rédaction en chef,

MM. Roussel, Haulotte, Grosfilley, Malherbe,
Mme Muschang,

Je me permets de vous écrire à propos d’un sujet passé dans votre journal télévisé de ce jour dont j’estime qu’il porte préjudice à une association dont je suis président.

urbAgora, un groupe de réflexion pluraliste sur l’urbanisme et la mobilité en région liégeoise, a présenté hier une conférence de presse faisant une série de propositions pour la mobilité à Liège. Nous avons notamment proposé la construction d’un téléphérique pour desservir l’hopital de la Citadelle. Le texte de cette conférence de presse est disponible en ligne :
http://urbagora.be/communiques/quel...

Cette information a été reprise très largement (couverture et double page dans La Meuse de ce jour, passage sur La Première, reportage RTC hier soir, demi-page dans l’édition locale du Soir, articles dans LLB, DH... et billets sur plusieurs radios).

Aujourd’hui, un reportage de Julien Modave dans votre journal reprend nos propositions... sans nous donner la parole (mais en donnant la parole au bourgmestre Demeyer) mais surtout sans nous citer, présentant nos propositions comme venant des autorités. Cette présentation des faits est à mon sens trompeuse et mensongère.

Je note en outre que le traitement de l’information sur votre site web est tout à fait correct :
http://www.rtlinfo.be/rtl/news/arti...

Ce dont je conclus que l’information a été bien diffusée et était donc disponible pour M. Modave (lequel n’a, soit dit en passant, même pas pris la peine de nous contacter).

Je souhaiterais vivement qu’une suite soit donnée à ce reportage trompeur.

En vous remerciant,

François Schreuer
président d’urbAgora

La réaction ne se fit pas attendre. Le lendemain matin, à 9h29, mon GSM sonne et une voix m’apostrophe sur un ton particulièrement brutal.


— Monsieur Schreuer
— Oui
— Laissez-moi vous dire votre mail d’hier est lamentable. Quand vous aurez fini de dire du mal sur Internet de Julien Modave, qui est un excellent journaliste, peut-être que nous pourrons travailler ensemble.

Et de raccrocher sans autre forme de procès, sans même s’être présenté. Je ne sais donc pas qui est cette personne. Seul élément concret, le numéro de téléphone d’où venait le coup de fil — 02.337 67 08 — que j’ai tenté de rappeler immédiatement, à tout hasard, ou plutôt par acquis de conscience — sans succès. Ce numéro appartient à la rédaction de RTL.

Au-delà de la grossièreté insigne de cet appel (marque de l’énervement de l’intéressé et donc, peut-on supposer, de la pertinence de la critique), ce qui m’intéresse surtout dans cette brève conversation, c’est que mon interlocuteur se soit tellement découvert, ait jeté une lumière si crue sur la réalité du média de masse dont il est, j’imagine, l’un des dirigeant. C’est cela et rien que cela qui m’incite à bloguer cette histoire, quinze jours après les faits, après mon retour de vacances. Sans cela, elle n’aurait guère d’intérêt.

Je remarque d’abord que cet interlocuteur n’a pas contesté le caractère litigieux du reportage incriminé (peut-être cela cela lui indiffère-t-il complètement). Il a directement abordé la question sous un angle particulièrement pragmatique, l’enjeu éventuel étant de « travailler ensemble » (sic). Curieuse expression, que je n’ai jamais entendue dans la bouche d’un journaliste rigoureux : le journaliste qui travaille sur une question ne va pas cesser de s’y intéresser parce que l’un des protagonistes de son sujet refuse de collaborer ou se met à critiquer le traitement qui est fait de l’information le concernant. Au contraire. Mais ce dont il est question chez RTL n’est manifestement pas du journalisme, et l’expression « quand vous aurez fini de dire du mal sur Internet de JM » lève toute équivoque à ce sujet. Cette phrase fait plus que probablement référence à un billet publié ici-même voici un an et demi dans lequel je critiquais un reportage particulièrement indigent de M. Modave — déjà — concernant la parade de l’Euromayday (on se reportera audit billet pour le détail de l’affaire).

Visiblement, cette critique n’est pas passée totalement inaperçue chez RTL. Ou a tout le moins, son existence suffit-elle à la rédaction de la chaîne pour s’exonérer de tout devoir d’intégrité à l’égard de l’auteur de cette critique.

Cette affaire fait apparaître RTL-TVI sous un jour particulièrement peu reluisant, comme une entreprise qui fait du commerce bien plus que du journalisme. Dans ces conditions, que M. Modave soit considéré comme « un excellent journaliste » par sa hiérarchie peut évidemment être compris d’une façon qui fait plus honneur au commerçant qu’au journaliste.

Une dernière chose : je note le caractère normatif marqué de ce reportage comme d’autres (celui sur l’Euromayday était remarquable à cet égard) : le mélange entre les faits et l’opinion est omniprésente, comme par exemple quand M. Modave déclare :

Pour une circulation plus fluide, la ville est déjà engagée dans la construction d’un nouveau réseau routier qui va permettre de contourner Liège. Mais pour construire une ville moderne, il faut aligner les projets de front.

C’est évidemment à la très polémique autoroute CHB qu’il est fait référence ici. Passons sur le vocabulaire approximatif (« un nouveau réseau routier ») ou idéologique (« pour construire une ville moderne, il faut » [1]) pour souligner la confusion entre des assertions très litigieuses (si l’on en croit les études, il n’est pas du tout certain que CHB permettre « une circulation plus fluide ») et des éléments de faits. À cet égard, en choisissant de présenter les choses de cette manière, en endossant des points de vues très politiques, RTL-TVI apparaît comme un média engagé — partisan, dans le débat public, de certains thèses —, ce qui son droit, bien sûr, mais un droit qui doit être assumé tant il est vrai que la différence entre un média de propagande et un média d’opinion réside probablement dans le fait que ce dernier ne cherche pas à tromper son audience sur la nature de son engagement.

Lorsqu’on relie cette écriture très prescriptive et ces partis-pris dans le traitement de l’info à l’expression « travailler ensemble », on se met à craindre une dérive encore plus grave à celle de la seule info-spectacle : une manipulation délibérée de l’information au service des amis, avec qui « on travaille ».

Le moins qu’on puisse dire est que cette situation est préoccupante sur le plan démocratique quand on sait que le journal télévisé de RTL-TVI est le média qui touche le plus grand nombre de personnes, chaque jour, dans la partie francophone du pays.

Pour approfondir :
— une petite ballade sur le site Acrimed, la lecture du livre écrit par deux de ses auteurs : Tous les médias sont-ils de droite
 ?

— La chasse aux perroquets, par Max Dorra
— Lecture d’été : Madame, Monsieur, Bonsoir, les dessous du premier JT de France (éditions du Panama). Quelques anecdotes qui montrent la manière dont, dans le monde de la télévision commerciale, le journalisme a largement cédé le pas à la propagande et au commerce.

Notes

[1Sur l’usage des idées reçues de ce genre, lire l’excellent texte de Max Morra, « La chasse aux perroquets » paru dans Le Monde du 13 juillet.