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Mon point de vue sur « Liège 2015 »

lundi 22 décembre 2008, par François Schreuer

Tout qui suit, ne serait-ce que d’un oeil distrait, l’actualité liégeoise, n’aura pas manqué de noter les rebondissements en série qui ont eu lieu dans le dossier « Liège 2015 », à l’origine duquel je me trouve en compagnie d’Alain De Clerck, ainsi que le savent les lecteurs de ce blog. Début de semaine dernière, un accord est intervenu avec le collège communal de la Ville de Liège, au terme duquel la consultation populaire n’aurait pas lieu, en tout cas pas sur le thème de la candidature au titre de capitale européenne de la culture. Cet accord a été présenté mercredi lors d’une conférence de presse commune avec le bourgmestre, l’échevin de la culture et l’échevin des finances. Il prévoyait notamment la création d’une fondation au service des arts émergents, mais aussi la décentralisation à Liège de la cinémathèque royale ainsi que le maintien à la RTBF de Liège d’une activité significative de création radiophonique (une tradition de longue date éradiquée par le plan « Magellan »). Ce jeudi, rompant les termes de l’accord, Alain De Clerck, Bouli Lanners et quelques autres ont envoyé par la Poste les 22.000 signatures appelant à la tenue d’une consultation populaire sur la candidature de Liège au titre de capitale européenne de la culture ont été déposées. Ces signatures sont actuellement en train d’être comptées par un huissier de justice ; si les 19.000 signatures nécessaires (soit dix pourcents de la population) sont atteintes, la consultation devra avoir lieu. La question est de savoir quand (dans la mesure où l’organisation de ladite ne s’improvise pas et demande même un temps certain).

Interpelé par bon nombre de personnes concernant ma position dans cette affaire, je donne ici ma version des faits, en commençant par préciser que si j’ai bel et bien travaillé à la conclusion de l’accord avec la Ville, je n’ai tout simplement pas été consulté avant le dépôt des signatures. En conséquence de quoi, fidèle à la parole donnée, je ne souhaite pas m’associer à la démarche de dépôt des signatures. Cette décision ne préjuge cependant de rien quant au fond du dossier.

1. Sur le fond, venons-y, tout dépend de la réponse qu’on donne à deux questions. Primo, le processus en cours a-t-il encore une chance d’aboutir à des résultats positifs sur le plan culturel ? Secundo, dans la négative, ce processus vaut-il d’être mené pour lui-même, pour sa dynamique propre, pour l’enjeu démocratique qu’il représente ? Ceux qui répondront positivement à l’une de ces deux questions pourront à bon droit considérer l’accord conclu la semaine dernière comme une faute. Ceux qui répondent négativement aux deux questions devront admettre qu’une sortie « par le haut » était bonne à prendre. Je précise que ma conviction sur ces questions n’est pas totalement faite, qu’un doute subsiste. Mais il faut parfois pouvoir prendre une décision sans avoir de certitude. C’est même le propre de la plupart des situations de décision.

1.1. En prenant la plume aujourd’hui, je suis évidemment conscient de l’inévitable performativité de toute prise de parole dans mon chef en ces circonstances houleuses. Et ma première préoccupation est de ne pas contribuer, en répondant trop catégoriquement « non » à la première question, à mettre le mouvement « Liège 2015 » dans une situation encore plus difficile que celle dans laquelle il se trouve. Plutôt que de chercher à me justifier systématiquement, il me semble préférable de chercher des issues constructives à l’affaire. Je me contenterai donc de renvoyer au texte publié le lendemain de l’accord. Quant aux conséquences à tirer de cela, soulignons qu’il ne serait possible — peut-être — de déposer une candidature crédible qu’à la condition sine que non qu’une union sacrée des groupes politiques soit réalisée ce lundi soir au conseil communal, en vue de mobiliser les moyens — et d’engager les grandes institutions culturelles — pour construire le dossier d’ici au premier mars. À cet égard, dès lors que les signatures sont déposées et le processus irrémédiablement enclenché, je pense qu’il serait hautement souhaitable que le collège communal mette, dès demain, son énergie dans la construction d’un dossier de candidature, ne serait-ce qu’à titre conservatoire, pour que la consultation puisse conserver un sens. Enfin, pour que ça marche, il faudra court-circuiter le chronophage comptage des signatures en votant une procédure d’initiative communale. Sans cela, on se dirige vers un scénario terrible, qui risque de voir enfler, comme rarement, les passions tristes, la frustration, la désaffiliation politique, et pire encore s’il doit s’avérer que la consultation populaire ne peut déboucher que sur du vide.

