Les archives des Bulles

Actualité de l’urbanisme liégeois

samedi 22 novembre 2008, par François Schreuer

L’actualité urbanistique liégeoise est particulièrement chargée ces derniers jours. Petite sélection subjective et commentaires à fleur de peau. En attendant le plaisir de vous lire...

Droixhe : que signifie la démolition des tours ? Même s’il ne suscite manifestement pas l’intérêt les foules, le dossier de Droixhe est de ceux qui comptent. Economiquement : les sommes mobilisées sont considérables. Socialement : une partie significative du logement social de la ville se trouve dans le quartier. Architecturalement : sans le dire, c’est bien le procès d’une époque qui est fait à travers ce projet. Et ce procès ne me semble pas nécessairement très équitable. On n’est pas loin, dans l’implicite très pesant qui sous-tend la plupart des discours, de comparer Droixhe avec les barres des banlieues françaises et partant de considérer que si Droixhe a « mal tourné », c’est la faute à l’urbanisme. Cela ne me semble pas très rigoureux. Le problème de Droixhe fut moins sa densité — pointée du doigt aujourd’hui, à contresens complet des débats sur l’urbain — que l’absence totale de mixité sociale — on a parqué à Droixhe des populations précarisées, avant de s’étonner que ce soit devenu un ghetto — et la désertification par les services publics : la desserte en transports en commun n’a jamais été à la hauteur, on a laissé les écoles du quartier (notamment l’athénée Liège 2) se faire entraîner dans la spirale négative, l’entretien des espaces publics a été historiquement gravement déficient. L’ensemble des tours de Droixhe reste le témoin intéressant d’une époque, d’une architecture dont le progrès social était le motif évident (quoique de manière assez naïve). À l’heure où le logement reste un problème dans cette ville, démolir des mètres carrés pour des raisons idéologiques n’est pas nécessairement la meilleure chose à faire. Une intervention profonde sur les bâtiments, une augmentation de la taille et de la qualité de l’aménagement des appartements (ce qui aurait certes « dédensifié », mais pas en vain...), aurait sans doute été préférable. Daniel Dethier avait un moment évoqué la possibilité de remodeles les étages des tours en libérant d’énormes terrasses à ciel ouvert « au milieu » de chaque étage, terrasses desservant ensuite les appartements — à tout coup, cette hypothèse était plus intéressante que la solution retenue...

L’arlésienne des bateaux-mouches... Dans un papier d’Arnaud Bisschop dans « La Meuse » de ce samedi, un certain Christian Binet annonce son intention de mettre en place un service de bateaux-mouches sur le fleuve liégeois, lesquels bateaux pourraient à l’en croire éviter d’investir dans le tram, « trop coûteux » selon ses dires. Pour réaliser son projet, ce directeur d’une société immobilière luxembourgeoise dont la réputation n’est pas nécessairement très reluisante affirme avoir... breveté « son » idée. Il y en a qui ne doutent de rien : outre que l’idée est omniprésente dans les débats liégeois depuis toujours [1], cette manière de chercher à préempter pour son profit personnel une idée commune n’incite guère à la confiance. Quoi qu’il en soit, cette irruption anecdotique ne vaut à mon avis d’être commentée qu’en ce qu’elle témoigne d’un déficit grave et persistant de la culture urbaine à Liège : autant l’idée de bateaux-mouches est sympathique, contribue au charme d’une ville et peut constituer un complément intéressant à un réseau de transport en commun [2], autant il est inepte de penser que ce système pourrait constituer le réseau structurant dont la ville à besoin, non seulement, comme le signale la SRWT, pour des raisons de vitesse et de capacité, mais aussi et surtout parce que les points stratégiques à desservir ne sont pas tous, loin s’en faut, situés le long du fleuve. Nul doute que ce M. Binet n’est pas un usager régulier des transports en commun ; car dans ce cas il comprendrait qu’il y a plus qu’une nuance à desservir le quai de Rome ou la gare des Guillemins, le quai de la Batte ou la place St Lambert. Bref ; n’insistons pas.

Trianon : et la rue Basse-Sauvenière ? Selon un papier de Joël Matriche dans « Le Soir » de samedi dernier, le groupe hôtelier ACcor a un nouveau projet d’hôtel sur le site du Trianon, boulevard de la Sauvenière [3]. Si l’on peut se réjouir de la perspective de voir comblée une des dernières « dents creuses » du centre-ville, on peut par contre s’inquiéter de l’avenir de la rue Basse-Sauvenière, une vieille rue de Liège, riche d’une histoire millénaire (comme l’a récemment rappelé l’exposition « Liège en l’an mil »), qui a été sacrifiée sur l’autel de la promotion immobilière (l’absence totale de soin apporté à la façade arrière des immeubles du boulevard de la Sauvenière est un crève-coeur). Le tronçon situé entre le pied de la rue de la Montagne [4] et la place Saint-Michel pourrait cependant revivre, par exemple en ménageant un jardin public entre les jardins de la maison de la presse et le boulevard. On peut toujours rêver...

