Les archives des Bulles

Réponse à Marcel Stiennon

mercredi 3 décembre 2008, par François Schreuer

Cher M. Stiennon,

Le groupe Sud Presse ayant eu l’excellente idée de mettre ses archives à
la disposition du public sur son site web, depuis quelques jours, je
découvre avec retard mais je découvre quand même votre billet d’humeur
intitulé « Marre des détracteurs de la liaison CHB ! »
et publié dans La
Meuse du 29 juillet dernier, date à laquelle je me trouvais dans un pays
où il est fort difficile de trouver La Meuse en kiosque.

Puisque votre texte s’adresse à moi et que les questions que vous soulevez n’ont pas perdu une once de leur actualité, je me permets de vous répondre, en espérant que vous ne m’en voudrez pas trop de ces quatre mois de délai.

Bien cordialement,

François Schreuer

PS : Copie à la rédaction de La Meuse.

Dès lors qu’il existe, en région liégeoise, un projet quelque peu ambitieux, il se trouve toujours une poignée d’opposants pour tenter de le torpiller.

Lorsqu’un mouvement citoyen (regroupât-il plusieurs centaines de
personnes et des milliers de sympathisants) dérange certains responsables politiques, ils hésitent rarement à recourir à la rhétorique éculée de la « poignée d’opposants », au risque de faire fi du débat, au risque de laisser croire qu’ils n’en ont cure.

Le dernier exemple est la liaison CHB, pourtant décidée depuis belle lurette.

De fait : la zone de réservation ayant été instituée en 1969, il est possible que CHB soit, dans le monde entier, le projet autoroutier le plus ancien à ne pas avoir encore été réalisé. Libre à vous d’y voir un argument démontrant la pertinence (sinon l’actualité) du projet. Mais à votre place, je m’éviterais ce ridicule.

Ses détracteurs n’hésitent pas à utiliser les pires sophismes avec une mauvaise foi peu commune, comme en témoigne l’interview du président de l’association Urbagora parue dernièrement dans la presse.

Un fifrelin de pondération servirait votre propos. Au passage, laissez-moi attirer votre attention sur le fait que le concept de « sophisme » renvoie au registre de la validité formelle d’un argument et non de sa pertinence, sur laquelle vous basez pourtant toute votre démonstration.

> Mauvaise foi sur le plan financier : laisser croire qu’il existe un effet de vases communicants entre la création d’un réseau de trams et CHB. Si l’on ne crée pas cette liaison, cet argent sera affecté à un autre projet routier ailleurs qu’à Liège.

Il s’agit dans les deux cas d’une compétence régionale. Le principe de non affectation budgétaire laisse libre les institutions démocratiques de notre région d’affecter leur budget à ce qu’elles décident. Le mouvement auquel je participe ne propose rien d’autre qu’un choix de société en faveur des transports en commun. Libre à vous de le refuser, libre à vous de spéculer sur la décision que pourrait prendre le gouvernement actuel (je ne doute pas que vous êtes mieux informé que moi sur ce terrain), mais laissez-nous, je vous en prie, le droit d’ouvrir le débat.

> Mauvaise foi sur le plan économique : méconnaître que les grandes villes se sont toujours développées au carrefour des grandes voies de communication et qu’un trafic important est le témoignage et le garant de la croissance.

Liège se trouve déjà au croisement de sept autoroutes et d’autant de lignes de chemin de fer (ces dernières n’étant, il est vrai, pas toutes suffisamment mises en valeur), dispose d’un port fluvial de premier plan, d’un aéroport et d’autres infrastructures encore. Si cela suffisait à assurer la prospérité d’une ville, il y a belle lurette que Liège serait sortie du marasme. Mais ce n’est pas le cas. Il y a quelque chose de magique, d’incantatoire dans cette posture consistant à s’obstiner à appliquer un remède qui ne fonctionne pas, à l’instar, ces dernières semaines, des derniers adeptes de Milton Friedmann qui persistent, devant le désastre financier provoqué par la dérégulation des marchés, à réclamer une dérégulation plus forte encore ; à l’instar aussi, selon certains archéologues, de ces habitants de l’île de Pâques qui, devant l’appauvrissement de leur terre, consacraient toute leur énergie à ériger des idoles religieuses, abattant pour ce faire tous les arbres de l’île et précipitant ainsi la chute de leur société. La vérité, c’est que Liège n’a pas grand-chose à gagner dans le développement à tous crins de la « logistique » : hormis certains sous-secteurs (biologistique, TGV fret,...), il s’agit d’un secteur à faible valeur ajoutée et à fortes nuisances, très coûteux sur le plan humain et environnemental (avez-vous une idée du coût des expropriations réalisées autour de Bierset ?), générateur d’emplois de mauvaise qualité très facilement délocalisables.

Plus généralement, je me permettrai de vous rappeler que le secteur du transport connaît une croissance plus importante que celle de l’économie dans son ensemble et que ce découplage n’est pas sans conséquences, notamment au niveau climatique où, de tous les secteurs émetteurs de CO2, le transport est, de très loin, celui qui connaît l’évolution la plus préoccupante. Ce seul élément devrait mettre un terme définitif à la fuite en avant dans laquelle nous sommes engagés, sans doute sous la pression de personnes qui partagent vos conviction. Manifestement, il ne suffit pas et c’est tout à fait atterrant.