1.2. Demeure la question de l’intérêt de la consultation pour elle-même, comme bonne en soi, indépendamment de ses conséquences. Sur ce point, il nous faut prendre le temps d’interroger avec un peu de rigueur la notion de démocratie, laquelle a été incroyablement galvaudée ces dernières semaines. Trois réflexions sur ce point.

1.2.1. Sur le plan formel, d’abord : si la démocratie se caractérise principalement par l’ouverture à tous du lieu du débat, par la participation de tous aux décisions, s’incarne aussi dans une délibération rationnelle. Il n’y a pas démocratie sans contradiction argumentée. Il n’y a pas démocratie sans dialogue. La Ville a souhaité un dialogue. Nous l’avons accepté. Ce dialogue a permis la construction d’une issue négociée. Nous l’avons acceptée. Certains ont décidé de revenir sur leur parole. Ce ne sera pas mon cas.

1.2.2. Sur un plan pragmatique ensuite : est démocratique à mon sens ce qui produit de la force collective. La démocratie doit être empowerment, selon l’inégalable terme forgé par les mouvements d’émancipation étatsuniens. Or, si on devait admettre que la consultation est vouée à l’échec, qu’elle ne peut donner que dans un mur (sur ce point, on sera fixé, à mon avis, demain après le conseil communal), le risque est grand qu’elle ne produise au contraire qu’une gigantesque impuissance collective, un grand sentiment de frustration, c’est-à-dire exactement l’inverse de l’effet recherché.

1.2.3. Enfin, il y a l’enjeu propre de l’outil créé par le code wallon de la démocratie locale : c’est le concept même de la consultation populaire d’initiative citoyenne qui est en jeu. Sur ce point, il faut dire que les précédents ne sont pas fameux. À Verviers, la consultation populaire demandée par Vesdre Avenir a été refusée sur base d’un raisonnement procédural très discutable. À Huy, la consultation populaire initiée sur un enjeu hyper-local (le parc des Récollets) a été retoquée par la bourgmestre Lizin sur des motifs encore plus fumeux (l’idée que les électeurs ne s’étant pas rendus aux urnes auraient voté « non »). Même si, dans ce dernier cas, la consultation populaire a sans doute été à la base de la lame de fond qui aboutit aujourd’hui à une remise en cause frontale de la politique et de la corruption de la majorité socialiste au pouvoir depuis les calendes grecques, on ne peut pas dire que le bilan soit franchement remarquable. Je comprends dès lors ceux qui craignent qu’un troisième échec à Liège disqualifie encore plus cette procédure qui constitue pourtant, dans notre législation, le fragile embryon de systèmes de démocratie directe. Sur ce point, qui me semble important, je me permets quand même de suggérer qu’une consultation populaire non réalisée serait nettement préférable à un éventuel fiasco. Accessoirement, au cours des derniers mois, nous avons eu l’occasion d’éprouver les limites de ce fameux code wallon de la démocratie locale — dont une réforme s’impose sur bien des points et notamment pour faciliter et clarifier les modalités d’organisation d’une consultation populaire d’initiative citoyenne. Il y aurait sur ce point énormément de choses à dire.

2. En ce qui concerne la manière dont les choses se sont déroulées, la situation est moins nette et les raisons ne manquent pas de faire ici une sérieuse autocritique. La décision de mardi a été prise à l’arraché, dans une urgence indescriptible. Nous n’avons pas eu la possibilité de consulter largement comme il aurait été souhaitable de le faire. Nous avons cédé à l’injonction de l’urgence, manquant d’imagination pour différer l’échéance et pour collectiviser la décision.

À défaut de justifier ces errements (dans lesquels, je le répète, ma responsabilité est très clairement engagée), trois points doivent être soulevés pour les remettre dans leur contexte.

2.1. En matière de « démocratie interne » — puisque les tensions dans le collectif « Liège 2015 » ont été exposées sur la place publique, je me permets d’en parler ici —, il faut souligner que, là encore, le mot « démocratie » est galvaudé. Le fonctionnement du « collectif » s’est jusqu’à présent caractérisé par l’absence de tout cadre, de toute instance de décision. Le « bureau » dont il a été question de temps en temps dans la presse n’est rien d’autre qu’une mailing list dont les abonnés ont fluctué au cours du temps de la façon la plus informelle. Dans ces conditions, il est impossible d’arbitrer — et surtout pas rapidement — lorsque survient une divergence un tant soit peu profonde. On peut ajouter que le collectif n’est malheureusement pas totalement dégagé, consciemment ou inconsciemment, d’une instrumentalisation à des fins politiciennes. Enfin, je pense qu’il est souhaitable que ceux qui prennent une décision soient aussi ceux qui en assument les conséquences ; ce qui n’aura pas toujours été le cas. On peut en particulier douter que les « démocrates » inopinés, aujourd’hui omniprésents et prompts à donner des leçons, soient encore là demain lorsqu’il s’agira peut-être (et j’espère pas) d’aller ramasser à la petite cuillère ceux qui payeront éventuellement les pots cassés d’un échec dans cette affaire.

