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Liège et la Wallonie

lundi 1er août 2005, par François Schreuer

Ainsi, la Région wallonne — après avoir décidé en 2002 de nommer Mons capitale culturelle de la Wallonie [1] — soutient désormais la candidature de cette ville de au titre de « Capitale européenne de la culture » [2] pour l’année 2015 ; ce qu’elle a refusé de faire — là est tout le problème — pour la ville de Liège [3].

Au-delà de la démonstration de force de l’omnipotent président du PS et bourgmestre de Mons Elio Di Rupo [4], au-delà des conséquences réelles (il n’est pas du tout certain que Mons atteindra son objectif), le fait est d’abord hautement révélateur, à mon avis, de la situation dans laquelle se trouve la ville de Liège vis-à-vis du reste de la Wallonie. Ceci est d’autant plus vrai — et la décision du gouvernement wallon d’autant plus étonnante — que les richesses culturelles respectives des deux villes sont sans commune mesure, n’en déplaise aux Montois. Il ne s’agit ici pas de dénigrer la jolie ville de Mons — que ceux de mes amis qui viennent de Mons ou du Borinage ne me vouent pas aux gémonies pour ces quelques lignes —, mais simplement de constater que tant du point de vue des grandes institutions culturelles (opéra, orchestre philharmonique, théâtres, musées, université,...), du point de vue des artistes qui exercent leur talent dans les deux villes, du point de vue du terreau culturel underground ou encore du point de vue historique et patrimonial, Liège dispose de richesses très largement supérieures à celles d’aucune autre ville en Wallonie.

Obtenir des institutions européennes cette vitrine exceptionnelle qu’est la « capitale européenne de la culture » serait pourtant utile, très utile pour la Wallonie, dont l’image de soi et l’image vis-à-vis des régions qui nous entourent est loin d’être brillante. Dont la situation, économique, sociale, tout simplement est loin d’être brillante. Non qu’un hypothétique viatique venu d’en haut doive être — comme les jeux olympiques à Paris — le moyen de nous sauver de la morosité ambiante. Mais bien que la richesse culturelle de notre région a tout lieu d’être mieux mise en valeur, qu’elle constitue un ressort puissant dont on aurait tort de se priver dans le « redéploiement » tant attendu de la région. Alors pourquoi le gouvernement wallon hypothèque-t-il ainsi ses chances, nos chances ? Car, à moins d’un arrangement politique aussi ridicule et déplacé que celui qui a conduit au classement de l’hôtel de ville de Charleroi au patrimoine mondial de l’UNESCO [5], Mons n’a aucune chance. Alors que Liège, me semble-t-il, peut au contraire présenter un dossier crédible.

Il y a, je pense, trois raisons fondamentales à cette situation. Trois raisons qui, me semble-t-il, devraient être autant de motifs de s’interroger et de se remettre en question pour les Liégeois.

1. Il y a tout d’abord celle de la qualité de notre personnel politique, de sa compétence — de son incompétence — à jouer son rôle de représentation de Liège et de ses intérêts vis-à-vis de l’extérieur. Le problème est multiple. Il y tout d’abord un évident déséquilibre au sein du Parti socialiste où depuis une quinzaine d’années, les représentants du Hainaut — les trois derniers présidents du parti, Spitaels, Busquin et Di Rupo en sont tous issus — occupent une position prépondérante au détriment principalement des Liégeois dont la fédération n’est plus depuis longtemps la plus puissante du pays que dans le nombre d’adhérents. Bien sûr, les Liégeois, leur affairisme, la médiocrité presque revendiquée d’un certain nombre d’entre eux, sont largement responsables de cette situation. Peut-être l’arrivée de Willy Demeyer dans une position de leadership permettra-t-elle d’inverser cette tendance ; il a cependant tout à prouver à l’échelon wallon ou national.

Il s’agit ensuite de la façon dont les principaux ténors politiques de la région liégeoise semblent se désintéresser des questions qui la concernent. Que ce soit Didier Reynders, le président du MR, dont les préoccupations liégeoises sont devenues rhapsodiques, tout occupé qu’il est à courir une dizaine de lièvres dans la capitale ou Laurette Onkelinx, qui a carrément choisi de quitter Liège et d’aller s’installer à Bruxelles. Que ce soit aussi Michel Daerden que les problématiques culturelles ne semblent même pas effleurer ou Jean-Claude Marcourt qui a cru bon de brûler une bonne partie de son crédit dans le dossier « New Lachaussée », qui était perdu d’avance, personne ne semble aujourd’hui à même de jouer un rôle de porte-drapeau de la région liégeoise, de défendre ses intérêts au niveau fédéral belge ni même au niveau de la région wallonne ou au moins de lui éviter de se faire plumer. Il est triste à cet égard de constater que la seule personnalité disposant d’un peu d’audience qui se soit inquiétée sérieusement de la question est une libérale, en la personne de Christine Defraigne, laquelle, malgré toute sa bonne volonté, reste un personnage de second plan de la vie politique belge. La plupart des barons liégeois, trop occupés sans doute à mener des guerres de clans, semblent absents du débat. Pire, ils semblent ne pas avoir compris que parmi les atouts qui pouvaient sortir Liège de son marasme, la culture occupe une place de premier rang.

