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	<title>Des Bulles - Prison</title>
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		<title>J'ai rencontr&#233; un &#171; terroriste &#187;</title>
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		<dc:date>2006-12-09T02:25:47Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Schreuer</dc:creator>



		<dc:subject>Libert&#233;s fondamentales</dc:subject>
		<dc:subject>Terrorisme</dc:subject>
		<dc:subject>Prison</dc:subject>

		<description>Je me d&#233;sassoupis prestement en entendant l'annonce en flamand et en sentant le train ralentir, nous arrivons &#224; Gand Saint-Pierre. J'ai de la chance en sortant de la gare: la pluie qui verse depuis le matin s'est arr&#234;t&#233;e pour un instant et je peux m'engager sur les pistes cyclables parfaites de la ville flandrienne en restant presque au sec. Le froid humide qui transperce mes v&#234;tements me fait cependant &#224; acc&#233;l&#233;rer et, en dix minutes de p&#233;dalage intensif au milieu des &#233;tudiants qui profitent comme (...) 


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je me d&#233;sassoupis prestement en entendant l'annonce en flamand et en sentant le train ralentir, nous arrivons &#224; Gand Saint-Pierre. J'ai de la chance en sortant de la gare : la pluie qui verse depuis le matin s'est arr&#234;t&#233;e pour un instant et je peux m'engager sur les pistes cyclables parfaites de la ville flandrienne en restant presque au sec. Le froid humide qui transperce mes v&#234;tements me fait cependant &#224; acc&#233;l&#233;rer et, en dix minutes de p&#233;dalage intensif au milieu des &#233;tudiants qui profitent comme moi de l'&#233;claircie, j'arrive dans la Nieuwandeling, o&#249; se trouve le but de ce passage &#224; Gand.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a quelque chose de paradoxal &#224; ce que ce soit dans &lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Gand&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;cette ville&lt;/a&gt; qu'il faille se rendre. Car elle concentre &#224; mes yeux de francophone beaucoup d'aspects de la Flandre telle qu'elle peut se pr&#233;senter sous son meilleur jour : il s'agit probablement de la plus belle ville de Belgique, il s'agit aussi d'un des lieux d'activisme culturel, social et politique les plus actifs du pays. Je me souviens que la premi&#232;re fois que je l'ai visit&#233;e, c'&#233;tait pour y manifester contre l'entr&#233;e d'un &#233;lu du Vlaams Block dans le conseil d'administration de l'universit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je n'ai gu&#232;re de mal &#224; trouver la prison, reconnaissable &#224; trois lieues dans son architecture ind&#233;finissable, typique de ces (trop) nombreux &#233;difices carc&#233;raux dont nombre de villes belges sont encore aujourd'hui afflig&#233;es. Il s'agit du style &#171; Tudor &#187;, je pense, une sorte de n&#233;o-vieux qui a mal vieilli et qui &#233;voque imm&#233;diatement dans mon esprit ces cartes postales de l'ancienne et tellement lugubre prison de Saint-L&#233;onard &#224; Li&#232;ge, qui devait donner des cauchemars aux enfants du quartier et a aujourd'hui laiss&#233; place &#224; un parc public ; je pense aussi aussi aux restes de la clinique de Bavi&#232;re ou &#224; aux gu&#233;rites de l'ancienne caserne du Boulevard de la Constitution, de l'autre c&#244;t&#233; de la Meuse, toutes institutions cr&#233;&#233;es avec l'invention de la biopolitique. La fa&#231;ade que j'ai devant moi, organis&#233;e autour d'un grand porche, repose sur une lourde assise en pierre bleue, surmont&#233;e d'un mur de briques d'un vermeil &#233;puis&#233;, liser&#233;es de pierre aux ar&#234;tes ainsi qu'autour des fen&#234;tres &#224; meneau qui scandent l'ensemble &#224; intervalles r&#233;guliers, surmont&#233;es chacune d'un arc en plein-ceintre qui ne les embellit pas. Pour l'esth&#233;tique, sans doute, la b&#226;tisse, comme tant d'autres du m&#234;me genre, est surmont&#233; de merlons perc&#233;s de meurtri&#232;res, du style le plus raffin&#233;, qui s'appuient par endroits sur une sorte d'entablement lourdaud. Le tout d&#233;gage une atmosph&#232;re de corps de garde et l'on s'attend presque &#224; voir sortir quelque hussard emplum&#233; d'une des deux gu&#233;rites qui, comme sur le boulevard de la Constitution, flanquent le portail principal, gu&#233;rites dont l'une des deux est en fait la porte d'entr&#233;e dans laquelle je ne tarde plus &#224; me pr&#233;cipiter car la pluie a repris.