Stades, dans l’attente d’y voir plus clair... C’est au niveau européen sinon mondial qu’une frénésie bâtisseuse semble avoir pris le monde du football. Partout, on construit des stades toujours plus grands et plus éblouissants : en Grande-Bretagne (Liverpool, Everton, Tottenham,..), en Espagne (Bilbao, Séville, Valence, Atlético Madrid,...), en Italie (Juventus, Inter de Milan, Udinese,...), en France et... en Belgique où pas moins de sept projets (outre Liège : Gand, Bruges, Anvers, Charleroi, Genk et Bruxelles) sont actuellement sur les rails ou envisagés, avec, en filigrane, la candidature belgo-néerlandaise à l’organisation de la coupe du monde 2018. Je ne dirai pas que cette nouvelle me rassure sur l’état de notre démocratie. Mais admettons : les deux clubs de football de la ville — le Standard et le RFCL — ont, chacun, besoin de nouvelles infrastructures pour évoluer à leurs niveaux respectifs, la scène européenne pour l’un, la seconde division nationale (et bientôt la première ?) pour le second. Admettons aussi : le stade de Sclessin n’est plus aux normes UEFA (à croire que ce sont les bétonneurs qui les écrivent, ces fameuses normes, toujours plus exigeantes) et sa rénovation serait trop lourde et trop complexe. Bref : construisons. D’accord, mais où ? Il était question de Glain, ça semble mal parti avec le projet du CHC au même endroit. Le parti Ecolo vient de proposer Coronmeuse (de manière sans doute un peu précipitée), mais s’est fait renvoyer dans les cordes par la direction du Standard qui n’a pas apprécié. En partie à juste titre : la sortie d’Ecolo ne tenait pas fort la route (à commencer par le fait qu’elle prévoyait, sans vraiment le dire, de bousiller le splendide immeuble années 30 de la patinoire et de combler une partie du canal...). En partie pas : contrairement à ce que prétend le directeur général du club, il est parfaitement légitime que les pouvoirs publics et donc les élus aient voix au chapitre dans le choix du site et la définition du projet — qui ne seront évidemment pas sans profondes conséquences sur l’aménagement du territoire à l’échelle de l’agglomération. Quoi qu’il en soit, le choix du club devrait vraisemblablement être connu d’ici peu. Dans le même temps, le dossier du stade du RFCL évolue de façon préoccupante : le président du club s’est fait éjecter de façon totalement scandaleuse par le ministre Daerden, tandis qu’aucune solution crédible ne semble arriver. Le bon sens serait sans doute, comme l’a notamment proposé Willy Demeyer, de créer un seul stade pour les deux clubs, gage. Il ne semble toutefois pas que ce soit dans cette direction qu’on se dirige.

La rue paradis ou les atermoiements du pouvoir. Last but not least, le quartier des Guillemins (brièvement évoqué ici la semaine dernière) reste sans doute le dossier le plus sensible — et le plus mal géré — à Liège aujourd’hui. À mille lieues du (pourtant beaucoup plus ambitieux) master plan sérésien où un opérateur unique a été mis en place (ERIGES), qui a pris le temps de la concertation avec les habitants et a publié un projet qui est une ligne de conduite pour tous les intervenants, aux Guillemins, il n’est pas possible de savoir qui pilote l’opération urbaine en cours (il semble de moins en moins vraisemblable que ce soit l’échevin de l’urbanisme Michel Firket), aucune concertation sérieuse n’a lieu avec les habitants mais surtout le projet change sans cesse : un plan de remembrement urbain (PRU), définissant les grandes lignes de l’avenir du quartier, a bien été adopté, il y a moins d’un an... mais il est déjà question de le revoir. Dans ces conditions, que l’échevin Firket déclare avoir toujours agi « dans la plus grande transparence », le jour même où il reconnaît, sous la pression des habitants, qu’il est question d’une soixantaine de nouvelles expropriations (qui n’avaient pas été annoncé lors de la conférence de presse présentant le projet de place il y a à peine un mois) dénote dans son chef de la plus grande confusion à moins qu’il ne se foute ouvertement de la gueule du monde. Faut-il rappeler que la majorité en place avait très clairement déclaré à la veille des dernières élections que les expropriations dans le quartier étaient terminées (dans Le Soir du 3 octobre 2006, par exemple, il était on ne peut plus clair : « Hormis la Cité des finances et les quelques bâtiments contigus, il n’y aura pas d’expropriations supplémentaires à celles que vous connaissez »). Depuis lors, la rue Bovy toute entière a été expropriée (par la SNCB) pour motif d’intérêt public (les nécessités du chantier de la gare étaient invoquées, de façon parfaitement abusive), ce qui est un véritable scandale car c’est en fait à de la spéculation que la SNCB se livre avec cette opération. Il semble donc que M. Firket (et le bourgmestre Demeyer avec lui) soit une nouvelle fois prêt à s’asseoir sur ses promesses électorales. L’explication est simple et triste : beaucoup de monde fait pression en coulisse (sans trop oser se montrer au balcon, cependant) pour « tout raser ». Il faut croire que la place Saint-Lambert n’a pas suffi : les Liégeois, bon nombre d’entre eux en tout cas, sont prêts à replonger dans les affres d’un nouveau trou noir urbanistique... Peu leur importe qu’il n’y ait aucun projet clair (selon la maxime minimale suivante : « on exproprie d’abord, on verra ensuite »), que l’argent public manque pour réaliser l’esplanade (mais visiblement pas pour exproprier à tour de bras, allez comprendre), que le langage urbanistique de Calatrava soit semi-fasciste (moi il me fait penser à Albert Speer), absolument anti-urbain et totalement dépassé, on ira de l’avant, quoi qu’il en coûte. On pourrait en pleurer : avec urbAgora et la plate-forme Guillemins.be (lisez le dernier communiqué), on va se bagarrer pour empêcher ça. Venez nous rejoindre !