2. Ensuite — il faut malheureusement le dire —, il y a la manière dont les Liégeois gèrent la culture. On ne compte plus, à cet égard, les occasions manquées, les projets avortés, les ambitions vaines. Il suffit de quelques exemples pour s’en convaincre.

Le projet de Médiacité (qui traîne depuis quasiment une décennie) avait pour principal intérêt d’amener à Liège des studios de cinéma. On ignore si le projet se fera. On est par contre d’ores et déjà fixés sur la disparition de cette aile du projet.

La politique muséale oscille quant à elle entre gigantisme et décrépitude. D’une part, on construit un énorme Mégamusée le bien-nommé pour y placer dans un futur incertain d’improbables collections artistiques et historiques à la cohérence douteuse. Cela alors qu’existe avec le palais des Princes un des plus extraordinaires bâtiments d’Europe qui n’aurait pas demandé mieux que de se transformer en pôle culturel liégeois. Cela alors qu’aussi plusieurs musées liégeois survivent à grand mal faute de moyens — le cas du Musée d’art moderne et d’art contemporain est emblématique.

Les trois institutions phares que sont l’orchestre, l’opéra et le théâtre de la place ont toutes été (ou sont en train d’être) secouées par le départ de leurs directeurs respectifs — Louis Langrée, Jean-Louis Grinda et Jean-Louis Colinet. Et on ne parle même pas des incidents à répétition qui émaillent depuis cinq ou dix ans la vie de l’orchestre philharmonique et qui ont notamment amené Pierre Bartholomée à quitter Liège.

La construction d’un nouveau théâtre sur l’espace Tivoli a été abandonnée pour de mauvaises raisons au profit d’un projet très nettement moins intéressant [6].

Alors que le cinéma est extrêmement vivant à Liège, que ce soit par l’activité des Grignoux, par la reconnaissance internationale du travail des frères Dardenne (deux palmes d’or, quand même !) ou par l’émergence de jeunes réalisateurs comme le premier long métrage de Bouli Lanners l’a encore démontré récemment, il semble impossible pour Liège de transformer cette richesse et l’engouement cinéphile du public liégeois en un festival, en un musée du cinéma (autre projet avorté que l’implantation liégeoise du musée du cinéma) ou autre chose. Pire, en laissant se multiplier les multiplexes en périphérie, on menace gravement l’activité existante au centre-ville.

Etc, etc.

Bref, force est de constater que les Liégeois négligent la culture et qu’alors que la candidature liégeoise aurait dû être incontestable, elle a pu être évincée assez facilement. Il a là matière à méditation, à la prise de quelques bonnes résolutions, aussi. Car le rôle moteur, qui est à mon avis celui de Liège vis-à-vis de la Wallonie, il faut d’abord et avant tout le mériter.

Il faut bien se dire que les conséquences d’une victoire de Mons risquent d’être réellement dramatiques pour la région liégeoise. Je ne serais pas étonné, par exemple, que nos instances décisonnelles bruxello-wallonnes décident du transfert de l’opéra ou de l’orchestre philharmonique.

3. Enfin, ceci pose une fois de plus la question de la relation entre Liège et la Wallonie, laquelle s’est déjà plusieurs fois soldée par de tristes rendez-vous manqués. On pense évidemment à la décision absurde d’établir la capitale de la Wallonie à Namur dont (outre une position géographique centrale) le seul atout fut la rivalité bête et méchante qui opposa Liège et Charleroi. Tout le monde y aura été perdant. Liège, qui dépérit doucement dans son coin, alors qu’elle aurait pu profiter pleinement du renouveau urbanistique que les institutions régionales auraient permis de réaliser. Namur, qui aurait évité de se transformer en ville de bureaux. Et la Wallonie, qui aujourd’hui et pour longtemps sans doute, n’a pas trouvé de moteur économique et symbolique.