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le temps qu'on daigne s'apercevoir de ma pr&#233;sence, j'ai le temps de me rendre compte que je viens de mettre les pieds dans une prison pour la premi&#232;re fois de ma vie. Je me rends compte aussi que mon univers mental est bien pauvre en repr&#233;sentations du monde carc&#233;ral. Il y a bien ces images tourn&#233;es par les t&#233;l&#233;visions lors des gr&#232;ves des gardiens ou &#224; l'occasion de quelques incarc&#233;rations m&#233;diatiques, mais gu&#232;re plus. De toute &#233;vidence, il y a l&#224; comme un d&#233;ni, une envie de ne pas voir. L'honn&#234;te citoyen est trop souvent persuad&#233; que ce qui se passe dans les prisons ne le concerne pas &#8212; r&#233;flexe compr&#233;hensible mais dangereux. Je pense aussi qu'au moins ces vieilles prisons ont ceci de bon qu'elles sont construites au coeur des villes, ce les rend sans doute plus accessibles aux visiteurs. Car en punissant quelqu'un, &#224; tort ou &#224; raison, on punit aussi ses proches. C'est l&#224; une autre &#233;vidence que notre pudeur d&#233;mocratique ignore volontiers et qui me saute au visage avec le regard d'une fillette de dix ans tout au plus patientant l&#224; avec sa m&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mes r&#234;veries sont finalement interrompues par la pr&#233;pos&#233;e &#224; l'accueil, qui me demande l'objet de ma visite. S'ensuivent quelques tracasseries administratives autour du fait que mon nom a &#233;t&#233; mal orthographi&#233; dans la liste des autorisations et je dois insister &#224; plusieurs reprises pour que mon interlocutrice consente &#224; faire autre chose que me montrer la porte de sortie : photographie, impression d'un badge, passage au d&#233;tecteur de m&#233;taux, etc, le tout dans un sabir que mon n&#233;erlandais plus que sommaire n'alimente gu&#232;re et surtout dans l'ambiance d&#233;plaisante qui correspond bien, bizarrement, aux lieux communs qu'on se repr&#233;sente volontiers sur ce genre d'endroits. Gardien de prison, ce n'est pas sp&#233;cialement l'occupation la plus marrante dont on puisse r&#234;ver. Avec tout &#231;a, j'ai probablement manqu&#233; l'heure de la visite car je peux patienter pr&#232;s d'une heure en compagnie d'une famille et d'un jeune homme taiseux dans une petite salle d'attente en sous-sol. Y passent des clips de David Bowie et d'autres choses sur une t&#233;l&#233;vision qui semble avoir &#233;t&#233; adapt&#233;e pour les lieux puisqu'elle est elle-m&#234;me enferm&#233;e dans un gros caisson, comme pour la prot&#233;ger de je ne sais pas trop bien quelle menace. Je tremble un instant &#224; l'id&#233;e que j'ai laiss&#233;, de mani&#232;re somme toute assez inconsid&#233;r&#233;e, mon v&#233;lo pliable cach&#233; derri&#232;re la porte d'entr&#233;e, car il n'est manifestement pas pr&#233;vu que les visiteurs puissent arriver &#224; v&#233;lo, ce dont je ne me suis &#233;videmment pas souci&#233;. J'ai finalement mis&#233; sur le fait que personne n'a vraiment int&#233;r&#234;t &#224; voler un v&#233;lo dans une prison et il semble que, pour le coup au moins, le calcul n'aura pas &#233;t&#233; trop d&#233;sastreux puisque ma b&#233;cane m'attendait &#224; la sortie. La prochaine fois, je me munirai de quelques cadenas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'heure de la visite arrive enfin et, quelques portes blind&#233;es plus loin, ma route se s&#233;pare du petit groupe de visiteurs qui s'&#233;tait entre-temps constitu&#233;. C'est que si les autres visiteurs sont l&#224; pour des &#171; droits communs &#187;, je viens en ce qui me concerne rendre visite &#224; un prisonnier politique. Il est peu probable, bien s&#251;r, que l'administration p&#233;nitentiaire partage ce point de vue et cautionne cette terminologie ; il n'emp&#234;che qu'elle l'accr&#233;dite s&#233;rieusement par le traitement discriminatoire qu'elle r&#233;serve &#224; Bahar Kimyong&#252;r, qui est consid&#233;r&#233; comme un d&#233;tenu &#171; dangereux &#187; et &#224; ce titre priv&#233; entre autres choses d'acc&#232;s &#224; la biblioth&#232;que ou de recevoir des visiteurs dans une situation d&#233;cente. Peut-&#234;tre, probablement, est-il, pourtant, de tous les condamn&#233;s qu'enferme cette prison, celui qui a le moins &#224; se reprocher. Qui sait les histoires de tous les d&#233;tenus d'une prison ? Qui peut croire qu'une justice capable des verdicts abjects de Bruges et de Gand n'est pas capable de bien des erreurs judiciaires ? Quelques portes plus loin, qui sont referm&#233;es et verrouill&#233;es derri&#232;re moi, m'enfon&#231;ant un peu plus profond&#233;ment au coeur du b&#226;timent &#8212; ce qui ne manque pas de faire ressurgir quelques remugles de cette vieille claustrophobie qui m'a interdit de monter dans un ascenseur pendant presque toute mon enfance &#8212; je suis enfin introduit dans un parloir. Et l&#224;, tout de suite, le sourire de la personne