2.2. Deuxième chose : quoi qu’on puisse faire, les 22.000 signataires de l’appel ne constituent pas une assemblée démocratique. Il est en particulier impossible, comme le prétend un communiqué publié dernièrement, d’être « en accord » avec 22.000 personnes, pour la simple raison que c’est matériellement impossible de les contacter pour leur demander leur avis. Certes, nous aurions pu — et dû — nous donner les moyens de consulter largement (et en particulier tous les militants qui ont contribué à la récolte des signatures) mais il était impossible d’obtenir une décision de la part des 22.000 — le seul envoi d’un courrier aurait coûté une dizaine de milliers d’euros (sans parler du temps d’encodage des adresses), une somme que — faut-il le préciser ? — nous n’avions pas. Même l’organisation d’une assemblée générale aurait été hasardeuse dès lors qu’on ne pouvait absolument pas savoir qui y aurait assisté (des signataires ? des non-signataires ? des groupes organisés cherchant à influencer la ligne du collectif ?). À ces limites d’ordre pratique doit s’ajouter une réflexion plus théorique sur l’idée de « mandat », un mot qui a été abondamment utilisé ces derniers jours. Certaines personnes ont donc soutenu que nous (c’est-à-dire les trois personnes ayant appelé à la tenue de la consultation populaire) étions titulaires d’un mandat, en vertu de quoi, selon ces imprécateurs bien intentionnés (dont certains, soit dit en passant, avaient auparavant pourfendu avec énergie notre initiative), nous n’étions pas fondés à faire autre chose qu’appliquer ad litteram la mise en oeuvre de la consultation populaire. Je ne suis pas juriste et je peux donc (encore plus que sur le reste) me tromper sur ce point mais il me semble qu’il faut clairement distinguer le mandat privé du mandat public [1] — la différence entre les deux étant que le premier est impératif au contraire du second. En démocratie, les mandats publics n’appartiennent pas à ceux qui les confient (ni aux électeurs, ni encore moins, dans d’autres circonstances, aux partis politiques [2]) mais bien à ceux à qui ils sont confiés. Un mandataire doit agir en conscience, selon ce qu’il croit bon pour l’intérêt général. Je réfute clairement l’idée d’être tenu par un mandat privé, à la fois parce je n’y ai nullement souscrit, parce que, depuis le début, nous avons expliqué (par exemple dans une carte blanche donnée au Soir) que la capitale européenne de la culture n’était « pas une fin en soi » (et qu’une marge de manoeuvre étant en conséquence nécessaire) mais aussi, tout simplement, en raison de la nature politique de l’objet qui nous occupe. Je ne pense pas non plus agir dans le cadre d’un mandat public, mais si l’on veut absolument parler de mandat, il me semble que l’esprit de la situation nous rapproche beaucoup plus de celui-ci que de celui-là.

2.3. Enfin, il y a l’épuisement que cette campagne de plus de six mois a entraîné, physique, psychique, financier. Il explique que, plutôt que de voir le projet s’effondrer complètement faute de combattants, certains aient préféré tenter un « atterrissage ». Jean-Marie Wynants, dans un édito publié ce week-end dans les pages culture du Soir, nous accuse de ne pas avoir su « passer la main à d’autres ». Fort bien. Mais à quels autres ? Pendant ces six mois de campagne, il aurait été commode, utile, indispensable même, de pouvoir « passer la main à d’autres ». Sauf que d’autres, pour faire le sale boulot, pour gérer la machine au jour le jour, il n’y en avait guère. Et demain, y en aura-t-il pour battre la campagne, pour diffuser des tracts, pour coller des affiches, pour animer des débats ? Bouli Lanners, en prenant l’initiative de déposer les signatures, s’est certainement taillé un costume de grand défenseur du peuple, mais il n’a pas « pris la main » : il ne s’est pas engagé à gérer les innombrables aléas pratiques d’une campagne référendaire dont personne ne sait l’énergie qu’elle va demander, il ne s’est pas engagé à convaincre un à un les milliers de Liégeois qui devront, le cas échéant, se rendre aux urnes un dimanche matin avant 13h. Alain De Clerck est l’une des personnes les plus généreuses qu’il m’ait été donné de rencontrer, fort d’une énergie incroyable, capable de faire partager son enthousiasme à énormément de monde. Alain a tiré la charrette pendant des mois (au regard de ce qu’il a fait, je ne suis qu’un modeste conseiller politique), triomphant d’une adversité permanente. Mais trouvera-t-il l’énergie pour poursuivre le combat ? Je le lui souhaite et, si la consultation doit avoir lieu, je l’aiderai dans la mesure de mes possibilités. Mais, en tout état de cause, je m’insurge contre la prolifération de ces inspecteurs des travaux finis qui, sans avoir levé le petit doigt, sans avoir même signé pour un certain nombre d’entre eux, se permettent les jugements les plus tranchants, les plus cruels, à l’égard de ce qui n’est jamais qu’une petite équipe de bénévoles.