> Mauvaise foi sur le plan de la mobilité : affirmer que la circulation nord-sud est négligeable. Quid alors des camions en provenance d’Allemagne et des Pays-Bas en direction du Midi de la France, de l’Italie, de la Suisse et inversément ? Négligeable ce trafic ?!?

Le trafic venant d’Allemagne et se dirigeant vers le Sud n’est quasiment pas concerné par le tronçon « CHB » : soit il va vers l’Espagne ou l’Ouest de la France et utilise la dorsale wallonne (du point de vue liégeois, le trafic allant de Cologne à Paris est bel et bien du trafic est-ouest), soit il va vers l’Est de la France, la Suisse ou l’Italie et ne passe tout simplement pas par la Belgique (demandez un itinéraire entre Cologne et Lyon pour vous en convaincre). Quant au trafic venant des Pays-Bas et allant par exemple vers la Suisse ou l’Italie, il dispose de la liaison via Verviers et Prüm qui lui offre un trajet plus court que via le Luxembourg. Bref, le trafic de transit est un mauvais argument pour plaider en faveur de « CHB ». Les études nous le confirment en prévoyant que seuls 2,7% du trafic passant sur CHB seront du trafic de transit.

> Mauvaise foi sur le plan écologique : taire volontairement que les camions provenant du nord et de l’est en direction du sud et inversément sont contraints, sans liaison CHB, à faire un détour d’une trentaine de km par Loncin avec tout le surcroît de pollution et de consommation d’énergie que cela implique, sans compter les embouteillages.

On pourrait répliquer que vous manquez de rigueur et que le « détour » est moitié moins important que ce que vous dites. La vraie réponse se trouve pourtant au niveau des principes : selon la logique que vous proposez, le nombre de « chaînons manquants » est infini puisqu’il se trouvera toujours un nouveau tronçon à construire ici puis là pour gagner quelques kilomètres. Quand bien même on accepterait de faire abstraction du coût écologique de la construction de ces nouveaux tronçons ou des nuisances qu’ils généreront (notamment la disparition de zones agricoles et naturelles, l’imperméabilisation du sol,...), s’imaginer que cela va permettre de réduire les émissions polluantes est profondément illusoire dès lors qu’on sait que la construction de nouvelles infrastructures routières constitue surtout un effet d’appel accroissant la quantité globale de déplacements routiers. Vous parlez de « mauvaise foi » : laissez-moi vous dire que plaider la construction d’une autoroute au nom de l’écologie en est un exemple frappant !

> Mauvaise foi sur le plan urbanistique : Nier que si l’on veut garder et surtout faire revenir les habitants en ville, il faut qu’il y ait de l’activité, des commerces, de l’horeca, des cinémas, des théâtres, des discothèques etc., bref que l’on y vienne nombreux et facilement de l’extérieur pour y acheter, s’y restaurer, s’y amuser, bref que la ville soit accessible et que les habitants de la ville aussi puissent bénéficier des facilités de posséder une voiture.

Si vous pensez que CHB va faciliter l’accès au centre-ville, c’est que vous n’avez pas lu l’étude d’incidence, laquelle annonce une sérieuse dégradation de la fluidité (déjà très relative) du trafic sur les principales pénétrantes Est de la ville, en particulier la nationale 3 et la route de la vallée de la Vesdre, qui seront saturées par l’afflux de véhicules venant de l’autoroute. Au contraire, un réseau de tram en croix améliorerait grandement l’accessibilité du centre et, partant, sa prospérité.

Laissez-moi aussi vous dire que nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas éprouver le besoin d’une voiture ou à opter pour des formules de mutualisation. En tant que piétons, cyclistes ou usagers des transports
en commun, nous demandons à ne plus systématiquement passer en dernier lorsqu’on réalise un aménagement en ville ou dans les priorités budgétaires des pouvoirs publics.

Après avoir connu, dans les années soixante, les excès du « tout à la voiture », de la création des cités-ghettos pour les moins favorisés et de l’urbanisation sauvage des campagnes pour les nantis, soit dit en passant la vraie cause de la désertification de nos villes, on verse maintenant dans l’extrême inverse.

Il ne faut pas être dépourvu d’une certaine audace pour lancer pareille affirmation quand l’architecture de notre réseau de transports en commun n’a quasiment pas évolué depuis plusieurs décennies, quand la part modale du transport en commun ne dépasse pas 12% (contre 43% à Strasbourg, par exemple), quand la voiture envahit la plus grande partie de l’espace public urbain (ce qui est pourtant un mode particulièrement peu rationnel à tous égards), quand l’aménagement du territoire continue à permettre l’étalement urbain ou quand le ministre régional des travaux n’hésite pas à lancer, lorsqu’on l’interpelle sur l’absence d’aménagements cyclistes sur la grand-route ansoise (pourtant située en plein coeur d’une zone urbaine dense), qu’« il ne faut absolument pas rouler à vélo là-bas car c’est beaucoup trop dangereux », s’exonérant du coup de toute politique cyclable.

Je reste à votre disposition pour débattre de tout cela.

Bien cordialement,

François Schreuer
Président d’urbAgora