Les archives des Bulles

De la déprimante omniprésence des autoroutes en Wallonie

vendredi 12 novembre 2004, par François Schreuer

La Libre Belgique en parlait dans son édition de ce matin : le dossier des autoroutes wallones fait son grand retour au conseil régional wallon — mais l’avait-il vraiment quitté ? [1] — avec le dossier de la liaison « Cerexhe-Heuseux-Beaufays ».

De quoi est-il question ? Il s’agit, selon les promoteurs de ce projet (la nouvelle majorité régionale PS-CDH), de boucler le ring de Liège, à l’Est. En fait de « ring », il est surtout question d’un enchevêtrement assez abscons de béton et de bitume qui s’est au cours de la seconde moitié du dernier siècle infiltré un peu partout dans l’agglomération et dont le programme idéologique culmine dans le « ring central » (A 602 sur le plan), monstruosité conceptuelle qui laisse penser qu’à Liège, rares sont les décideurs politiques à avoir quelque notion d’allemand. Ce ring central, il vaut la peine d’en dire un mot : autoroute urbaine sabrant Liège par le milieu, ce fut un gouffre financier sans nom (vous avez déjà entendu parler du « tunnel de Cointe » ? Eh bien, c’est là) qui aura coûté ses 500 millions d’euros sans presque qu’on les voie passer. Sur une partie significative de son tracé, ce « ring central » culmine, perché sur des pilotis de béton, à une dizaine de mètres au dessus de quelques quartiers urbains dont les habitants respirent depuis le doux parfum d’hydrocarbures dont les poids lourds ont le secret, et ont, je pense, abandonné l’idée de profiter du soleil — de toute façon peu présent sous nos latitudes — pour se préoccuper plutôt de l’installation de panneaux d’insonorisation (peut-on trouver meilleure illustration de ce bon sens liégeois si caractéristique que chantent les poètes de toutes obédiences ?).

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Le tracé approximatif de la probable future liaison « Cerexhe-Heuseux-Beaufays » est représenté en rouge sur cette carte.

Ajoutons, pour en terminer avec ce foutu « ring central », que son utilité était pour le moins discutable et que des formules alternatives existaient pour sortir le trafic de transit qui avait et a encore trop tendance à abîmer la ville et la vie de ceux qui y vivent. Parmi les alternatives possibles, il y avait, c’est amusant, cette fameuse rocade est, désignée par les deux villages destinés à accueillir les échangeurs autoroutiers qu’elle relierait : Cerexhe-Heuseux au nord et Beaufays au sud. Cette alternative fut largement décriée pour toutes sortes de bonnes et de moins bonnes raisons. Il fut notamment question des paysage magnifiques du pays de Herve qui seraient détruits par cette nouvelle construction (il y a même quelques sites naturels particulièrement intéressants), de la densité de l’habitat dans certaines zones traversées, qui allait inévitablement compliquer les travaux et qui laissait prévoir que la qualité de vie d’un nombre important de riverains serait abîmée [2]. Bref, il y avait de bonnes raisons et — même si je me suis laissé aller à persifler un fifrelin sur ce « ring central » qui défigure un peu trop à mon goût la splendide ville de Liège — mon propos n’est pas (ou plus) ici de remettre en cause l’option choisie à l’époque, qui, de toute façon, est à présent fort peu réversible.

Non, ce qui me chagrine — et bien plus que cela, pourquoi le cacher ?, qui me choque profondément — est, d’une part le déséquilibre effrayant dans l’allocation des ressources disponibles (relativement réduites, soit dit en passant), complètement disproportionnée entre la route et les autres modes de transport et particulièrement les transports en commun et d’autre part — indépendamment de la situation des transports en commun — l’incohérence incroyable qu’il y a à promouvoir le trafic automobile quand l’état de la planète est ce qu’il est.

De dernier point ne requiert guère d’explicitation : la Belgique est signataire des accords de Kyoto, dont tout le monde s’accorde à reconnaître la caractère insuffisant pour sauver la planète et dont — surtout — il est loin d’être certain que nous parviendrons à remplir les objectifs. Selon le principe bien connu que de développement de l’infrastructure routière augmente quasiment mécaniquement la pression automobile — nos voisins flamands, hollandais ou allemands, pour ne citer qu’eux l’ont tellement bien compris qu’il constitue sans doute le premier principe appliqué aujourd’hui dans l’aménagement routier et urbains dans ces contrées si proches — on peut déduire assez facilement que la construction de la liaison "Cerexhe-Heuseux-Beaufays" ne va pas améliorer les choses. Bref, la cohérence règne.

