Les archives des Bulles

Liège 2015, un bilan

lundi 23 février 2009, par François Schreuer

Il faut savoir terminer une guerre. Il faut savoir admettre une défaite. Il est un moment où la persévérance et l’obstination se transforment en entêtement, un moment où la combativité devient de l’acharnement, un moment où l’engagement de toutes ses forces dans la bagarre devient du gaspillage plutôt que du courage. Pour ma part, dans l’analyse que je fais de la situation, ce moment est arrivé et à ceux qui diront « Vous devez continuer », je répondrai « Après vous ».

Soyons clair : Liège ne sera pas capitale européenne de la culture en 2015. C’est désormais un fait acquis. Ce n’est pas nécessairement un drame tant il est vrai que beaucoup d’autres choses se jouaient dans cette consultation populaire et dans ce processus d’une façon plus générale. Mais c’est un échec. Et ceux qui cherchent à prolonger aujourd’hui un suspense qui n’existe plus, sur cette question de la capitale européenne de la culture, sont soit des naïfs, soit des opportunistes qui cherchent à capitaliser sur la frustration de milliers de personnes.

Je me permets d’esquisser ici un premier bilan, à titre personnel, de cette affaire. En quatre points.

Primo, je pense qu’on peut à bon droit souligner que ce qui a été fait n’est pas banal, pas banal du tout, voire carrément inédit sinon exceptionnel, malgré l’issue que l’on connaît à présent. Le projet joyeusement délirant qui a été imaginé n’a pas été loin de réussir. Ça s’est joué à quelques centaines de voix. Il faut remercier toutes les personnes qui se sont bougées, les bénévoles, les militants, les deux dizaines de milliers de votants qui ont pris la peine de se rendre aux urnes par un matin froid et pluvieux de février, un premier week-end de vacances scolaires. Même si la participation à un scrutin devrait être « normale », mobiliser un dimanche matin 18 446 personnes parmi 158 690 participants potentiels (soit 11,6 % de ce chiffre) reste un coup de force. Et encore ne s’agissait-il pas d’un thème a priori populaire mais de culture. Il est certain que, lors des prochaines élections communales, la culture ne sera plus la 32e roue de la charrette, mais l’un des thèmes importants du débat électoral. Voilà au moins un acquis.

Secundo, il faut le dire sans ambages : l’attitude de la majorité communale est déplorable, honteuse. La stratégie du PS a été de miser sur l’abstention et de tout faire pour décourager le vote, de façon à ce que le quorum de participation ne soit pas atteint. Cette stratégie a fonctionné – de justesse sans doute mais elle a bel et bien fonctionné. Que le parti qui a conquis, jadis, le suffrage universel en soit arrivé à l’indicible bassesse d’affirmer que « voter ou ne pas voter sont deux actes également citoyens » en dit long sur sa décrépitude. On a en outre observé une accumulation préoccupante de faits litigieux lors du processus de vote. Des milliers de Liégeois n’ont pas reçu de convocation. Des centaines de personnes (probablement plus nombreuses que les 564 voix manquantes) se sont ensuite vu refuser le droit de voter faute de présenter une convocation alors que, pour les modalités du vote, les dispositions du code électoral sont en vigueur pour une consultation populaire et que la simple présentation d’une pièce d’identité suffit à voter lors de n’importe quelle élection. De nombreuses personnes qui exigeaient que ce refus soit porté au procès-verbal du bureau ont été éconduites. On a même des témoignages de policiers communaux intimant à certains de ces protestataires trop têtus l’ordre de quitter le bureau de vote. La consultation populaire était une disposition fragile de notre ordre juridique ? La voici fragilisée plus encore : après les expériences de Huy, de Verviers, il sera difficile, encore plus difficile, de tenter le coup une nouvelle fois.

Tertio, pourtant, le principal échec de ce jour est d’abord et avant tout un échec démocratique. Car si la population s’était mobilisée massivement, si 30 000 ou 40 000 personnes, par exemple, s’étaient rendues aux urnes, la grève du zèle de l’administration, les procédures alambiquées et les médiocres mesquineries qu’on a pu observer n’y auraient rien pu : le quorum aurait été atteint sans difficulté. Et si l’on voulait obtenir le titre, il fallait que le soutien citoyen au projet soit sans faille. C’est râpé : on est trop juste. Sans doute certains, notamment parmi ceux que le thème du jour intéressait directement, qui n’ont pas été voter pour de plus ou moins futiles raisons alors qu’ils en avaient l’intention doivent-ils avoir quelque regret. Mais il semble surtout que les gens frustrés qu’on ne leur demande pas leur avis sont ontologiquement plus nombreux que ceux qui sont prêts à le donner lorsqu’on le leur demande au cours d’une procédure de consultation publique. Il y a une discipline démocratique — lorsqu’on est appelé aux urnes, on y va, point barre — qui s’étiole et l’attitude honteuse du parti dominant, je le répète, n’y est certainement pas pour rien. On ne saurait cependant éviter de dire un mot du « code wallon de la démocratie locale », dont une révision en profondeur s’impose tant il semble avoir été écrit pour juguler la participation citoyenne plutôt que pour la développer. Si un parlementaire wallon a un peu de temps à consacrer au sujet, ce ne sont pas les suggestions qui manquent : simplification de la procédure de procuration, adaptation du quorum de 10 % au corps électoral plutôt qu’à la population (ce qui est une absurdité sans nom), extension de l’horaire du vote pendant l’après-midi et pas mal d’autres choses.

