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Faut-il avoir peur d’une « Jamaïcaine » ?

lundi 15 juin 2009, par François Schreuer

Les Verts auront à faire ce soir l’un des choix les plus importants de leur histoire — ou plutôt à entériner le choix qui a vraisemblablement d’ores et déjà été posé par leur direction et celle du CDH depuis quelques jours. Gouverneront-ils avec le PS ou avec le MR ? Formeront-ils, selon la terminologie en usage, un « Olivier » ou une « Jamaïcaine » ?

La pression est maximale sur leurs épaules, les appels à l’Olivier ou, à l’inverse, à l’éviction du PS du pouvoir, fusent de toutes parts. Et nul doute que les coupeurs de tête seront nombreux à se manifester quelle que soit l’option choisie par les amis de M. Javaux et Mme Durant — ce qui rend d’autant plus difficile le choix de ce soir.

Tout en ayant souscrit à l’un ou l’autre appel à l’Olivier, tout en défendant par principe l’alliance des gauches (même si je ne me fait guère d’illusion sur le faible degré de leur engagement à gauche), il me semble bon de nuancer les lectures trop carrées qui peuvent être faites de la situation — et inciter à des procès qui mettraient trop facilement, et injustement, le PS dans le rôle du chat et Ecolo dans celui de la souris.

L’alliance des gauches (si tant est qu’on puisse considérer, je le répète, que le PS et Ecolo soient effectivement de gauche, mais on ne rentrera pas dans ce débat ici), c’est au fédéral — où se trouvent la plupart des leviers sociaux — qu’il faudrait prioritairement la réaliser. L’enjeu de la sécurité sociale, notamment, y est majeur et urgent. Mais la majorité fédérale n’est qu’indirectement en jeu dans la présente discussion.

Au niveau régional, par contre, les choses sont plus complexes. Il y a, en Wallonie, un véritable enjeu de nettoyage des écuries du pouvoir socialiste, un parti dont la trop fameuse « rénovation » est un échec avéré et le restera — on peut le craindre — probablement tant que le PS sera au pouvoir. Le débat sur ce sujet s’est cristallisé cette dernière semaine autour de la personne de M. Daerden, dont la présence dans un gouvernement incluant les socialistes apparaît tout à la fois incontournable en raison du score qu’il a réalisé et totalement rhédibitoire aux yeux du reste du monde, ce qu’a notamment exprimé M. Nollet. Bref, il y a Olivier et Olivier. Le Parti socialiste est là devant un choix majeur (Ecolo n’étant pas seul dans cette situation) : dès lors qu’il n’est pas prêt à envoyer M. Daerden à la retraite et s’obstinne à conserver sa confiance à ce personnage détestable, l’envoyer se refaire une santé dans l’opposition est à mes yeux un point de vue défendable dans le chef des écologistes.

Ajoutons qu’on ne peut pas exiger d’Ecolo qu’il privilégie par principe le PS si on n’exige pas l’inverse. Or le PS ne s’est jamais gêné pour faire toutes les alliances « contre-nature » qu’il a voulu faire. Certes, la dénonciation, en 2003, des convergences de gauche par l’aile aujourd’hui majoritaire (ou plus exactement hégémonique) d’Ecolo restera une double erreur historique, à la fois en termes d’analyse (parce qu’il est à mon avis inexact, comme le soutient Mme Durant, que ces convergences de gauche aient plombé Ecolo) et en termes de structuration du champ politique. Mais l’eau a depuis coulé sous les ponts.

Bref, si l’Olivier reste à mes yeux la meilleure option, il me semble compréhensible qu’Ecolo n’y sacrifie pas à n’importe quel prix.