Agglomération de 600 000 habitants, Liège ne connaît, pour tous transports en commun qu’une armada de bus et quelques lignes ferroviaires sur lesquelles roulent des omnibus mal cadencés avec les bus ; en outre, la tarification des deux systèmes n’est quasiment pas intégrée. Le tout souffre depuis des années (voire, sans exagérer, des dizaines d’années) d’un sous-investissement dramatique. Fort logiquement, ce service, malgré la bonne volonté évidente de pas mal de monde à le faire fonctionner, est globalement loin de répondre aux besoins : trop lents, trop souvent englués dans les embouteillages, poussifs dans les nombreuses côtes qui entourent la ville, inconfortables, polluants autant que des moteurs diesels vieux de trente ans peuvent l’être, les bus ne constituent pas un réseau de transports en commun susceptible, pour ceux qui ont le choix, de concurrencer valablement la voiture qui dès lors (et malgré des aménagements urbains intelligents au centre ville ces dix dernières années) renforce continuellement sa pression.

Régulièrement, des voix se font entendre pour dire ce genre de choses, pour demander qu’on réfléchisse à un redéploiement ambitieux des transports en commun à Liège. On évoque les succès étonnant que des villes de taille similaire (notamment françaises) ont obtenu grâce à l’installation de lignes de tram. Bref, sur le principe, tout le monde ou presque trouve ça très bien. Mais, évidemment (ah, toute la douleur qui est contenue dans ce « évidemment »), le principe de réalité ramène vite tout le monde sur terre pour dire que ce n’est pas possible, que la ville n’en a pas les moyens (évidemment) et ce genre de choses qui sont, je l’avoue fort sensées. Il est en effet difficile de prétendre que la ville de Liège, surendettée entre toutes ses consoeurs wallonnes, aura avant un bon bout de temps, les moyens d’une politique ambitieuse en matière de transports comme dans d’autres domaines. Soit.

Mais — et c’est là qu’est l’inadmissible escroquerie de nos prétendus « responsables » politiques — ce principe de réalité s’évanouit subitement dès lors que l’on aborde la question des autoroutes. Construire des autoroutes ? On n’a pas les moyens ? Pas grave, on va faire recourir à un montage financier qui arrange tout le monde. En deux coups de cuillère à pot, le problème est réglé. Et l’on va injecter à nouveau des centaines de millions d’euros d’argent publics sans avoir nullement posé la question de l’endroit où il serait le plus approprié de les utiliser. Bref, c’est une dépense nullement prioritaire qui sera consentie — par rapport, pour en rester au seul secteur des transports, au développement d’un réseau de transports en commun de bonne qualité dans l’agglomération ou au développement du chemin de fer qui en a bien besoin.

La meilleure preuve de ceci — et le couronnement de la médiocrité ambiante — se trouve dans l’application, dans ce dossier comme dans d’autres, du principe sous-régionaliste régissant le fonctionnement du pouvoir en Wallonie qui veut que pour un euro investi dans le Hainaut, un autre soit investi à Liège (et inversement). Dès lors que sera construite la liaison "Cereche-Heuseux-Beaufays", nous annonce-t-on, sera logiquement construite une nouvelle rocade autoroutière au sud de Charleroi, qui coûtera, c’est amusant, exactement le même prix.

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Accessibilité à l’autoroute par commune (distance minimale à la sortie d’autoroute la plus proche). Source : Bureau du Plan.

Notes

[1Quoi que sous-entende le journaliste — grosso modo que la présence des écologistes dans le dernier gouvernement wallon avait entravé la construction de nouvelles infrastructures routières — la dernière législature a quand même vu la construction (pas encore terminée) d’une bande de circulation supplémentaire sur l’autoroute de Wallonie.

[2A ce sujet, voir par exemple la position d’Inter-Environnement Wallonie [pdf].