De manière générale, la région wallonne, malgré les discours — forcément — lénifiants, semble avoir décidé qu’elle pouvait se passer de Liège. C’est hautement regrettable, tant pour Liège que pour la Wallonie. Ça l’est encore plus quand on comprend que les Liégeois sont largement responsables de cet état de fait.

Notes

[1Suivant en celà cette curieuse pratique sous-régionaliste voulant que chaque ville de Wallonie soit capitale de quelque chose. Sans doute, c’est vrai, cela est-il sympathique — chacun est content, et peut écrire sur sa carte de visite ce dont la ville dont il est bourgmestre ou échevin a comme attribution — mais ce n’est assurément pas très pratique. Par exemple Verviers est « capitale de l’eau ». Quant à Liège, elle est « capitale économique » (tandis que Charleroi est « capitale sociale »), ce qui a permis la rénovation d’un vieil hospice du XVIIIe siècle pour arbiter les bureaux ad hoc mais n’empêche pas, on s’en doute, que les gens qui décident le font à Namur.

[2A propos de cette histoire de « Capitale européenne de la culture », voir la page dédiée sur le site de la Commission européenne, qui en est l’organisatrice.

[4Dont le choix, notamment, de nommer la très pâle Fadila Laanan au ministère de la culture de la Communauté français était évidemment tout sauf innocent.

[5Mais dans ce cas, s’il faut se résoudre au triste constat que c’est comme cela que ça donctionne, il ne devrait pas être plus difficile, bien au contraire, d’obtenir pour Liège ce qu’on aurait obtenu pour Mons.

[6Cf. le texte que j’ai écrit sur le sujet : Théâtre de la place, Emulation, Tivoli, une occasion manquée, 22 janvier 2005.

Messages

  • Bonjour,

    je me demandais d’où venait l’image de l’article.

  • "Cette ville est ’la ville des cocus’ comme mon ami Louis continue à le prétendre".

    Le Louis est journaliste dans un journal de Liège, et celui qui le cite est Guido Fonteyn (La Libre 2005-04-22)

    Fonteyn écrivait aussi :

    "Il est impensable que Liège continue à être traitée comme un élément dérangeant ou indésirable au sein de la Région Wallonne et de la Communauté Française."

  • La position centrale est quand même un atout important, il importe que l’Administration soit accessible le plus facilement par tous. Le tournaisien a déjà 1H30 de train pour aller à Namur, je n’ose pas imaginer s’il devait aller à Liège. Les emplois de fonctionnaires wallons ne doivent pas être réservés aux seuls liégeois. Une capitale centrale permet de rayonner sur tout le territoire alentours et pas seulement sur une région périphérique

    Aussi, un argument que je citerai en défaveur de Liège mais qui est uniquement émotionnel et qui provient d’un non liégeois ayant des amis liégeois. Vu le chauvinisme énorme des liégeois et leur amour immodéré pour le pays de lidche (comme ils aiment le prononcer) et les intérêts liégeois ; aller mettre la capitale wallonne à Liège aurait été franchement déplacé, je pense.

    • Bonsoir,

      La position centrale est quand même un atout important, il importe que l’Administration soit accessible le plus facilement par tous. Le tournaisien a déjà 1H30 de train pour aller à Namur, je n’ose pas imaginer s’il devait aller à Liège. Les emplois de fonctionnaires wallons ne doivent pas être réservés aux seuls liégeois. Une capitale centrale permet de rayonner sur tout le territoire alentours et pas seulement sur une région périphérique

      Le rôle d’une capitale ne se limite pas à accueillir des fonctionnaires, même si c’est ce que la RW a semble-t-il considéré en s’installant à Namur. Le rôle d’une capitale est de servir de moteur économique et culturel.

      Le titre de capitale est en partie symbolique. L’administration wallonne est déjà assez bien éclatée géographiquement. Plus que les fonctionnaires, ce sont surtout les députés, je pense, qui aiment pouvoir rentrer chez eux tous les soirs. Cela dit, on pourrait aussi construire une ligne TGV sur la dorsale wallone qui mettrait Tournai ou Mons à une heure de Liège. Il pourrait aussi être possible de mettre des logements de fonction à disposition des fonctionnaires venus du Borinage ou du Hainaut occidental.

      Aussi, un argument que je citerai en défaveur de Liège mais qui est uniquement émotionnel et qui provient d’un non liégeois ayant des amis liégeois. Vu le chauvinisme énorme des liégeois et leur amour immodéré pour le pays de lidche (comme ils aiment le prononcer) et les intérêts liégeois ; aller mettre la capitale wallonne à Liège aurait été franchement déplacé, je pense.

