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Charles Janssens donne une chance au débat

jeudi 10 janvier 2008, par François Schreuer

Le bourgmestre de Soumagne (photo), Charles Janssens signait dans Le Soir de mercredi une « carte blanche » en faveur de la liaison autoroutière « Cerexhe-Heuseux / Beaufays » (CHB), qu’il est — ainsi que le savent les lecteurs de ces pages — question de construire à l’Est de Liège. Le fait est intéressant car M. Janssens passe généralement pour être l’un des proches soutiens du ministre de l’équipement, M. Daerden dont on peut supposer qu’il ressent à présent la nécessité de défendre activement le projet CHB (menacé de toutes parts, et notamment, il y a quelques jours, par un rapport de la cour de Compte portant sur la gestion calamiteuse du réseau routier wallon, ainsi que le souligne Pierre Castelain).

Quoi qu’il en soit, lire — enfin — un défenseur de « CHB » s’exprimer autrement que par quelques slogans sybillins — ainsi qu’on a malheureusement eu tendance à s’y habituer ces dernières années — est indéniablement une avancée. Nous aurions tort de mépriser cette ouverture au débat. Et la première chose à faire est de remercier M. Janssens pour cette prise de parole. Reste à poursuivre cette belle initiative en tenant un débat public sur la mobilité à Liège. Il est hautement regrettable que les médias locaux ne soient pas, semble-t-il, capables d’organiser ce débat qui aurait déjà dû avoir lieu depuis longtemps (un simple exemple : la chaîne de télévision locale RTC a ainsi renoncé purement et simplement à organiser des débats). En attendant, nous continuerons à utiliser les espaces ouverts dans les médias nationaux.

Qu’il me soit permis, en attendant, d’attirer l’attention de M. Janssens sur quelques points de son argumentaire qui me semblent fragiles ou contestables.

— Il est d’abord intéressant de constater que M. Janssens renonce à contester le bien-fondé à long terme de notre position. Mieux, après avoir fait la liste de quelques uns de nos soutiens prestigieux et de certains de nos arguments (ce qui est, je trouve, une manière curieuse de nous contester), il s’y rallie, se faisant notamment avec nous le défenseur du retour du tram à Liège. Je ne résiste pas au plaisir de citer ici un extrait du texte du mayeur soumagnard, qui, parlant des opposants, déclare :

Si l’on se place dans une perspective à moyen ou long terme, ils ont incontestablement raison. Qui, en effet, ne se préoccupe du réchauffement climatique ? Qui ne souhaite une société où les véhicules automobiles ne seraient plus rois ? Qui ne voudrait jouir de moyens de transport collectifs propres, nombreux et à bon marché (voire gratuits) ? Je partage tout comme eux le désir de voir un jour un tram relier le nord et le sud, l’est et l’ouest de l’agglomération liégeoise ; je rêve de voir, comme en Suisse, nos autoroutes, grâce au ferroutage, libres de camions ; la Meuse couverte de péniches ; nos lignes de chemin de fer « saturées » par les trains de voyageurs et par le fret. Dire le contraire serait sot et irresponsable, je m’en garderai.

Le ton est donné. Selon ses propres mots, seul le « court terme » peut, aux yeux de M. Janssens, justifier la construction de l’autoroute CHB. Parlant d’une infrastructure destinée à servir pendant plusieurs dizaines d’années au bas mot, vous reconnaîtrez que la ligne est audacieuse.

— Pour autant, l’audace a des limites et certains vieux réflexes ont la peau dure. Et Charles Janssens d’en appeler « aux habitants de Soumagne, de Trooz, de Chaudfontaine, d’Embourg, de Grâce-Hollogne, etc. » qui seraient selon lui les parents pauvres d’un projet de redéploiement des transports en commun à Liège. Outre que ce point de vue est factuellement contestable (dans la mesure où c’est d’une réorganisation complète du réseau qu’il est question, dont la desserte de certains axes par un tram n’est que l’aspect le plus visible), je crains de percevoir ici une tentative démogogique de jouer du sous-localisme comme moyen de pression — vieille tactique s’il en est, efficace sans doute, mais conduisant dramatiquement à l’immobilisme le plus complet.

Mais surtout, la position de M. Janssens annonce que le conflit attendu entre urbains et rurbains est en train de prendre corps, ainsi qu’en atteste cette déclaration (qui, soit dit en passant, confirme à demi mot une chose qu’on savait déjà : la ville de Liège a tout à perdre de la construction de CHB) :

On parle souvent des Liégeois (au sens d’habitants de la ville de Liège) mais les habitants des autres communes ne méritent-ils pas que l’on prenne aussi en compte leurs préoccupations quotidiennes ? Je suis convaincu qu’eux aussi ont leur mot à dire sur cette liaison.

Ceci est dans une certains mesure inévitable : les rurbains des classes moyenns et supérieures qui navettent en voiture pourrissent objectivement la vie des habitants de la ville (nuisances de toutes sortes liées à l’usage abusif de la voiture, concurrence fiscale,...). Mais l’augmentation du prix du pétrole est en train de fragiliser leur confort. On le voit : trouver des solutions collectives de mobilité susceptibles de permettre la gestion de l’énorme passif qui est le nôtre en matière d’aménagement du territoire (dispersion énorme du bâti, mitage du territoire,...) est absolument indispensable. Car le potentiel dévastateur serait énorme d’un conflit ouvert entre un centre appauvri (mais suffisamment dense que pour privilégier massivement les transports en commun) et une périphérie riche réclamant le maintien de son privilège automobile anachronique.

Il est sain, dans une certaine mesure, que M. Janssens dise ouvertement ce qu’il dit à ce sujet. Il importe maintenant de montrer combien la dialectique qu’il propose est dangereuse pour l’avenir.

— Il est enfin intéressant de constater que M. Janssens néglige scrupuleusement de répondre au principal problème pratique que pose le projet « CHB » — lequel ne manque d’ailleurs pas de pertinence dans la perspective de concilier court et long terme —, qu’est-il possible de faire avec les moyens disponibles ? Les opposants à CHB affirmons avec constance qu’il n’est budgétairement pas possible de réaliser à court ou moyen terme à la fois un tram liégeois (500 millions d’euros au bas mot) et l’autoroute CHB (400 millions HTVA à l’heure actuelle). Tant qu’à présent, nous n’avons pas été démentis. Les hypothèses « européennes » ont fait long feu. Et chacun sait que les capacités d’investissement régionales sont limitées. Comment faire, alors, pour répondre comme M. Janssens « Oui au tram et oui à l’autoroute » ? En bon gestionnaire public, on attendrait de lui une explication sur la manière dont il entend financer ces deux projets. En lieu et place, le mayeur soumagnard se contente d’une pirouette rhétorique : « L’aspect budgétaire ne me semble même pas un problème, on l’a assez dit. », assène-t-il, ce qui est un peu léger.

Cela l’est d’autant plus qu’il est probablement urgent de réaliser une série d’investissements qui nous permettront de négocier sans trop de casse la transition énergétique à laquelle notre société est condamnée en raison de l’épuisement des ressources pétrolières de la planète. Loin de « concilier » présent et avenir, M. Janssens semble au contraire tristement tourné vers le passé.

Illustration : Picasa