Car ce qu’il y a à reprocher à Ecolo, ce n’est pas — ce ne doit pas être, sous peine de s’enfermer dans un dilemme pervers — d’envisager toutes les alliances possibles, pas plus que d’être prêt à des compromis — car c’est la règle démocratique dans un système proportionnel. Ce qu’il y a à reprocher à Ecolo, c’est d’avoir transigé, dans son programme, dans le choix de certains de ses candidats, dans l’orientation de sa campagne et donc in fine dans le choix de ses électeurs vis-à-vis de qui il est aujourd’hui redevable ; d’avoir transigé, dis-je, avec ses propres fondamentaux, en renonçant par exemple à la réduction collective du temps de travail, en mégotant son soutien aux services publics, en entretenant un discours plus qu’ambigu sur la fiscalité, en soutenant le traité de Lisbonne qui sanctuarise la liberté de circulation des capitaux et empêche de mener la plupart des politiques de gauche, etc. C’est pour cette raison que je n’ai pas voté pour eux. C’est pour cette raison que j’ai peur d’une « Jamaïquaine ».

12 Messages de forum

  • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïquaine » ? 15 juin 2009 18:54, par Christine Pagnoulle

    D’accord avec presque tout.

    La seule vue du nom Michel Daerden en tête de liste PS suffisait à mes yeux à faire fuir vers d’autres listes, vers des choix de gauche. L’ennui étant qu’ils étaient fort émiettés. Je ne compte pas (plus) Ecolo parmi les choix de gauche, pour les raisons fort clairement exposées dans le dernier paragraphe.
    Que le PS ne soit plus au pouvoir lui ferait sûrement du bien.

    Ecolo pourrait-il se rétablir ? Je veux dire rétablir un cap social, et imposer ses choix dans une alliance de droite ?
    L’autre question, non abordée ici, que penser du vote européen ? Comment comprendre l’avancée de partis dont les politiques confortent la crise multidimensionnelle actuelle ??

  • A propos de bonne gouvernance au niveau régional 15 juin 2009 18:57, par M a n u

    Après des mois de silence, les Bulles sortent de leur léthargie ...

    Merci François pour cet article.

    J’espère que lorsque ECOLO sera au pouvoir, il osera aller à contre-courant « de certaines mauvaises habitudes de ses partenaires ». Je pense ici particulièrement de mettre fin à la politisation de l’administration, cette autre maladie qui ronge la Wallonie (et la Belgique) depuis trop longtemps.

    Sous cette législature, PS et CDH se sont bien partagés les postes de direction dans la fonction publique wallonne.

    Durant l’été 2008, quelques fonctionnaires idéalistes et utopistes lancaient un site internet http://politisation.be/ et une pétition en ligne “Pour une administration performante et équitable, au service du citoyen”.

    Pour étayer mon propos sur les nominations dans la haute administration wallonne, relire l’article paru le 12 février 2009 dans La Libre Belgique.
    — Nominations partisanes. La honte et la rage. Par Philippe DEFEYT. Président de l’Institut pour le développement durable. Professeur à la FOPES-UCL. Président du CPAS de Namur. Mandataire politique (Ecolo).
    — Ces nominations partisanes à la Région wallonne vont à l’encontre des valeurs progressistes, du principe de l’égalité des chances. Elles minent l’action publique et freinent l’éclosion d’idées nouvelles.

    ECOLO parviendra t’il à « faire cesser ces pratiques féodales » ?

    • Tel est le titre de l’article de Pierre Bouillon paru dans le journal Le Soir du mercredi 17 juin.

      Extraits.

      ... Au cours des débats, le PS en prend pour son grade. Et quand certains gémissent sur la politisation à outrance de l’administration wallonne, des militants y voient un argument (de plus) pour envoyer le PS dans l’opposition alors que d’autres estiment au contraire qu’il vaut mieux avoir ce parti-là avec soi - à défaut, cette administration aux ordres du PS saboterait l’action gouvernementale.
      Si les oreilles du PS ont sifflé, le CDH n’a pas été épargné. On a même fait valoir que c’est le parti de Milquet qui s’est montré le plus rétif en matière de bonne gouvernance. "Sur tous les sujets abordés, et en dépit de tout de tout ce qu’il dit, le CDH est le plus conservateur de tous !".