que j'ai en face de moi et que je rencontre pour la premi&#232;re fois, le sourire de Bahar envahit litt&#233;ralement l'espace qui nous s&#233;pare. Le contraste avec tout ce qui a pr&#233;c&#233;d&#233; est saisissant. Le froid gla&#231;ant des murs s'&#233;vanouit et malgr&#233; l'&#233;paisse vitre qui coupe en deux ce parloir minuscule, une chaleur s'installe imm&#233;diatement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On fait les pr&#233;sentations, et il me laisse &#224; peine m'enqu&#233;rir de sa situation qu'il s'inqui&#232;te d&#233;j&#224; de savoir comment vont les gens du dehors, ceux-l&#224; qui le soutiennent avec une ardeur remarquable. La conversation roule vite sur la situation internationale, l'Am&#233;rique latine notamment, puis sur la situation des d&#233;fenseurs des droits de l'homme en Belgique. Je lui parle de &lt;a href=&quot;http://flexblues.be/article37.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;l'histoire de Bob le Pr&#233;caire&lt;/a&gt;. Il me demande de saluer pour lui quelques amis que nous avons en commun. Il d&#233;gage tout au long de la petite heure d'entretien que nous avons, une impressionnante s&#233;r&#233;nit&#233;, une stabilit&#233; &#233;motionnelle dont je ne pense pas que je serais capable si je devais un jour me retrouver &#224; la place o&#249; il est aujourd'hui. L'absence de livres lui est cependant p&#233;nible ; il n'a pour le moment qu'une bible. Je lui parle d'Antonio Negri qui a &#233;crit un bouquin remarquable en prison apr&#232;s la lecture du livre de Job, mais l'ancien testament ne fait pas partie de la version dont il dispose.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le temps s'&#233;coule tr&#232;s vite et il est bient&#244;t l'heure de partir. La sortie se fait plus rapidement que le trajet inverse, &#224; peine ponctu&#233; par une op&#233;ration de v&#233;rification dont je ne comprends pas le sens puisqu'il s'agit de glisser la main gauche dans un orifice pratiqu&#233; dans un petit cube de bois d'o&#249; sort une l&#233;g&#232;re lumi&#232;re rouge. Les d&#233;tenus sont-ils marqu&#233;s &#224; l'encre sympathique ? Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, je me retrouve bient&#244;t dehors.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est sous une pluie battante que je regagne la gare o&#249; je retrouve un ami habitant &#224; Gand qui prend opportun&#233;ment le m&#234;me train que moi. Longue discussion int&#233;ressante avec lui qui un des tr&#232;s rares lib&#233;raux coh&#233;rents que je connaisse, c'est-&#224;-dire qu'il s'indigne r&#233;ellement des atteintes aux &lt;i&gt;libert&#233;s&lt;/i&gt; fondamentales qui se produisent aujourd'hui en Belgique, notamment suite &#224; l'adoption des lois &#171; antiterroristes &#187;, contrairement &#224; 99 % des soi-disant lib&#233;raux de notre paysage politique, odieux tartuffes qui s'accommodent sans la moindre difficult&#233; qu'on mette sous leurs yeux en prison un citoyen innocent de tout crime, mais qui a sans doute &#224; leurs yeux le tort impardonnable d'&#234;tre un communiste convaincu. Quant &#224; cet ami ferroviaire, malgr&#233; les d&#233;saccords politiques nombreux qui me s&#233;parent de lui, je lui sais gr&#233; de sa rigueur, sans doute d'abord parce qu'elle me donne beaucoup d'espoir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Si vous ne savez pas qui est Bahar Kimyong&#252;r et quelle est son histoire, il est urgent que vous alliez faire une visite sur &lt;a href=&quot;http://www.leclea.be/accueil.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;le site du CLEA&lt;/a&gt;. Vous trouverez aussi une s&#233;rie d'articles sur &lt;a href=&quot;http://mouvements.be/dossiers/proces_dhkcp.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;le dossier que consacre le portail mouvements.be au proc&#232;s du DHKC-P&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Par ailleurs, j'ai &#233;crit deux autres billets sur ce blog qui pourront utilement compl&#233;ter celui-ci :&lt;/p&gt; &lt;ul class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&quot;http://bulles.agora.eu.org/20060507_bahar_kimyongur.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Pourquoi il faut soutenir Bahar Kimyong&#252;r&lt;/a&gt; (7 mai 2006)&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&quot;http://bulles.agora.eu.org/20060919_affaire_kimyongur.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Affaire Kimyong&#252;r : le crime du gouvernement belge&lt;/a&gt; (19 septembre 2006)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Illustration : gravure III des prisons de Piran&#232;se.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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