Illustration (photo personnelle, 12 novembre 2008) : l’effacement opportun de la rue Bovy, dans le quartier des Guillemins, permettra à la SNCB de valoriser des terrains lui appartenant, jusque là peu intéressants.

Notes

[1Il faudrait rappeler à ce Monsieur Binet qu’un service régulier de transport fluvial a jadis été en service sur la Meuse — et je ne parle pas de Sarcelle IV.

[2Comme par exemple pour le récent « Voguéo » parisien.

[3On démolirait au passage l’ancien immeuble du journal La Meuse, adjacent et... récemment rénové.

[4Malheureusement un peu trop mise à l’ombre par l’annexe du nouvel hôtel Royal Sélys, dont le gros oeuvre est en voie d’achèvement.

Messages

  • Superbe article, François.

    Je suis assez d’accord quand tu soulignes quelques volontés intéressantes du monde politique pourtant souvent critiqué. (cfr W Demeyer et son avis sur les stades).

    Au sujet du bateau-mouche, ce sera un "flop" (un plouf ? un coup dans l’eau ? ) si on le considère comme un TP.

    Pour le tourisme, pourquoi pas ? Je trouverais cela une joyeuse idée. Mais pas pour le TP. Suffit de voir la polémique autour du pont d’Avroy pour comprendre que le liégeois veut le TP devant sa porte....

  • Droixhe : que signifie la démolition des tours ? Même s’il ne suscite manifestement pas l’intérêt les foules, le dossier de Droixhe est de ceux qui comptent. Economiquement : les sommes mobilisées sont considérables. Socialement : une partie significative du logement social de la ville se trouve dans le quartier. (...)

    Concernant le succès des foules, il est vrai que ces dernières années la réfection de Droixhe constitue l’un des points aveugles de notre ville. Je ne peux que te rejoindre sur l’omniprésence d’un discours imputant à l’urbanisme dans la plaine de Droixhe tous les maux possibles et imaginables et ce, (et c’est ce qui m’attriste le plus) selon un mimétisme bien pensant en phase avec un certain discours médiatique en France (Les grands ensembles créent l’insécurité, les émeutes, sont les plaques tournantes de la drogue...c’est la faute à Le Corbusier CQFD).

    Il est vrai, comme tu le rappelles, que Droixhe est loin d’être comparable aux grands ensembles de l’Hexagone (en dehors du type d’habitat en barres, le quartier reste 3 fois plus petit que les Minguettes -Lyon- et ne constituerait qu’un îlot si on le comparait aux ensembles de Vénissieux ou Vaulx en Velin que j’ai pu arpenter à la verticale dans le cadre de mes études d’AS). On retrouve donc une sorte de chauvinisme journalistique liégeois qui, de longue date, très heureux d’avoir enfin sa "banlieue chaude" à couvrir, s’est esquinté à propager faits divers, stéréotypes et stigmatisation des habitants (plutôt que de leur donner la parole).