      Des militants se demanderont pourquoi former une tripartite à Namur alors que PS et Ecolo pourraient y gouverner à deux. On leur répondra : nécessité d’excécutifs symétriques pour permettre de vraies synergies entre Régions et Communauté.
      Certains noteront que PS et CDH pourraient se passer d’Ecolo à Namur. On leur répondra qu’à Bruxelles, en revanche, Ecolo est indispensable (PS et CDH n’y ont pas la majorité) et que la capitale sera le "levier pour se faire respecter à Namur par PS et CDH."
      Ca sent l’amour fou, non ?

      Et voici, l’autre nouvelle du jour.

      Le 5 juin (soit deux jours avant les élections régionales et européennes), un millier et demi de fonctionnaires wallons ont reçu une lettre de Philippe COURARD (PS), leur ministre des Affaires intérieures et de la Fonction Publique wallonne.

      Dans le cadre de la "Réforme du Code de la Fonction publique wallonne",
      le Ministre écrit ceci en caractère gras : "... je suis heureux de vous annoncer que vous êtes automatiquement promu à l’échelle supérieure à dater de ce 1er mai 2009.

      J’ai chargé mon administration de procéder à toutes les démarches nécessaires pour exécuter cette mesure avant la fin du mois.

      Pour en savoir plus, voir sur Actua24.be

      "Ethique politique et gouvernance", disent les Ecolos.
      Et les 2 oui-ouïstes de services (CDH-PS) s’empressent de reprendre en choeur le même refrain.

      Bientôt le nouveau tube (politique) pour l’été 2009 ?

  • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïquaine » ? 15 juin 2009 19:11, par Henri Goldman

    Sans aborder le fond (je l’ai fait ailleurs) et en attendant l’insoutenable suspens… Ce soir, tout ne sera pas dit. Le conseil de fédération d’Ecolo décidera d’ouvrir des négociations avec tel ou tel. Au terme desquelles les assemblées trancheront. Rappelons qu’en 1999, à Bruxelles, l’arc-en-ciel dûment négocié à tous les niveaux en même temps fut refusé par les écologistes bruxellois qui restèrent dans l’opposition.

    J’entends bien le sentiment qui monte en Wallonie, où j’imagine les écologistes (et la gauche non PS) assez partagés. Mais à Bruxelles, ce n’est pas du tout le cas. Dans la capitale, le PS n’a jamais été un parti dominant, les rapports de force entre les partenaires de l’Olivier sont beaucoup plus équilibrés et Ecolo est mathématiquement nécessaire, ce qui est plus confortable. En outre, l’expérience de l’Olivier pendant cette législature y a été vécue comme globalement positive et, en additionnant ses trois composantes, il a été conforté par les électeurs alors que les libéraux sont en déclin historique, pour des raisons qui tiennent à la sociologie et à la démographie de la ville. Bref, si jamais les Wallons d’Écolo penchaient pour la Jamaïquaine, je ne crois pas une seconde que les Bruxellois les suivraient. Dans ce cas, bonjour la cogestion de la communauté française…

    À demain pour la suite du feuilleton.

    http://blogs.politique.eu.org/henrigoldman/index.html

    • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïquaine » ? 16 juin 2009 03:52, par François Schreuer

      Te voilà (provisoirement) rassuré, Henri.

      On notera — j’imagine que de nombreux commentateurs ne manqueront pas le souligner — que l’orientation prise ce soir par Ecolo renforce (une fois de plus) l’ascendant de la régionale bruxelloise sur l’aile wallonne d’Ecolo.

      Car, en envisageant de former en Wallonie un gouvernement dans lequel sa présence n’est pas numériquement nécessaire, Ecolo risque de commettre exactement la même erreur qu’en 1999, celle qu’il s’était juré de ne plus jamais commettre. En 1999, c’est la présence d’Agalev — nécessaire — dans l’exécutif fédéral qui avait été invoquée comme assurance-vie. On sait ce qu’il en a finalement été et la manière honteuse dont s’est achevée la seule participation d’Ecolo dans un gouvernement fédéral. Dans le cas présent, ce sera à la régionale de Bruxelles que reviendra le rôle de viatique de la majorité wallonne. Cela sera-t-il suffisant ? Qui vivra verra, mais à la place des écologistes wallons, je tremblerais.

      Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvaise augure, j’ai comme l’impression que l’Olivier wallon est encore loin d’être planté.

      • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïquaine » ? 16 juin 2009 11:28, par Alain A

        Sans trahir la courronne, je peux rassurer certains des intervenants : si le Conseil de Fédération d’ECOLO a ouvert les négociations avec PS et CDH, ce ne fut pas sans craintes mais avec beaucoup de prudence et de doutes sur la ferveur progressiste et les pratiques éthiques de ces deux partis. Mais un projet d’alliance entre partis, ce ne sont ni des fiançailles (hier) ni un mariage (demain ?) d’amour mais un compromis démocratique entre adversaires moins adversaires qu’avec d’autres.

        J’aime bien la réflexion qui se demande pourquoi on exigerait d’ECOLO de ne faire coalition qu’avec des partis (autoproclamés) de gauche alors que le PS peut se permettre toutes les alliances "contre nature". Peut-être parce que, consciemment ou inconsciemment, l’on attend plus d’ECOLO que du PS en termes de réel progressisme et de sincérité. Et c’est sans doute mérité...

  • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïcaine » ? 15 juin 2009 21:04, par M a n u

    En espérant surtout que les Ecolos ne deviennent pas des "Enverdeurs"  :-)

  • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïcaine » ? 15 juin 2009 21:29, par Paul Willems

    seul avantage des petits partis, on n’a pas besoin d’avoir un compte en banque bien garni. par contre, les intellectuels n’y ont pas la quote. le changement ne peut donc venir de là.

    mais dans le cadre politique existant, il est très difficile d’aller à contre-courant de quoi que ce soit, et surtout des mauvaises habitudes, des clichés dominants, des rejets, et des exclusions... les vieux partis en particulier plombent la vie politique, même s’ils représentent aussi des garde-fous.

    P.S. ou le M.R. attendent simplement de se retrouver AU POUVOIR, d’hériter de la présidence dans chaque région et continueront à plomber la vie politique de ces deux régions.

    je pense que la seule issue à ce dilemme réside dans les accords de gouvernement qu’il sera possible dans chaque cas de conclure avec ses éventuels partenaires. sous peine de rupture de contrat, l’accord de gouvernement doit inclure des avancées sérieuses, en matière de gouvernance, et en matière environnementale et sociale au moins et un calendrier... Il faut par exemple un plan pour réduire la pollution atmosphérique à Bruxelles, point !
    pour moi P.S. et M.R. doivent proposer un schéma, et même plus qu’un schéma, un projet... de manière à pouvoir choisir entre les deux.

    je ne pense pas qu’au parti écologiste souffle non plus un vent révolutionnaire. je pencherais plutôt pour l’inverse pour certaines choses. mais tous les partis sont dans la même situation.. (conferatur les nominations partisanes...)
    je ne pense pas que la solution puisse venir du politique. à moins que ces structures ne réussissent à évoluer. mais dans quel sens.

  • Faut-il avoir peur d’une « Jamaïcaine » ? 15 juin 2009 23:49, par François Gemenne

    Je ne suis pas convaincu par cette analyse, et je pense que le vote de ce soir lui donne tort. Ce qui me semble stupéfiant, en réalité, c’est la catégorisation du PS comme ’parti de gauche’, qui me semble reposer davantage sur son nom que sur ses pratiques. Qu’on puisse remettre en cause l’ancrage d’Ecolo à gauche, c’est de bon ton, mais pourquoi ce tabou à l’égard du PS ?

    François.

  • Lire la suite sur le blog d’un autre François.

    Je suis belge mais je me soigne

  • Un peu d’humour avec Kroll ... 18 juin 2009 21:16, par M a n u

    Le Kamasutra des Coalitions.

    Attention aux yeux !