3. Pour terminer, j’aimerais couper les ailes à quelques canards qui ont la vie un peu trop dure à mon goût.

3.1. Personne, au sein du collectif « Liège 2015 », n’a gagné le moindre avantage matériel dans cette histoire (bien au contraire). Les accusations prétendant que le collectif ou certains de ses membres se sont fait « acheter », ont « négocié leurs emplois » ou que sais-je sont strictement diffamatoires. Si l’on peut comprendre que certaines invectives excessives ait fusé dans l’émotion des derniers jours, la persistence de ce thème dans l’espace public s’apparentera à de la malveillance pure et simple, dont auront le cas échéant à rendre compte leurs auteurs, en ce compris les éditeurs de sites web qui laissent proliférer sur leurs sites des commentaires déplacés. Avant d’en arriver là, on pourra poser aux plus acharnés de nos contempteurs la question suivante : en lançant, sans le moindre fondement factuel, des accusations graves comme celles-ci, ne pensez-vous que vous en dites plus long sur vos propres motivations que sur celles des gens que vous attaquez ? En considérant qu’il y a nécessairement anguille sous roche, ne dévoilez-vous pas votre propre corruptibilité ?

3.2. Variation du thème précédent, les accusations de « récupération politique » ont le don, je vous le confesse, de légèrement troubler ma bonne humeur. Elles sont venues, pendant des mois, de Willy Demeyer et de certains responsables de la majorité. Elles viennent maintenant de certains membres de l’opposition. Elles sont dans les deux cas relayées par certains courageux anonymes qui crachent leur fiel à longueur de temps sur divers forums internet. Et elles dénotent dans tous les cas d’une vision absolument lamentable du fait politique. Jusqu’à nouvel ordre, chaque citoyen dispose du droit de se présenter à une élection. Et l’on peut considérer que, tant qu’à faire, il est souhaitable qu’il soit porteur de certaines idées, de certains projets. Affirmer qu’il est scandaleux de porter un combat dit « citoyen » sur le terrain électoral et, en cas de réussite, parlementaire, constitue non seulement une insulte à l’idée de démocratie, mais aussi une caution au népotisme et à la cooptation comme modes de sélection, par les partis, des élus du peuple. Pour autant, je précise que je n’ai pas l’intention de me présenter à une élection prochainement — ce qui ne m’empêche pas de refuser de la façon la plus nette le droit à quiconque (si ce n’est aux gens avec qui je travaille) de m’en empêcher le jour où je le déciderai.

3.3. Enfin, en ce qui concerne les « pressions » dont certains s’alarment, il serait bon de ne pas être trop naïf : dans un dossier aussi sensible que celui-ci, on est terriblement mis sous pression. De toutes parts. Et c’est somme toute normal : on est placé face aux conséquences possibles des choix que l’on a à poser — et dans le cas présent elles étaient nombreuses. Mais il ne faut pas confondre le fait d’être sous pression et le fait de recevoir des menaces. Nous n’avons à ma connaissance reçu qu’une seule menace. Elle est venue d’Olivier Hamal (MR) qui annonçait, via un communiqué de presse, son intention de déposer une plainte au pénal contre nous (excusez du peu).

Ce dernier point m’amène à conclure sur les craintes que j’ai de voir le mouvement « Liège 2015 » devenir un scud anti-politique au service de démagogues qui ne se trompent pas aujourd’hui en déboulant dans le jeu après être restés longtemps au balcon. Je dis cela sans hargne et avec beaucoup d’amitié pour Alain et les gens qui continuent à l’accompagner. De grâce, soyez prudents.

Notes

[2Soit dit en passant, il y aurait long à dire sur les pratiques de contrôle des élus par les partis politiques, lettres de démission non-datées préalables à la candidature et autres. Mais ça n’a rien à voir avec le sujet.