    Il reste qu’au delà de ces considérations, le discours sur la destruction de ces ensembles (tant en France que chez nous) est loin d’être neutre. Il permet d’éclipser toute remise en cause sociétale de la problématique des "Quartiers d’Exil" (voir les analyses des sociologues Lapeyronnie et Dubet) : au niveau de la communication politique cela rassure une certaine frange de l’électorat (raser un quartier les rassure, c’est spectaculaire, visible...beaucoup plus visible que le travail social et associatif), sur le plan financier cela permet des économies (les logements détruits n’étant remplacés que partiellement), quant aux "exilés de l’intérieur"...ils sont déplacés vers d’autres communes (où plus récemment orientés vers des systèmes d’accès à la propriété pavillonnaire les endettant durablement).

    Concernant le désintérêt progressif du grand public je te l’accorde, c’est frappant. Cela ne veut pas pour autant dire que Droixhe est déserté...je pense que c’est un quartier où le quadrillage "action sociale publique-associatif" est l’un des plus développé du pays de Liège (même si la presse n’en parle jamais). La réfection s’est déroulée en collaboration avec ces acteurs ainsi qu’avec les habitants même si d’autres enjeux (politiques) polluent le travail de fond des petites mains du quartier comme dans d’autres dossiers. Quand j’étais toujours étudiant AS, il s’agissait toujours d’un dilemme politique entre 1) la solution actuelle (la destruction des barres côté gare de Bressoux/réfection par étapes -aujourd’hui en fin de course- des barres côté Meuse) et 2) la rénovation des barres côté gare avec pour objectif l’offre de logements mixtes privés-social permettant l’accueil de "nouveaux Liégeois" (à savoir des néerlandais navetteurs vers Maastricht via Bressoux SNCB justement). Cette seconde possibilité était prometteuse. Est-il trop tard ?

    Sur un plan plus personnel, la disparition programmée de ces barres m’attriste... Elles font partie de l’histoire architecturale liégeoise quoi qu’on en dise, elles étaient un point de repère (notamment la tour aux millions visible depuis Outremeuse et la Passerelle). Elles font partie du paysage urbain Liégeois, et j’y voyais une certaine beauté, une atmosphère incomparable lors des levers et couchers de soleil (cela fera sans doute rire mais peu importe).

  • Selon la Convention sur le Brevet Européen une invention doit répondre à trois exigences distinctes de brevetabilité : la nouveauté, l’activité inventive, et l’application industrielle. L’Office Européen des Brevets s’occupe de vérifier la validité avant délivrance du brevet.

    Par contre pour un brevet belge, si les conditions sont les mêmes, aucune vérification n’est faite *a priori*. Ce qui revient à dire qu’on peut voir breveté à peu près n’importe quoi (le mouvement perpétuel), mais que par après, il est très facile d’invalider un brevet belge non fondé...

    Dans la description qui est faite dans l’article de la Meuse on se demande vraiment ou se trouvent la nouveauté et l’activité inventive...

    Enfin bon, je ne suis pas spécialiste, mais cette histoire de brevet me parait être une belle arnaque...

  • Bonsoir François,

    En revenant du petit dej Oxfam au Sauvenière je suis passée rue de la Montagne : quel massacre ! La rue Basse Sauvenière et le bas de la rue de la Montagne sont amputées de moitié par le béton. Une horreur. L’échevin Firket peut être fier, lui qui aura sous son règne permis l’érection des annexes du Palais de Justice, de ce merveilleux hotel 5 étoiles et de la place des Guillemins : vous avez aimé Georges Goldine ? Vous allez adorer Michel Firket !

    • En effet. Mise à l’ombre, la rue de la Montagne a perdu une bonne partie de son charme et ne parlons même pas de la rue Basse-Sauvenière, qui sera bientôt rebaptisée "tranchée Basse Sauvenière".

      Sans même parler de la gestion communale, souvent hasardeuse, on se demande surtout quel intérêt les promoteurs d’un hôtel de prestige peuvent bien trouver à dégrader l’environnement historique dans lequel ils s’installent...

    • Tant que la façade principale brille de mille feux, c’est le principal, pour un promoteur, n’est-ce pas ?

      Dommage en effet que même le travail des associations de défense du patrimoine n’ait pas suffi à empêcher ce mastodonte, et que comme à l’accoutumée, des affirmations péremptoires ("un hôtel 5* n’est pas rentable s’il ne comporte une centaine de chambres") aient suffi à convaincre ou effrayer nos édiles...

      L’escalier vers Saint Martin n’est plus ouvert, même en journée, et une bonne partie de la rue Basse Sauvenière est fermée par des grilles. Dans 5 à 10 ans, cette rue n’existera probablement plus du tout. Elle pourra être privatisée comme la ruelle Maillart.

      Espérons cependant que pour le Trianon, ce soit l’occasion d’imposer des toitures (obliques) plus basses, permettant ainsi de récupérer visuellement une partie du panorama (classé) du Mont Saint Martin.