      Bien sûr, la plupart des liégeois adorent leur ville et le sentiment identitaire y est assez marqué ; mais Liège est aussi une ville extrêmement accueillante. On n’y reste pas longtemps étranger. Je pense que la grande majorité de ceux qui passé quelques jours à Liège reconnaitront cela. Pour moi, il ne s’agit dès lors pas de « chauvinisme ».

      Je pense aussi qu’il y une incompréhension de la part de beaucoup de liégeois face à la manière dont la ville de Liège est traité par l’Etat belge ou par la région wallonne. Liège est, de loin, la plus grande ville de Wallonie (500 000 habitants), même si son découpage administratif beaucoup plus découpé qu’ailleurs masque parfois cette réalité. Liège a la scène culturelle la plus dynamique de Wallonie, Liège est plutôt bien située géographiquement, à proximité de l’Allemagne, de la Flandre et des Pays-Bas, etc etc. Où cela se retrouve-t-il dans le saupoudrage généralisé qui tient lieu de politique publique dans cette région ?

      Liège a un potentiel énorme mais a besoin d’investissements. Si la région wallonne pouvait comprendre cela, le destin collectif des Wallons se verrait probablement infléchi de manière positive. Mais c’est probablement peine perdue :(

      ++

      François

    • je suis d’accord sur le fait que Liège a sans doute un potentiel beaucoup plus grand que l’image qu’elle donne. Mais il faudrait commencer par rénover tous les quartiers pourris, parce que j’ai déjà été à Liège une fois et ce qui m’a déçu beaucoup, c’est la tristesse des façades que j’y ai croisées. Mon frère qui y habite depuis quelques mois m’a aussi dit qu’on voyait beaucoup de drogués. Mais il est vrai que la scène culturelle est très active et ça c’est génial.

      Liège pourra prétendre au titre de capitale le jour où elle aura brisé ses vieux démons, peut-être dans pas trop longtemps

      sinon, pour le TGV, vu le prix d’un billet, j’espère que c’est une blague :-D

    • je suis d’accord sur le fait que Liège a sans doute un potentiel beaucoup plus grand que l’image qu’elle donne. Mais il faudrait commencer par rénover tous les quartiers pourris, parce que j’ai déjà été à Liège une fois et ce qui m’a déçu beaucoup, c’est la tristesse des façades que j’y ai croisées.

      La qualité de vie à Liège s’améliore petit à petit. Beaucoup de gens y travaillent. Beaucoup de quartiers sont à mon très agréables à habiter ou en train de le devenir. Je pense que vous devriez vraiment venir faire un tour par un beau dimanche ensoleillé. Vous seriez surpris.

      Cela dit, la ville de Liège est exsangue financièrement, ses moyens sont ridicules en regard de ceux d’autres villes de même taille. La faute à un endettement colossal contracté dans les années 60 et 70 notamment. C’est absolument terrible comme situation. Ça bride littéralement des centaines de projets qui pourraient, qui devraient se développer.

      Mon frère qui y habite depuis quelques mois m’a aussi dit qu’on voyait beaucoup de drogués.

      C’est le propre des grandes villes d’attirer beaucoup de gens en difficultés (si l’on ajoute la proximité de Maastricht, ça fait beaucoup) ; Liège a aussi le plus gros CPAS de Wallonie, probablement le plus grand nombre de sans-papiers, etc.

      C’est juste le reflet de la très grande détresse humaine que génère notre système économique actuel. La pire des choses serait de se cacher de cette réalité.

      sinon, pour le TGV, vu le prix d’un billet, j’espère que c’est une blague :-D

      Pas du tout. Ce n’est pas parce que la politique tarifaire actuelle des trains à grande vitesse est parfaitement élitiste qu’elle doit le rester. Mais surtout, on n’est pas obligé de faire rouler uniquement des TGV sur une ligne à grande vitesse. La Belgique a développé quelque chose de très innovant en la matière sur la ligne Liège-Leuven : les trains IC (tarif normal, donc) empruntent la ligne à grande vitesse (à la vitesse de 200-220 km/h), réduisant très significativement le temps de trajet entre les deux villes (et donc entre Liège et Bruxelles). Il serait tout à fait envisageable de reproduire cette expérience sur d’autres liaisons. Avec un ami carolo, j’ai jadis plaidé (et je continue à le faire) pour une ligne rapide Charleroi-Bruxelles, qui constitue une bien meilleure idée que le dédoublement de la voie Bruxelles-Nivelles. Je pense que ça aurait aussi du sens de faire une liaison rapide Lille-Maastricht via Tournai, Mons, Charleroi, Namur et Liège.

      François