Quarto, il faut pouvoir faire un brin d’autocritique. Certes, le mérite des personnes rassemblées dans et autour du très informel collectif « Liège 2015 » est considérable, le talent de bon nombre d’entre elles bien réel, et je me permettrai évidemment pas de reprocher ici quoi que ce soit à quiconque en particulier. Pourtant, je pense que des erreurs graves ont été commises par ce collectif et son entourage. Je pointerais principalement deux chose : une certaine tolérance à l’égard de certains propos poujadistes et un refus implicite de reconnaître la légitimité de l’opinion contraire à la sienne, la pertinence possible du « non » [1]. Pas plus tard que samedi après-midi, par exemple, des bénévoles certainement bien intentionnés mais fort peu avancés dans leur réflexion politique hurlaient au mégaphone des slogans poujadistes du type « Ni gauche, ni droite, cette fois-ci c’est pour VOUS que vous votez ! ». En tant que l’un des deux co-fondateurs de ce mouvement, je porte sans doute une part significative de la responsabilité de ces errements. L’objet « Liège 2015 » était de toute évidence trop mal défini dès le départ (ses objectifs étaient-ils seulement clairs aux yeux des militants rassemblés dans la hâte ?). Son organisation interne, surtout, était dramatiquement absente, avec pour conséquence d’invraisemblables contre-temps pratiques, un manque de clarté dans la répartition des responsabilités, des réunions qui, pour les plus longues, faisaient presque un tour d’horloge, une remise en question permanente de toutes les décisions, bref une gestion hystérique (c’est-à-dire sur le mode permanent de la crise et dans une perversité parfois exacerbée dans les rapports humains) et tyrannique (c’est-à-dire faisant reposer de plus en plus d’arbitrages sur la personne d’un chef unique, par défaut d’une instance collégiale bien définie). Cette absence de structure a en outre rendu le collectif excessivement perméable à l’arrivée de l’un ou l’autre opportuniste auxquels on peut faire confiance pour rentabiliser l’affaire ou de personnages fantaisistes dont la présence a contribué à rendre le pilotage du bateau impossible. La scène de l’écriture des trois lignes du communiqué de presse envoyé ce dimanche après qu’il soit apparu que le quorum n’était pas atteint en a été l’illustration douloureusement paroxystique. Durant un temps terriblement long, une quinzaine de personnes, parmi lesquelles une moitié de demis-inconnus, rassemblées par le hasard dans l’atmosphère étouffante du bureau-containeur, discutant en s’écoutant à peine, dénués de toute conception commune de la politique, de l’action collective ou même de la culture faute d’en avoir jamais sérieusement discuté ensemble, haussant le ton et jouant à l’influence (ne manquant pas, par exemple, d’en appeler à la démocratie ou à « Liège » en réplique à quiconque suggérait qu’on fonctionne sur un autre mode), sortant et rentrant sans cesses de la boîte où cela se passait de sorte que la composition de l’assemblée changeait sans arrêt, le tout en l’absence du président parti on ne sait où qui était pourtant censé communiquer, quelques minutes plus tard, la substance de cet échange aux journalistes massés à quelques mètres… Cela n’est tout simplement pas sérieux.

Il me faut ici et avant de conclure dire d’où je parle. Les observateurs attentifs se souviendront que j’ai soutenu, en décembre le principe d’un compromis avec le pouvoir politique [2], qui fut durement critiqué par la presse et par un certain nombre de signataires de l’appel à consultation, ainsi que j’en ai rendu compte dans ces pages. Après cet épisode, j’ai fait le choix de ne plus m’exposer publiquement comme porte-parole, à la fois pour des raisons personnelles et parce que ma personne avait été fortement associée à ce compromis et que j’étais en conséquence devenu minoritaire au sein du groupe. J’ai aussi choisi, après une pause, de consacrer à nouveau beaucoup d’énergie à la campagne de la consultation populaire, malgré les forts dissensus existants et même si certaines tendances à l’œuvre dans le collectif ne laissaient pas de m’inquiéter, parce que je pensais que l’enjeu était trop important, parce que je m’en serais voulu longtemps de ne pas avoir fait tout ce que je pouvais pour que ne fut pas un échec la première consultation populaire d’initiative citoyenne [3] organisée dans une grande ville en Belgique, dont j’étais en outre l’un des trois promoteurs officiels.

Ce dimanche, j’ai été physiquement empêché de répondre à un journaliste par un membre du collectif qui estimait sans doute que mon point de vue n’avait pas à être connu. J’ai choisi, sur le moment, d’éviter de rentrer dans une confrontation violente et d’ajouter ainsi le scandale au scandale, mais cet événement scelle dans mon chef une rupture définitive avec ce collectif qui est devenu un clan — c’est-à-dire un groupe de personnes réuni par autre chose que par les idées. Je reprends donc ici ma liberté de parole la plus complète.

François Schreuer

Notes

[1Ce dernier point en plus d’être une faute morale dans le chef de qui défend le débat public était également une erreur tactique tant il est vrai qu’un vrai et bon débat contradictoire bien stimulant aurait assurément accru le suspense et donc la participation.

[2Compromis dont certains observeront peut-être un jour ou l’autre qu’il aurait été plus fécond que l’impasse actuelle.

[3Même si formellement d’initiative communale.