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Masculinisme ?

lundi 6 octobre 2008, par François Schreuer

Je lis sur le net qu’un collectif de « Vigilance Anti-Masculiniste Mixte Organisée et Solidaire » lance un appel à « résister à la mouvance masculiniste » à l’occasion de la tenue d’un congrès. Mais qu’est-ce donc que cette « mouvance masculiniste » ? C’est pour ma part la première fois que j’en entends parler. À en croire ledit appel, « les masculinistes ont pour [...] objectif de diaboliser le féminisme — rendu responsable de tous les maux de la société — et de renforcer les rôles et stéréotypes sexués traditionnels. Dans leur haine et leur hargne à l’égard des femmes, certains masculinistes en viennent même à comparer le féminisme avec le nazisme ». Dans ce cas, effectivement, ça ne donne guère envie de soutenir ces « masculinistes » qui ne semblent, sous ce jour, qu’un avatar du vieux machisme rance.

Pour autant, j’éprouve un certain malaise devant l’affirmation de principe d’un « anti-masculinisme ». Se proclamer « anti-masculiniste », dans le chef de militant(e)s féministes, c’est à mon avis faire une double erreur.

C’est d’une part accorder une importance démesurée au machisme en le reconnaissant implicitement comme porte-parole du genre masculin. Car, somme toute, le mot « masculinisme » n’est à première vue que le décalque de « féminisme », et donc quelque chose de suffisamment générique et général — même si sans doute encore en formation — que pour ne pas appartenir en propre à quelque tendance groupusculaire. Caricaturer a priori tout « masculinisme » en posture réactionnaire (et je répète que je crois volontiers que certains réactionnaires cherchent à s’emparer du concept pour défendre leur point de vue), c’est donc rendre plus difficile la position des hommes (majoritaires, à mon avis) qui cherchent à en finir avec l’oppression de genre.

C’est d’autre part et surtout nier — quoi qu’on en dise — la pertinence d’une réflexion située dans le genre masculin, pourtant hautement nécessaire à mon avis. Il y a là quelque chose comme une carence historique, dont l’absence se fait aujourd’hui sentir. En particulier, et même si nous restons les héritiers d’une civilisation marquée par la domination masculine, je pense qu’il est temps de comprendre que les inégalités de genre ne se font pas toutes au détriment des femmes. Pourquoi les garçons réusissent-ils moins bien à l’école ? Parce qu’ils sont moins intelligents ou parce que le système scolaire les discrimine ? Pourquoi la garde des enfants en cas de divorce va-t-elle plus souvent à la mère qu’au père ? Parce que les hommes sont moins capables que les femmes de s’occuper des enfants ou parce que la partenité conserve une reconnaissance inférieure à la maternité ? Pourquoi y a-t-il une proportion tellement démesurée d’hommes en prisons (8 891 sur 9 279 en 2004 en Belgique) ? Parce que les hommes sont tous des criminels en puissance ou parce que certains d’entre eux restent enfermés dans des schémas culturels valorisant la violence comme mode de résolution des conflits ou comme expression de soi ?

Il y a deux façons de répondre à ces questions. La première cherchera à essentialiser les différences de genre. Et conclura que les inégalités de genre sont le reflet des capacités différentes des hommes et des femmes. Même si certaines différences biologiques difficiles à nier existent entre les hommes et les femmes, cette approche est à mon avis dangereuse dans la mesure où elle conduit à surévaluer l’importance de ces différences et surtout aboutit à entériner des inégalités qui n’ont pas lieu d’être (comme beaucoup d’exemples l’ont montré, par exemple lorsque les femmes ont investi des domaines d’activités jusqu’à là considérés comme réservés aux hommes).

La seconde approche, postulant une égalité de principe entre les genres, voit dans ces dissymétries l’indice d’une inégalité fondée sur le genre. Historiquement, il me semble qu’on peut dire que le féminisme s’inscrit très majoritairement dans cette seconde tendance anti-essentialiste, ce qui est à porter à son crédit. Reste à appliquer ce type de raisonnement à toutes les circonstances, en ce compris celles où ce sont les hommes qui sont victimes d’inégalités, comme dans les exemples ci-dessus.

À cet égard, la promotion d’un masculinisme me semble dans l’absolu plutôt une bonne chose, pour autant qu’il se conçoive comme complémentaire et non hostile (ce qui n’aurait aucun sens) au féminisme, pour autant qu’il cherche à remettre en question les identités de genre qui sont souvent trop statiques.

Illustration : Jacques D’Amboise Playing with his Sons, Seattle, Washington, 1962, photo de John Dominis.